Alpha Condé, le syndrome du « Président à vie »

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Au cours de son second mandat à la tête de la Guinée, Alpha Condé n’a organisé aucune élection dans les délais impartis. Après la débâcle de son parti aux municipales et des députés hors-mandat depuis janvier, Alpha Condé envisage un 3ème mandat contraire à la Constitution. À un an de l’élection présidentielle, quelles sont les principales figures politiques en lice pour la magistrature suprême ?
Alpha Condé, le syndrome du « Président à vie »
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Le président de la République de Guinée, Alpha Condé est un homme politique dont le parcours est aussi varié que les teintes de couleur du nom de son parti, le RPG-arc-en-ciel. Opposant à la dictature et ancienne figure démocratique du continent, il change radicalement de visage une fois arrivé au pouvoir en 2010.

Après dix ans aux manettes de l’État, la Guinée demeure l’un des pays les plus pauvres au monde caractérisé par le recul de l’État de droit. Peinant à respecter ses promesses de campagne, il laisse à son successeur un bilan maigre en réalisations.

Réputée pour être le château d’eau de l’Afrique de l’Ouest – de nombreux grands fleuves comme le Niger ou le Cavally y prennent leur source – la Guinée ne peut offrir l’accès à l’eau potable à ses 12,7 millions d’habitants.

La mauvaise gestion des ordures pose des questions de santé publique. En période de pluies, les routes, quasi inexistantes, deviennent impraticables comme en témoignent les incidents récents sur la route joignant Labé et Mali.

Les investissements miniers n’ont malheureusement pas bénéficié à la population et demeurent entachés de corruption, surtout pour les proches du Président et notamment son fils, Mohammed Alpha Condé inquiété en France. Ce goût prononcé pour les affaires et la gestion des ressources du pays s’est illustré récemment par la décision du chef de l’Etat de rattacher le domaine minier à la Présidence par décret le 20 juin 2019. Pour justifier son bilan limité, Alpha Condé adopte une posture défensive. Comme pour prédire son inaction future, il prophétisait lors de son accession au pouvoir : “J’ai hérité d’un pays sans État”.

Le virus Ebola, qui a fait 2 500 morts en Guinée entre 2013 et 2016, fait également partie de l’argumentation défensive du Président. Quand la société civile et l’opposition réclament l’organisation d’élections et la publication d’un calendrier électoral, le chef de l’Etat fait la promotion du changement de Constitution et de son 3ème mandat. Durant ces dernières années, les libertés et droits fondamentaux ont reculé. Arrestations arbitraires et tueries de manifestants pacifiques ensanglantent le bilan du Président au dam des ONGs Human Rights Watch et Amnesty International, qui déplorent la violence du régime.

Alpha Condé ne peut donc défendre aucun bilan et, au regard de la loi, il n’a pas le droit de briguer de 3èmemandat. Quels sont ses options ? Le chef de l’Etat peut encore choisir d’offrir à son pays la première alternance démocratique de son histoire.  Pour le moment, il s’est engagé sur une autre voie, celle d’un troisième mandat et d’un changement de Constitution. Plus dangereuse pour la paix et la stabilité nationale et régionale, elle est rejetée massivement par la population.

Cellou Dalein Diallo, le technocrate démocrate 

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Face à Alpha Condé : celui qui est arrivé en tête du premier tour de la présidentielle de 2015 et l’a fait une nouvelle fois trembler lors des municipales de février 2018,  Cellou Dalein Diallo. Chef de file de l’opposition, Cellou Dalein Diallo, est également président de l’UFDG, l’Union des Forces Démocratiques de Guinée.

Né en 1952 à Labé, Cellou Dalein Diallo a suivi une formation d’économiste. Après avoir occupé le poste de directeur à la Banque Centrale de Guinée et un passage à l’Administration et Contrôle des Grands Projets (ACGP), il devient premier ministre en 2005. Il permet notamment à la Guinée d’attirer les bailleurs de fonds internationaux qui boudaient le pays en raison de la mauvaise gouvernance. Il axe principalement les efforts de son gouvernement sur la construction d’infrastructures et notamment de nombreuses routes.

