Ali Bongo et Bouteflika peuvent-ils réellement gouverner leurs pays?

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Les enjeux sont de taille pour que des hommes, avec ou sans leur accord formel, soient montrés dans un état physique que tout individu souhaiterait voir réservé au domaine du privé et de l’intime.

 «Je ne prétends point être là, ni survenir à l’improviste, ni paraître en habits et chair, ni gouverner par le poids visible de ma personne. Ni répondre aux censeurs, de ma voix; aux rebelles, d’un œil implacable; aux ministres fautifs, d’un geste qui suspendrait les têtes à mes ongles. Je règne par l’étonnant pouvoir de l’absence. Mes deux cent soixante-dix palais tramés entre eux de galeries opaques s’emplissent seulement de mes traces alternées. Et des musiques jouent en l’honneur de mon ombre; des officiers saluent mon siège vide…» 
Victor Segalen, Stèles

Certains pays africains sont aujourd’hui dirigés par des leaders qui brillent par leur absence, et nombreuses sont les citoyennes et citoyens africains qui doivent se contenter d’un pouvoir présidentiel incarné par des hommes quasi fantomatiques, dont les incursions médiatiques s’apparentent à une collection de «rares apparitions».

Le Gabon sous l’emprise de la rumeur

Au Gabon, depuis le 24 octobre dernier, le président a quasiment disparu de la vie politique depuis son accident vasculaire cérébral qui peine à être reconnu officiellement. Une vidéo diffusée le 4 décembre a levé partiellement le doute présent dans la tête de nombre de Gabonais et Gabonaises, que leur président était mort. Dans ce petit film, tourné face caméra, nous pouvons observer le roi du Maroc, Mohammed VI, et de profil Ali Bongo Ondimba, président du Gabon, assis à la gauche de son ami durant «trente secondes d’images coupées et montées» selon TV5 Monde. Cette «preuve de vie» sans gros plan sur le président, non sonorisé, montre un homme capable de décoller son dos du fauteuil dans lequel il est assis, de porter un verre de lait à sa bouche avec sa main gauche.

Très dernièrement une nouvelle vidéo, cette fois sonorisée, «preuve de voix», met en scène le président Ali Bongo prononçant ses vœux pour l’année 2019 dans un discours dont les réseaux sociaux ont dénoncé la brièveté et de nombreuses anomalies comme une élocution peu claire, une main droite inerte, des yeux fixes et divergents…

 Beaucoup de Gabonais et de Gabonaises continuent néanmoins de penser que leur président est mort, qu’il s’agit de sosies, de montages et/ou que, s’il s’agit de lui, son état de santé ne lui permet plus de diriger le pays. Pourtant, la Cour constitutionnelle gabonaise a prononcé l’indisponibilité temporaire de son président et non la vacance du pouvoir, décision qui déclencherait un processus irréversible de transition.

Bouteflika invisible depuis mars 2018

De leur côté, les Algériennes et Algériens sont dans l’attente d’une déclaration qui annoncerait la candidature de leur président Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat consécutif aux élections d’avril prochain. Dans les cérémonies officielles, comme dans les discours des membres du gouvernement, les représentations du chef de l’État Bouteflika se sont imposées peu à peu dans le paysage médiatique, comme pour faire oublier son absence physique.

Il faut dire que depuis 2013, date à laquelle il a été affaibli par un AVC, la résidence présidentielle de Zéralda est devenue une véritable forteresse. Selon le sociologue Mohammed Hachemaoui, plus que le «clan Bouteflika», c’est la police politique qui contrôle désormais la situation et commande le pays. En effet, le président n’assure plus aucune activité protocolaire et aucune image officielle n’a été diffusée depuis le 9 avril 2018, date à laquelle il a été vu à Alger à l’inauguration de la mosquée Ketchaoua et de l’extension du métro.

 Il y apparaît dans un fauteuil roulant très affaibli et apathique. La photographie tweetée par Manuel Valls en avril 2016, suite à sa rencontre avec le président Bouteflika, avait choqué de nombreuses Algériennes et Algériens et ce, à raison: elle présentait un vieil homme affaibli, le regard vitreux, la bouche ouverte face à un Premier ministre fringant et dynamique.

À Alger, les services au pouvoir

L’article 88 de la Constitution prévoit la destitution éventuelle du président s’il n’est pas en mesure d’exercer ses fonctions «pour cause de maladie grave et durable». Le Conseil constitutionnel doit proposer à l’unanimité au Parlement de «déclarer l’état d’empêchement». Mais, concrètement, la mise en place de cette disposition est peu probable car une partie des membres du Conseil constitutionnel sont des proches du pouvoir et empêchent toute décision à l’unanimité.

Dans la réalité, le pouvoir politique est occupé par le DRS (Département du renseignement et de la sécurité), et notamment le général de corps d’armée Mohamed Liamine Mediene alias «Toufik». Sous son impulsion, Ahmed Ouyahia a été nommé directeur de cabinet de la présidence en 2014, puis Premier ministre, alors que ses relations avec Abdelaziz Bouteflika étaient tendues de longue date.

De même, Abdelmoumen Ould Kaddour, le PDG (depuis avril 2018) de la Sonatrach (la société nationale des hydrocarbures) et le ministre des Mines Youcef Yousfi, sont très liés au DRS.

Au Gabon, le secteur pétrolier a été pendant des décennies un enjeu soigneusement partagé avec les firmes françaises comme Total. Ali Bongo a quelque peu diversifié ses partenaires étrangers en travaillant avec Olam, firme singapourienne dans l’agroalimentaire, Honest Timber, partenaire chinois dans l’exploitation forestière, et avec l’Inde par le biais de Manganese Ore India Limited (MOIL) dans l’extraction minière, tout en maintenant une place de choix aux entreprises françaises dans de nombreux secteurs.

 In Slateafrique.com

 

 

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