Bolloré, l’arbre qui cache la forêt (Par Goïkoya Kolié, Juriste)

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La corruption des dirigeants africains, celle des leaders politiques de l’opposition africaine, par des entreprise françaises et autres entreprises européennes et américaines, désirant faire des affaires d’or sur le continent, ou qui y sont déjà implantées, est un secret de polichinelles. Le scandale Bolloré n’est que la partie émergente d’un iceberg vieux de plusieurs centaines d’années.

L’arrogance, le paternalismes, l’insouciance de M. Vincent Bolloré sont symptomatiques d’une pratique qui dénote un mépris pour la vie des Africains, doublé d’un profond sentiment anti-africain, dissimulé dans des façades dialectiques de sauveurs du continent, appuyés par des propagandes médiatiques conçues pour embellir l’œuvre dévastatrice de l’industriel français.

Il est fort possible pour M. Bolloré, de réussir à berner les dirigeants Africains, avec qui il a ses accointances. Quant à la grande majorité des Africains, l’histoire est toute autre, et rappelle l’adage suivant: You can fool all the people some of the time, and some of the people all the time, but you cannot fool all the people all the time.

Vous pouvez tromper tout le monde quelque temps, et quelques personnes tout le temps, mais, vous ne pouvez tromper tout le monde tout le temps.

Avec Bolloré, c’est tout l’amer souvenir du pilleur colonial qui refait surface. En menaçant de quitter l’Afrique, Vincent Bolloré prend maladroitement la posture du père Noël, venu bâtir. Présent sur le continent pour le bien-être des Africains.

Une présence indispensable et désespérément sollicitée par les Africains. L’industriel français dit à qui veut l’entendre, qu’il songe à quitter l’Afrique. Le journaliste Tristan Waleckx de la rédaction des magazines de France 2, Tweete ce qui suit:

Vincent Bolloré fait mine de quitter l’Afrique qui « ne représente que 25% de son chiffre d’affaires». Il oublie de préciser que ce continent, c’est surtout 80% des bénéfices de son groupe (chiffre vérifié par Exane, occulté dans toutes ses communications publiques).

Ce Tweet est révélateur de l’indigence que les partenaires traditionnels du continent réussissent à lui imposer. Le groupe Bolloré se présente sur internet comme une puissance. Le site Bolloré logistics se dit présent en Afrique, en Amérique, en Asie et en Europe où il affirme s’être constitué un puissant réseau dans 106 pays.

Comment expliquer qu’un groupe présent sur quatre continents, ne consacrant que 25% de son chiffre d’affaire à l’Afrique, en retire 80% de ce chiffre?

Les journalistes Simon Pinel et Joan Tilou qui se sont intéressés à la question, découvrent une pratique bien rodée, dont notamment: emplois de complaisance, financement de campagnes, usage d’anciens flics et de Havas, du nom de ce groupe de conseil en communication, acquis à 60% par le groupe Bolloré en 2015.

À cela s’ajouteraient, et ce, à l’actif de la majorité des entreprises étrangères en Afrique, des stratagèmes comptables qui faciliteraient: évasions fiscales, évitement fiscaux, aux profits des comptes offshores ouverts dans des paradis fiscaux, et qui échappent au contrôle des finances publiques africaines.

Le bluff de quitter l’Afrique est la méphitique blague qui n’a que trop durée. Il ne sustente plus personne sur le continent. Nombre d’Africains sont d’avis qu’il serait temps de prier Bolloré de prier bagage, s’il a l’intention de continuer à les traiter comme des sous humains.

L’attitude du patron français met à nu, une pratique qui vient de la haute hiérarchie. Piqué au vif par les questions de journalistes sur le massacre de populations civiles en Côte-d’Ivoire, par son armée, le président Chirac aussi avait menacé d’abandonner le pays, tout en sachant pertinemment, que l’argent dans le portefeuille de ses concitoyens, venait de l’exploitation de l’Afrique. M. Chirac formule son aveu avec éloquence, de la manière suivante: Une grande partie de l’argent qui est dans notre porte-monnaie vient précisément de l’exploitation depuis des siècles de l’Afrique. Alors, il faut avoir un petit peu de bon sens, je ne dis pas de générosité, de bon sens, de justice, pour rendre aux Africains, je dirais ce qu’on leur a pris.

D’autant plus que, c’est nécessaire, si l’on veut éviter les pires convulsions ou difficultés, avec les conséquences politiques que ça comporte dans le proche avenir.

Bolloré, c’est aussi une multiplication d’aventures extravagantes sur le continent noir. Le 29 octobre 2016, un train bondé du Groupe Bolloré, déraille au Cameroun et fait 79 morts et 600 blessés. L’enquête commandée par la présidence du pays, conclut à une vitesse excessive et pointe la responsabilité de Camrail, la filiale de Bolloré sur le terrain.

