Afrique : Champ de guerres économiques, réjouissance, prudence, méfiance ou opportunités? (Par Goïkoya Kolié, Juriste)

38697

L’Afrique est de nouveau au cœur de toutes les visées hégémoniques des puissances impérialistes de ce monde. Les « partenaires » traditionnels du continent qui sont l’Europe occidentale et les États-Unis ne sont plus les seuls à vouloir l’assujettir à leur contrôle politique  et économique. La Chine et la Russie veulent leur part du gigantesque gâteau africain. Ces nouveaux géants n’hésitent plus à sévir avec leurs principaux atouts : le monétaire pour la Chine et le militaire pour la Russie.

Paradoxalement, les Africains eux-mêmes sont encore les seuls à ne pas réaliser le potentiel de développement économique que représente leur continent, pour tous ces envahisseurs. Il reste préoccupant que ceux-ci acceptent encore de supporter comme dirigeants, les complices (de consentement ou de coercition), de cette recolonisation. La guerre commerciale qui pointe à l’horizon promet d’être sanglante, salissante, subversive, impitoyable et sans concession.

La Chine : le nouveau maître 

La convoitise chinoise ne souffre plus d’aucune résistance. L’empire du milieu a réussie à faire sauter le rideau de fer néocolonial communément appelé pré-carré. Le poids économique chinois est grandissime. Les chiffres évoqués par des spécialistes donnent le tourniquet.

Et la Chine ne se fait pas prier pour se faire valoir. Au-delà de sa fulgurante progression économique, qui est une véritable première dans l’histoire de l’humanité, (les spécialistes rappellent que la Chine a réalisé en quarante ans, ce que l’Europe et les États-Unis ont mis deux cents ans pour réaliser), Pékin veut la planète entière à ses pieds. Elle a aujourd’hui les moyens économiques pour y parvenir, et nous ne sommes qu’au début d’une offensive planétaire dont l’inexorable succès a été inconsciemment programmé dans les règles écrites de l’économie de marché et du libre marché.

Le cabinet comptable d’audit britannique : PricewaterhouseCoopers (PwC) projette qu’en 2030, dans seulement douze ans, la Chine aura le double du PIB global des États-Unis. Elle pèsera autour de quarante mille milliards de dollars. Le nouveau heavy weights de l’économie mondiale est sur tous les continents.

Nonobstant quelques tentatives protectionnistes,la Chineinvestit partout, achète tous sur son passage et impose sa marque jusque dans les forteresses européennes et américaines. Cependant, c’est en Afrique que se joue et se jouera pendant longtemps, cette impitoyable guerre économique, à laquelle guerre, si l’Afrique ne prend garde, elle risque d’être une observatrice muette, resignée, malléable et serviable à merci.

D’un point de vue éminemment économique, et particulièrement financier, les anciennes puissances coloniales ont un océan à rattraper. Pendant que la Chine fait étalage de sa capacité d’investir et d’acquérir tous sur son chemin, l’Europe coloniale joue sur les sentiments et plaide quelques hypothétiques liens culturels viscéraux avec un continent qu’elle n’a de cesse de piller depuis six cent ans, en partant bien sûr de la Bulle papale de 1454 de Nicolas V.

À défaut de pouvoir concurrencer le géant asiatique, la diabolisation des intentions de l’adversaire est devenue un moyen de prêche qui sonne dans une sorte de désert africain, complètement désabusé, voire aseptiser.

L’Afrique a une mémoire qui lui rappelle constamment que lorsque l’Europe politique, l’Europe des médias, l’Europe des analystes politiques, celle des prétendus spécialistes de l’Afrique et celle de ses prétendus amis affirment se porter à son secourir contre un méchant de leur imagination, ils le font dans l’unique but de préserver leurs propres intérêts, et ce qu’ils considèrent comme leurs propriétés de pleins droits.

En jouant sur les sentiments des Africains, l’Europe lui affiche une solidarité sans faille, car appartenant tous à la même grande « famille » francophone, lusophone, hispanophone ou anglophone, sans jamais appartenir à la même famille africophone.

On note malheureusement que dans cette amitié linéaire, à sens unique, ce sont toujours aux Africains de jouer au Malinchismo. Il incombe toujours à l’obligé d’Afrique d’être meilleurs dans les langues de ses partenaires, pour ne pas dire maîtres. Il lui revient de s’occidentaliser, s’européaniser, s’américaniser dans une assimilation dont Éric Zemmour et les politiques français revendiquent par exemple pour la France, que Boris Johnson et les siens revendiquent pour la Grande Bretagne, sans oublier les néonazis qui foisonnent en Europe et qui revendiquent pour leur Europe sectaire, une politique d’acculturation et d’assimilationqui ne s’est jamais limitée à cet espace.

