Handicap et technologie : le champ des (im)possibles ?

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Résumé : Alors que l’intégration des personnes handicapées reste un véritable enjeu de société, les nouvelles technologies ont contribué à révolutionner ce que signifie, aujourd’hui, vivre en situation de handicap. Et pourtant. À l’heure des exosquelettes et des robots, la technologie reste parfois elle-même la source d’un problème d’accessibilité. Alors, la technologie, moteur d’égalité ou fracture supplémentaire ?

Quand la technologie sert à sensibiliser au handicap

Même dans un pays développé comme le nôtre, la marginalisation des personnes handicapées est un vrai problème. Ce sont, d’abord, les petites différences du quotidien : ces marches que tout le monde ne peut pas monter, ces panneaux que tout le monde ne peut pas lire, ces outils que tout le monde ne peut pas utiliser.

Et puis c’est aussi le regard des autres. Le temps qu’on n’a pas pour accompagner un aveugle dans le métro. La place que prend un fauteuil roulant dans le bus plein à craquer du matin. Ou tout simplement ce regard de pitié dont on n’a pas besoin.

Dans une société qui ne met pas toujours les moyens pour intégrer les personnes handicapées, ce handicap devient (trop) souvent un facteur d’exclusion. Manque d’allocations, manque de structures d’accueil, manque de visibilité ou peur de la différence sont autant d’obstacles à l’intégration. Et pourtant, il ne s’agit pas d’une part marginale de la population.

Il est difficile de trouver des chiffres exacts sur la proportion de personnes vivant en situation de handicap en France. Loin des yeux, loin du cœur ? Il faut remonter à 2007 pour trouver une enquête approfondie de l’INSEE, qui compte 9,6 millions de personnes handicapées âgées de 15 à 64 ans – c’est un quart de la population active. En tout, 12 millions de Français sont en situation de handicap. Sur la tranche des 15-64 ans, l’INSEE comptait, il y a douze ans maintenant :

  • 5,2 millions de déficiences auditives
  • 2,3 millions de déficiences motrices
  • 1,7 millions de déficiences visuelles
  • 0,7 million de déficiences intellectuelles

Sensibiliser à une telle exclusion n’est pas chose facile. Pour cela, il faudrait parvenir à se glisser dans la peau d’une personne vivant en situation de handicap. Il faudrait pouvoir comprendre ses limitations, mais aussi la façon de les surmonter, de conserver ou retrouver son autonomie et son indépendance.

L’administration française reconnaît 2,7 millions de personnes handicapées au sein de la population active. Sur celles-ci, seules 35% sont employées.

Mais aujourd’hui, la technologie permet justement de réduire ce fossé ! Pour sensibiliser à la dépendance, il existe depuis plusieurs années des combinaisons de vieillissement. Ce type de simulateur a été inventé dans les années 1970 par des ingénieurs japonais, et s’est répandu ces dernières années lors de campagnes de sensibilisation, comme celle de l’Institut Adhap que vous pouvez trouver ici, ou pour prévenir les violences contre les personnes âgées.

réalité virtuelle handicap

Le principe est simple : la combinaison vous permet de simuler une perte d’autonomie. Il suffit d’enfiler les lunettes qui réduisent votre champ visuel, un casque qui impacte votre audition, et les différents éléments de la combinaison en elle-même (gilet, gants, genouillères et coudières) qui simulent le manque de mobilité. Désormais, le moindre geste quotidien devient difficile : s’asseoir, se déplacer… De quoi comprendre un peu la vie des 1,2 millions de personnes dépendantes en France.

D’autres innovations peuvent vous permettre de vous glisser dans la peau d’une personne handicapée. C’est le cas notamment des casques de réalité virtuelle. Créée en 2017, la start-up française Bbird a ainsi développé Réalité, une application pour appréhender le handicap en immersion. Bref : la technologie est peut-être l’outil idéal pour sensibiliser aux enjeux des personnes handicapées.

infographie handicap technologie

La technologie, au service de la qualité de vie ?

Objectif autonomie !

Mais de telles innovations peuvent aussi venir se mettre au service du handicap lui-même. Notre technologie quotidienne la plus lambda peut s’avérer un véritable gain d’autonomie pour les personnes en situation de handicap. Prenez donc votre smartphone : pour les personnes souffrant de déficience visuelle, Microsoft a développé Seeing AI. Cette application décrit de façon audible son environnement à l’usager, tel qu’il est capté par la caméra du téléphone.