Cellou Dalein Diallo s’est ensuite présenté à l’élection présidentielle de 2010. Grand gagnant du premier tour avec le score de 44%, il est donné largement en tête du second grâce au soutien de l’UFR, la troisième force politique du pays.

il devra toutefois faire face à un échec dans les urnes, après un report du second tour plus de 4 mois après le premier scrutin. La Guinée verra Alpha Condé remporter ce second vote, alors même qu’il n’avait obtenu que 18% des voix lors du précédent tour, suscitant la défiance de la population.

Pour “le bien et l’unité de son pays, Cellou Dalein Diallo accepte tout de même de laisser son opposant grimper sur les marches du pouvoir, de nombreuses violences ayant émaillé cette première élection démocratique en Guinée. Il déclare alors au cours d’une conférence de presse : « Nos plaintes n’ont pas été prises en compte. Dès lors que la décision de la Cour suprême n’est pas susceptible d’appel, nous n’avons d’autre choix que de nous conformer à la décision prise par l’institution légale supérieure de la République ». Depuis 2015, son parti, l’UFDG, vient en aide à la population et remplace l’État dans de nombreuses actions sociales.

Démocrate attaché à la défense de la constitution guinéenne, Cellou Dalein Diallo incarne une alternative au régime d’Alpha Condé. Vice-Président de l’Internationale Libérale, il bénéficie d’une bonne image auprès des décideurs publics et privés internationaux auprès desquels il effectue un lobby actif en faveur du retour de l’État de droit et l’organisation d’élections présidentielles démocratiques en 2020 dans le respect de la Constitution.

En visite aux États-Unis en juillet 2019, il y a rencontré des personnalités importantes tels que le sous-secrétaire d’État américain à la démocratie Scott Busby, le sous-secrétaire d’État aux affaires africaines Tibor Nagy ou encore Rosemary Dicarlo, secrétaire générale adjointe de l’ONU aux affaires politiques.

Sidya Touré, de la Côte d’Ivoire à la Guinée 

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Derrière les deux principaux leaders, apparait Sidya Touré. Né en 1945, Sidya Touré fait partie intégrante de la vie politique guinéenne. Après une carrière en tant que haut-fonctionnaire influent de la Côte d’Ivoire – il finira en tant que chef de cabinet du premier ministre ivoirien de novembre 1990 à décembre 1993 – Sidya Touré est nommé Premier ministre de Guinée, un poste qu’il occupe de 1996 à 1999. Il a notamment orienté ses efforts sur l’accès à l’eau potable et la distribution d’électricité durant l’exercice de ses fonctions.

Sidya Touré préside l’Union des Forces Républicaines (UFR), troisième grand parti de la vie politique guinéenne. Toutefois, alors qu’il avait obtenu 16% des voix pour l’élection présidentielle de 2010, Sidya Touré chute à 6% en 2015. 2020 sera donc une année décisive pour la survie de son parti.

Le FNDC : acteur fédérateur de la lutte contre un troisième mandat

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Malgré la diversité des sensibilités politiques guinéennes, la question du changement de constitution semble mettre tout le monde d’accord au sein de la population. L’opposition entre le peuple et le pouvoir a d’ailleurs conduit à de violentes manifestations en 2018, se soldant par de nombreux morts – 18 selon Amnesty International.

Par ailleurs, Human Rights Watch a de nombreuses fois alerté sur les agissements et violences des forces de l’ordre lors des manifestations. Le gouvernement a par la suite pris la décision d’interdire tout rassemblement, décision en application depuis plus d’un an maintenant.

Face au gouvernement, différents partis politiques dont l’UFDG de Cellou Dalein Diallo et l’UFR de Sidya Touré se sont réunis pour créer, aux côtés de la majeure partie des acteurs de la société civile, un mouvement plus large de défense de l’actuelle constitution : le Front National de Défense de la Constitution (FNDC).

De multiples initiatives ont spontanément vu le jour en soutien au FNDC. La plateforme Le Réveil, née le 12 juillet de cette année, a par exemple lancé le mouvement “sifflons pour l’alternance”. Chaque citoyen est invité à acquérir un sifflet et l’utiliser tous les lundis et samedis en signe de protestation.

Signifiant littéralement “ça ne marchera pas !”, le slogan “Amoulanfé !” est la devise qui unit tous les citoyens opposés au projet de nouvelle constitution.

Le FNDC présentera-t-il un candidat à l’élection de 2020 ? Pourquoi pas… Seule certitude, l’opposition doit rester unie pour faire face à la volonté d’Alpha Condé de rester au pouvoir à vie au détriment de la démocratie en Guinée.

In mediapart

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