Les Africains n’ont qu’à ouvrir leurs ouvrages juridiques constitutionnels pour s’en rendre compte. S’il est compréhensible et fortement encouragé de maitriser le français lorsqu’on vit en France ou au Québec, il est inversement affreusement vexant de ne pas exiger de l’expatrié qui vit en Afrique de parler les langues du continent, s’habiller comme les africains et manger ce que mangent ses hôtes, à l’image de l’attente légitime lorsqu’on vit au Québec, à Paris ou à Berlin par exemple.

Au nom de nos prétendus liens culturels, l’Europe qui avec les États-Unis et les pays de l’OCDE ont implanté le piège de l’économie du surendettement, à travers le FMI, la BM et nombre d’autres mécanismes, crient aujourd’hui au loup vorace chinois, lorsque celle-ci met à la disposition du continent africain, de la liquidité dont celui-ci il a désespérément besoin.

Une Europe qui ne s’imagine pas s’en sortir sans ses colonies, incapable de suivre la cadence chinoise, s’autoproclame amie de l’Afrique, dorénavant soucieuse de son endettement. Alors que dans les faits, et selon Christophe Le Bec du magazine Jeune Afrique, la Chine ne détiendrait qu’environ 20% de la dette publique africain. Il faut observer que ceux qui dénoncent l’endettement africain envers la Chine, détiennent 80% de la dette publique africaine, dette sur laquelle, ils ne crient guère gare.

C’est avec ces ruses que les partenaires traditionnels de l’Afrique pensent gagner cette guerre économique. Sans envisager le moins au monde une annulation de ces dettes iniques.

La colère de frustration européenne qui peste contre la Chine s’analyse par le fait que, l’ancienne puissance continentale coloniale n’a plus les moyens de ses ambitions économiques en Afrique. Elle n’a plus les moyens non plus de maintenir ses « acquis » sur le continent. La dernière tournée africaine (fin août 2018), de la première ministre Britannique : Mme Theresa May, a accouché d’une modique promesse de 4 milliards d’euros d’investissements pour toute l’Afrique.

Angela Merkel, chancelière allemande, en visite en Afrique au même moment n’a pas réussi à faire mieux que son homologue britannique. La Chine qui reçoit les dirigeants Africains, une semaine plus tard, (3 et 4 septembre 2018), annonce une enveloppe de soixante milliardsde dollars d’investissements. Ces chiffres permettent de juger de la crédibilité et de la sincérité de la critique européenne face à la présence chinoise en Afrique.

Les deux véritables supers puissances européennes n’ont pas été à mesure de mobiliser pour l’Afrique, 10% du total des investissements chinois, et ce pour une période très limitée. Le fait marquant et commun aux discours des deux responsables européennes est que celles-ci prétendent se rendre sur le continent dans le but de l’aider, alors que dans les faits, leurs voyages répondaient, (dans le cas de Mme May), à une urgence de trouver de nouveaux débouchés à la veille de sa sortie de l’Union européenne.

Dans le cas de Mme Merkel, c’est également une recherche de débouchés dans une Europe de plus en plus économiquement extenuée.

Le grand retour de la Russie 

Le retour de la Russie est présenté comme un pied-de-nez de celle-ci à l’Europe occidentale par les européens eux-mêmes. Ces derniers y voient une extension de la zone d’influence russe, si l’on s’en tient, bien entendu, aux titres de certains quotidiens européens, qui font dans la démesure et l’hyperbolisation de la dérision des partenariats qui impliquent l’Afrique et les pays concurrents.

S’il est de coutume et de bonne guerre en Europe de diaboliser les partenaires non occidentaux de l’Afrique, en particulier la Russie et la Chine, (liste sur laquelle s’ajouteront dans un proche avenir, l’Inde, l’Indonésie, le Brésil), il est du même souffle agaçant d’observer à chaque fois, dans le ton, cette absence de subtilité, lorsqu’on prétend se porter à la défense des « amis » Africains, alors que dans les faits, les intéressés n’ont que faire de ces deniers, et que la mascarade vise à défendre d’immenses acquis coloniaux.

Il est également agaçant de constater avec effroi, (même quand on souhaite ardemment avoir tort) que dans le mental des hommes et femmes des milieux politiques, universitaires et médiatiques européens, toutes coopérations, toutes ententes, tous échanges, ou tous partenariats entre l’Afrique et des pays tiers, qui affichent une certaine puissance et un certain développement supérieur à celle-ci, répondent nécessairement à une hiérarchie qui subordonne l’un à l’autre.

Victoire Chevreuil de l’express n’hésite pas à signer le 07/08/2018 : « En Centrafrique, le Kremlin étend sa zone d’influence ».TV5 Monde de son côté, dans son édition du 28/02/2018 s’interroge : « Coopérationmilitaire, investissementséconomiques, soutien à la lutte contre le terrorisme : après des années d’absence entre la chute de l’Union soviétique et la fin des années 2000, la Russie fait son grand retour sur le continent africain. Un passage obligé pour étendre sa sphère d’influence? »

En avril 2018, Isabelle Facon publie dans Fondation pour la recherche stratégique, (une institution française de recherche), un article aussi évocateur de la même préoccupation obsessionnelle des rédactions européennes sur les relations Afrique/Russie : « Le jeu d’influence de la Russie en zone Afrique du Nord Moyen-Orient ».