Bon à savoir

La version française de Seeing AI a été présentée lors du salon Viva Technology, en mai dernier.

Pour les personnes malentendantes, il existe des applications comme Ava, développée par le français Thibault Duchemin. Ava retranscrit à l’écrit les paroles d’une conversation orale sur votre smartphone, en attribuant une couleur à chaque interlocuteur. Même Google s’y est mis, en lançant cette année Live Transcribe, qui transcrit aussi un discours oral sur l’écran de votre téléphone, et Sound Amplifier, qui permet d’amplifier les sons de votre environnement à travers vos écouteurs.

Depuis les applications permettant de signaler les lieux facilement accessibles en fauteuil jusqu’aux exosquelettes, les nouvelles technologies peuvent donc permettre aux personnes en situation de handicap de recouvrer leur autonomie. « Aujourd’hui, la technologie va apporter une compensation à différents types de handicaps », explique Flavien Gelly. Atteint d’une atrophie congénitale du bras gauche, il est plus connu sous le pseudonyme Just One Hand.

Et il insiste sur le terme de compensation : « Si on prend l’exemple classique d’une personne tétraplégique en fauteuil, les fauteuils d’aujourd’hui sont de plus en plus technologiques. » C’est ce genre d’améliorations et d’innovations qui permettent d’améliorer la qualité de vie malgré le handicap… et d’abaisser les barrières entre personnes handicapées et personnes valides.

barrière handicap

Pour Flavien, cela passe notamment par le jeu vidéo. Passionné de jeux de tous types, il souligne le bénéfice de cette pratique : « Avec le jeu vidéo, il n’y a pas de barrière du handicap. […] Cela permet de faire des choses que certaines personnes ne pourraient absolument pas faire. Je pense notamment à des jeux en VR qui permettent de faire des sports extrêmes, de découvrir des endroits… »

La technologie promet alors un double bénéfice : d’un côté, elle permet d’échapper au regard des autres. De l’autre, elle permet de se mettre sur un pied d’égalité. Personne ne sait, en pleine partie d’Overwatch, que vous êtes en fauteuil roulant ! Fondateur de l’association Game Lover et responsable testing de CapGame, Stéphane Laurent est éducateur spécialisé et travaille avec des personnes atteintes de déficiences intellectuelles. Il confirme : « Quand on est joueur en situation de handicap, derrière un écran on est assimilé à n’importe quel joueur, et pas d’abord à quelqu’un d’handicapé ».

jeu vidéo handicap

Ce n’est pas seulement une question d’accès : c’en est aussi une de besoin. Stéphane Laurent cite Hichem, un joueur privé de l’usage de ses mains et qui joue uniquement avec les pieds : « Il nous dit ‘quand je fais une partie de FIFA et que je bats un valide, c’est dix ans de thérapie. J’ai passé mon handicap’ ».

« Le revers de la médaille »

Mais l’accès des personnes handicapées à la technologie est ambivalent. C’est une histoire d’amour compliquée, à grands coups de « je t’aime… moi non plus ! » Certes, les nouvelles technologies peuvent être un vrai bénéfice pour l’autonomie de ceux qui vivent avec un handicap. Mais elles peuvent aussi être un vrai frein à l’accessibilité et à l’égalité des possibilités. « C’est le revers de la médaille », reconnaît d’ailleurs Flavien Gelly.

Prenant l’exemple du jeu vidéo, qu’il connaît le mieux, il explique : « C’est quand même un média qui n’est pas très accessible ». Ainsi, tout le monde ne peut pas tenir les deux joysticks de la Nintendo Switch. De manière générale, les manettes sont peu conçues pour les joueurs atteints d’un handicap moteur.

Les autres technologies ne sont pas nécessairement en reste. Ainsi, la télévision et le cinéma font partie de notre quotidien, mais leur sous-titrage reste un vrai problème… comme dans les jeux vidéo, d’ailleurs ! Sous-titres trop petits, de la mauvaise couleur ou sur le mauvais fond… Autant d’éléments qui rendent difficile la lecture, et donc compliqué l’accès des malentendants.

Heureusement, certaines firmes commencent à s’y intéresser. Côté jeu vidéo, c’est le cas d’Ubisoft, de Microsoft ou encore de Blizzard. Si l’on a mentionné les applications pour malentendants de Google, on pourrait aussi évoquer le Xbox Adaptive Controller, lancé en mai dernier et qui est spécialement conçu pour les joueurs à mobilité réduite.