La presse camerounaise révèle en citant un collectif d’avocats impliqués dans le dossier, que la compagnie ferroviaire veut imposer une indemnisation représentant 9,4% de la réparation intégrale des rescapés et victimes. Il est également signaler que la compagnie française use de ruse et d’intimidation pour passer des accords individuels avec les victimes. Nous nageons en plein dans le mépris, la déconsidération pour la vie des Africains qui sous-tendent la culture d’entreprise de Bolloré en Afrique.

Le groupe pourrait-il reproduire de tel comportement aux États-Unis, dans un cas similaire? Permettez d’en douter.

Au Bénin, l’éternel Bolloré était impliqué dans un bras de fer juridique, qui l’opposait à l’homme d’affaires Samuel Dossou, au sujet de la construction de la ligne de chemin de fer Cotonou et Niamey. Le groupe Pétrolin de M. Dossou avait été abordé en premier, en 2008, par les gouvernements béninois et nigérien pour mettre en place le projet de restauration d’une voie ferrée.

Par la suite, les deux gouvernements ont effectivement attribué dans une convention, le marché de la reconstruction des 438 km au Groupe Pétrolin.

Tout se gâche en 2013, lorsque les deux pays crées une société bi-étatique Bénirail, dotée d’un capital de 106 millions d’euro, détenue à 40% par le Groupe Bolloré, 40% par des acteurs privés du Bénin et du Niger et 10% par chacun des deux États. Le magazine jeuneafrique nous apprend que d’après le Groupe Pétrolin, ce montage est ultérieur au choix porté sur lui depuis 2008.

C’est dans ces conditions que la justice béninoise ordonne à Bolloré en 2015 de cesser tous les travaux de pose de rails sur le territoire béninois. Bolloré fait appel de cette décision. Le 29 septembre 2017, la Cour suprême du Bénin tranche objectivement, en faveur de Dossou contre Bolloré.

Cette jurisprudence interpelle toute l’Afrique.

Le lecteur Guinéen est pour l’heure, préoccupé par l’aspect du financement de la campagne du président Alpha Condé et des liens d’amitié que ce dernier entretient avec ce généreux et très intéressé  donateur politique. Le président Condé a toujours fait ses choux gras de son amitié avec l’industriel français.

La participation d’un donateur électoral, local ou étranger, à des contrats publics, gouvernementaux, pose un problème éthique, légitimement nourrit par des craintes de partialité, de conflits d’intérêts, de collusion et de corruption.

Dans la plupart des démocraties du monde, une législation vient encadrer les donations politiques. Ce type de façon de faire, doit s’inviter dans les démocraties naissantes d’Afrique, dans le but d’écarter du processus électoral, la main mise d’une mafia locale ou internationale sur la gestion du pays et le contrôle des marchés publics.

Le scandale Bolloré/Guinée serait né d’une série de plaintes en France du groupe Necotrans en 2011, suite à son éviction par le gouvernement Condé, du terminal à conteneurs du port de Conakry.

Pour sa défense, l’intimé, c’est-à-dire le gouvernement guinéen dans le cas en l’espèce, argue, probablement avec raison, au regard de nombreuses suspicions, qu’il aurait eu corruption dans l’attribution de la concession de 2008.

Si la corruption alléguée est avérée, mettons-nous au dessus des militantismes et des allégeances politiques ambiantes, pour soumettre que le gouvernement, dirigé par ailleurs par un juriste, est légalement justifié de résilier un contrat frauduleux. Tous gouvernements guinéens ou africains, affirmant avoir à cœur, le bien-être de ses citoyens, se doit de mettre un terme a un contrat vicié.

Une obligation légale codifiée, doit supplanter la prérogative gouvernementale de céder des marchés publics, dans des contrats de gré à gré, sans appel d’offre. Pour le président Condé, M. Bolloré est un ami à qui il a cédé un marché public. Est-il possible de soutenir l’hypothèse réciproque?

L’industriel français considère-t-il M. Condé comme un ami? Ou est-ce tout simplement un pion de plus dans son immense jeu d’échec?

De nombreux événements concourent vers la thèse du contrat dolosif, suggéré par la Guinée. Necotrans hérite du terminal à conteneurs de Conakry en 2008. C’est l’année à laquelle le président Lansana Conté est décédé suite à une longue maladie.

Les Guinéens se souviennent encore aujourd’hui, d’un général-président, mourant, candidat à sa propre succession, aux élections de 2003, à qui ses garde-corps apportent l’urne jusqu’à son véhicule, pour qu’il y glisse son bulletin de vote. Une mascarade.

Le secret le mieux garder en Guinée, chuchote que, l’entourage du président Conté aurait abusé de sa maladie, de sa confiance et de sa faiblesse pour s’enrichir. C’est dans une ambiance de cafouillage, de fin de règne difficile, que Necotrans obtint sa concession.