Mme Chevreuil écrit :

« Une certitude : depuis le départ des forces française du dispositifs Sangaris, à l’automne 2016, la Russie s’intéresse de très près à l’ancien Oubangui-Cari. C’est un moyen pour le Kremlin d’étendre sa zone d’influence en Centrafrique et de s’assurer un allié de plus au sein des Nations Unies précise Mathieu Boulègue, chercheur du prestigieux think thank londonien Chatham House ».

La pratique linguistique québécoise dirait (qu’il est de valeur), (c’est dommage, et pour le besoin de l’espèce : entendre c’est curieux) de constater que la journaliste réfère à la Centrafrique par son nom de l’époque colonial. Les Centrafricains en gardent un souvenir traumatisant de la cruauté dont a fait preuve le régime colonial français au cœur du continent.

N’est-il pas légitime de suggérer que c’est de cette expérience coloniale de déshumanisation de l’homme Africain, que naît ce coriace et indélébile complexe de supériorité qui interprète toutes relations de l’Afrique avec le monde extérieur comme une relation de maître/esclaves?

Selon cette interprétation rigide et erronée des relations entre l’Afrique et l’extérieur, la première ne sert qu’à avaliser les choix du second dans le concert des nations, et aussi, à lui servir de garde-manger, une sorte d’inépuisable réservoir de matières première, que peut, à tous moments s’offrir celui-là qui réussit à berner les dociles et crédules Africains.

Le moins qu’on puisse juger est que la charge d’infantilisation de l’Afrique est complètement décomplexée et assumée par les consultants de Mme Chevreuil. C’est ce que laisse entrevoir cet autre intervenant :

« Phénomène récent : c’est en décembre 2017 que Touadera et Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe, ont conclu un accord d’assistance militaire. ¨Il s’agit d’une forme d’allégeance de la part de la République Centrafricaine¨, souligne Arnaud Dubien, de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

En septembre 2017, la Russie a annoncé l’annulation de 20 milliards de dollars de dettes des pays africains les plus pauvres. Ses investissements sur le continent sont pour l’instant modestes. Comparativement à la Chine, le volume de ses échanges économiques avec l’Afrique est loin de la concurrence.

Cette situation se comprend par un embargo dont se targuent ses principaux concurrents et pourfendeurs. Sur le plan militairepar contre, la Russie reste un partenaire dont l’amitié peut dissuader les instigateurs traditionnels de troubles et conflits armés sur le continent.

La panique qui s’empare des savants des milieux intellectuels et politiques se traduit par l’ampleur de la perte redoutée de territoires que l’hexagone et l’Europe coloniale, n’ont plus les moyens financiers ni de défendre ni de protéger, face à la concupiscence et l’appétence de nouveaux géants, qui apportent une nouvelle dynamique dans leur approche, et leur façon d’échanger avec l’Afrique.

Cet affolement s’explique aussi par la volonté également décomplexée des dirigeants Africains, (bien que corrompus pour la plupart, bien que sous tutelle pour la grande majorité et bien que redevables à de puissants alliés) de diversifier leurs partenaires économiques et surtout de s’affranchir des griffes de ceux qui ne les perçoivent jamais comme des partenaires égaux.

L’histoire des relations entre l’Afrique et le reste de la  révèle que le continent noir s’est toujours fait violer par des peuples qui revendiquent toutes les valeurs civilisationnelles de l’humanité. D’où le devoir de prudence et de méfiance face à tous ses partenaires qui ne visent qu’un seul et unique objectif : les richesses africaines.

En revanche, il faut se réjouir de l’équilibre des forces qui résulterait de l’arrivée de la Chine et de la Russie. Il faut également voir dans cette conquêteannoncée, une opportunité de développement et bien jouer ses cartes pour en sortir vainqueur.

Enfin, il faut observer que le vent d’angoisse qui étouffe la bien-pensante européenne est ce phénomène de prise de conscience (qui sort de sa léthargie), d’une jeunesse africaine, libérée par les médias sociaux et qui s’égosille radicalement sur un discours de la pleine indépendance.

Ce phénomène qui propulse une jeunesse née dans un international contexte mondialisé,et qui ne craint plus de demander des comptes à ses dirigeants, mais aussi et surtout, à douter de la sincérité des déclarations d’amitié d’une Europe qui lui ferme ses frontières, finance son esclavage en Libye, lui impose des embargos pour garder ses privilèges et son influence tout en enjoignant à son continent des politique économiques insupportables, qui lui jettent sur le chemin de l’immigration forcée.

Une jeunesse aucunement impressionnée par le regard biaisé, si ce n’est paternaliste de ceux qui tentent cette diversion médiatique dans une guerre commerciale à plusieurs pour la reconquête de son continent.

Par Goïkoya Kolié, Juriste

 

 

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here