Le Xbox Adaptive Controller permet de créer son propre setup (installation) avec différents périphériques. Son credo ? « Jouez à votre façon » ! C’est cet aspect modulable et personnalisable qui peut séduire les joueurs handicapés.

Et si le handicap était source d’innovation ?

L’innovation au service du handicap, oui – mais le handicap au service de l’innovation, aussi ! Après tout, la nécessité est mère de l’industrie, dit-on.  Habitué à créer des ponts entre les personnes en situation de handicap et l’industrie, Stéphane Laurent est très clair sur la question.

Il explique notamment : « Quand on se pose la question d’imaginer quelque chose de différent, on apporte de nouvelles solutions. Quand on essaye de concevoir de façon plus large, on conçoit différemment ». Plutôt spécialisé dans le jeu vidéo – vous pouvez d’ailleurs retrouver son interview complète ici -, il donne un exemple très concret en citant A blind legend.

nouvelle façon jouer

D’abord développé sur mobile, ce jeu d’aventure de Dowino permet au joueur d’incarner un chevalier aveugle, et de se guider… au son. Stéphane Laurent explique : « Le principe de base, c’est ‘comment faire jouer un jeu mobile à quelqu’un qui est aveugle ?’, et on le transforme en gameplay. Ça donne une façon de jouer totalement différente. On est parti sur une réponse à la contrainte du handicap et on a inventé une nouvelle façon de jouer ».

handicap innovationLoin du milieu des associations, Loreleï va pourtant dans le même sens. Atteinte d’un glaucome congénital, elle a progressivement perdu la vue. Aujourd’hui, elle explique : « Je pense que les personnes handicapées peuvent avoir des idées d’innovations auxquelles on aurait pas pensé si on n’avait pas connu cette situation ».

Et elle a raison : le handicap est souvent l’origine trop oubliée d’innovations qui ont aujourd’hui rejoint notre quotidien. Le SMS que vous avez envoyé tout à l’heure ? Il a été créé par des Finlandais qui voulaient aider des personnes malentendantes à communiquer. L’e-mail que vous avez reçu au travail ce matin ? Inventé par Vint Cerf pour communiquer avec sa femme sourde depuis son lieu de travail. Et le clavier que vous avez utilisé pour taper votre réponse ? Une trouvaille d’un Italien qui voulait correspondre avec sa maîtresse, aveugle.

chemin à faire handicapCela ne veut pas dire qu’il n’y a pas encore beaucoup de chemin à faire. Il est même paradoxal de constater l’origine de certaines de ces technologies lorsqu’on s’aperçoit aujourd’hui qu’elles sont inutilisables par certaines personnes en situation de handicap. En perdant la vue, Loreleï a cessé d’utiliser les SMS ; elle explique : « L’assistant Google peut envoyer des messages, mais pas les lire ».

Tant Flavien Gelly que Stéphane Laurent se félicitent de la prise de conscience qui a lieu ces dernières années, tout en reconnaissant que beaucoup reste à faire. Loreleï confirme : « Il y a encore du boulot, ça c’est sûr ! Mais ça s’est déjà amélioré. Le premier livre audio que j’avais téléchargé, c’était une petite vieille qui racontait son bouquin et ça ne donnait pas envie d’écouter. Aujourd’hui, […] il y a eu du progrès à ce niveau-là ».

Stéphane Laurent insiste sur la nécessité de poursuivre la sensibilisation : « Il faut le faire rentrer dans la tête des industriels ». C’est seulement ainsi, justement, qu’on pourra continuer à innover, à trouver des solutions qui, peut-être, dépasseront leur cible d’origine.

Mais le mot de la fin, nous préférons le laisser à Flavien Gelly. Inclure les personnes en situation de handicap dans les technologies et le numérique, c’est aussi se rappeler que « malgré la différence, on est capable de faire les mêmes choses… voire même parfois mieux ! »

Sources :

  • https://www.forbes.fr/technologie/la-technologie-au-service-des-personnes-en-situation-de-handicap/
  • https://www.lesechos.fr/thema/mobilites-innovations/mobilites-le-handicap-un-moteur-dinnovations-sous-estime-1038277
  • https://www.nouvelobs.com/societe/20190529.AFP7500/handicap-l-innovation-technologique-pour-relever-le-defi-de-l-accessibilite.html

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