À la mort du président Conté, une junte militaire conduite par le Capitaine Dadis Camara s’empare du pouvoir. Rapidement, surgit la question des contrats signés par de véreux cadres supérieurs, qui se sont remplis les poches et ainsi lésés leur pays et leurs concitoyens. Le Capitaine Dadis veut aller de l’avant avec un audit. Son entourage a un autre agenda. Les leaders politiques de l’opposition de l’époque ont leurs propres agendas individuels. Les cadres ayant participé à la culture de corruption des gouvernements Conté ont les leurs.

La suite, on la connaît. Dans la chienlit qui s’empare d’une Guinée cacophonique, des citoyens sont sciemment livrés à l’abattoir. C’est d’ailleurs le lieu de s’incliner devant la mémoire de tous ces Guinéens tombés au Stade du 28 septembre, sous les balles de l’armée et de la police guinéenne.

Il est du même souffle, de bon aloi, de questionner les motivations réelles des événements entourant le massacre du stade de Conakry. Nous-y reviendrons.

Un dangereux et toxique précédent, implanté en Afrique, depuis l’époque de Berlin 1884, résiste au temps. Il ne faut point se lasser de le rappeler. Les partenaires européens se prétendent sauveurs de l’Afrique. Un contact établi entre les deux continents depuis 1454, tourne cependant, uniquement, à la faveur de l’Europe.

Après six siècles d’exploitation, d’esclavage, de pillage colonial, de coups d’État, de guerres civiles, de génocide, d’assassinats politiques, de mascarades électorales, de démocraties de pacotilles cosmétiques,  d’endettement à outrance, de culture et d’entretien de la dépendance, l’Afrique s’est appauvrie. Ses populations vivent dans l’indigence issue des maux décrits ci-haut.

Parallèlement, l’Europe s’est illicitement enrichie sur le dos des Africains, au cours de ces six siècles de relations. Encore aujourd’hui, chaque industriel européen épinglé dans un scandale de corruption, a le toupet de se revendiquer sauveur du continent, sans qui, celui-ci irait à la dérive.

Il est donc temps pour les dirigeants Africains, gouvernements et oppositions, de faire front commun pour améliorer le quotidien des leurs. M. Bolloré a beau vouloir revendiquer ce rôle, ses actions sur le continent démontrent qu’il n’a que faire des Africains.

Un contrat dolosif, celui de Necotrans aurait-il été remplacé, sans appel d’offre, par un autre contrat du même genre?

Une poursuite reconventionnelle du camp Bolloré permettrait d’en apprendre d’avantage. Cela ne risque pas de se produire. Aux dernières nouvelles, le géant Bolloré aurait avalé son rival Necotrans. En effet, en août 2017, le tribunal de commerce de Paris a validé l’offre de reprise de Bolloré transport & logistics d’une partie des activités de Necotrans. Des activités portant sur l’Afrique.

Certains cadres de ce dernier seraient même passés, depuis, chez Bolloré. Les frères ennemis, semblent avoir compris, la nécessité de se coaliser, contre l’Afrique pour mieux sucer, tout ce qu’il y a d’exploitable, dans leur domaine d’activités.

En l’absence d’une poursuite reconventionnelle du Groupe Bolloré, quels sont les outils disponibles au niveau local, afin de barrer le chemin aux industriels corrupteurs? La Guinée s’est-elle dotée d’une loi anti-corruption? Quelle est la portée d’une telle loi? Est-il possible d’initier des poursuites rétroactives contre Necotrans pour corruption d’agents d’États?

Aux Africains de se réveiller. La léthargie est profonde. Le continent donne l’impression de vouloir enfoncer le clou de son occasion, à force de remplacer des marionnettes déchues par des pantins promus. Nul n’est dupe, tout ce folklore juridico-médiatique, qui part de l’hexagone, a des ramifications hautement politiques. Il laisse entrevoir, la préparation de successions avec un des condiments, souples, de la même vielle recette françAfricaine.

Les présidents Togolais et Guinéens qui arrivent au terme de leurs mandats doivent-ils être remplacés par des leaders triés sur le volet? La classe politique francophone d’Afrique ne jure que par la France. À l’ère des médias sociaux et de l’accès facile à l’information, l’Afrique francophone risque de vivre au rythme de révélations et de scandales au quotidien.

Les intellectuels qui aspirent à diriger nos pays sont conscients des implications légitimes des pactes qu’ils signent. Lorsqu’on accède au pouvoir par le parrainage étranger ou même local, on est forcément redevable au bienveillant parrain. Cette préoccupation de sécurité nationale, n’émeut pas grand monde en Afrique.

Par Goïkoya Kolié, Juriste et collaborateur de www. leverificateur.net

 

 

 

 

 

 

 

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