Immigration : « illégale »? ( Par Goïkoya Kolié, Juriste)

9846

Nous soutenons d’entrée de jeu, que l’une des rares valeurs communes à l’humanité est incontestablement la migration humaine. Elle est aussi vielle que l’histoire de l’homme sur terre. Elle a été le moyen  par lequel les continents se sont peuplés.

 La question de l’immigration déchire les passions dans l’hémisphère Nord. Elle met en lumière la véritable nature des uns, laissant ainsi s’envoler une carapace épaisse d’ouverture et d’humanité, longtemps camouflée par des manœuvres captatoires de bienveillance envers tous.

Elle permet à d’autres de se radicaliser, sur fond de populisme allégrement alimenté par des informations volontairement biaisées. Elle fait aussi gagner des élections à des politiciens qui comme Nicolas Sarkozy, y a trouvé un formidable moyen de semer la zizanie entre les peuples. C’est également sur ce thème que Donald Trump lança sa campagne et ce fit élire ; 45 président des États-Unis d’Amérique, en novembre 2016.

Parlant de l’immigration le 12 juillet dernier, en conférence de presse avec Mme May, la première ministre Britannique, à suite d’un sommet houleux de l’OTAN, où il n’a pas épargné ses propres partenaires, le maître de Washington dira :

« Je pense qu’elle (l’immigration) est en train de changer la culture, c’est une chose très négative pour l’Europe. Je sais que politiquement, ce n’est pas nécessairement correct de dire cela, mais je le dirai et je le dis haut et fort.

Les européens feraient mieux de prendre garde. Vous changez de culture. La sécurité aussi est en train de changer. Voyez ce qui se passe dans des pays qui n’avaient jamais eu aucune difficulté, aucun problème. C’est très triste et malheureux. C’est vraiment dommage, et je ne pense pas que ce soit bon pour l’Europe, ni pour notre pays. Nous avons de très mauvaises lois sur l’immigration, nous n’avons pas de bonnes lois de l’immigration. Je ne les appelle même pas des lois. »

Cette déclaration du petit fils d’un « dreamer » allemand, fils d’une écossaise, ex-époux d’une immigrée Tchécoslovaque et actuel époux d’une immigrante Slovène, suscite bien évidemment une analyse, un point de vue africain.

Considérant les origines européennes de l’homme fort des États-Unis,

Considérant les origines européennes des épouses successives du chef d’État américain, il est difficile de ne pas voir dans la croisade anti-immigration de celui-ci, (un malaise profond, un malaise rageant, un malaise indicible, même étant claustré dans le politiquement incorrect dont il n’a que faire), une politique du rejet des immigrants non aryens. Oups, le mot sonne extrêmement fort et opportunément extrême.

La politique aryenne a été mise de l’avant par les allemands dans les années 30. Cela a conduit à une guerre fratricide européenne qui a affecté tous les continents. La coïncidence du hasard de l’histoire interpelle nos consciences.

La politique anti-immigration de ce président de troisième génération d’immigrants allemands laisse clairement suggérer, plutôt, que dans les faits, le maître de Washington n’est en aucun cas opposé à une immigration aryenne. La preuve étant qu’il a convolé en justes noces à deux reprises avec des femmes, non pas descendantes de l’immigration, mais bien issues elles-mêmes d’une immigration que M. Trump ne voit pas de mauvais œil.

L’immigration n’est donc pas le problème du président américain. Ce qui ronge Donald Trump, c’est l’origine ethnique, la couleur de peau, les croyances religieuses et les valeurs culturelles de ces candidats à l’immigration. M. Trump craint pour la disparition de la culture européenne, qu’il trouve menacée par l’arrivée massive de personnes appartenant à d’autres cultures.

N’est pas un juste retour de l’ascenseur?

La question qu’on a envie de poser au président américain, est celle dont la sous-question consiste aussi à lui lancer un défi.

Existe-il un endroit dans le monde où les immigrants européens ne se sont pas installés un temps soit peu, pour des raisons esclavagistes, coloniales, hégémoniques, expansionnistes, mercantiliste, commerciales, ou tout simplement pour plus de libertés?

En sous question, on a envie d’entendre le président américain sur le pourquoi de la propagation de la culture européenne sur toutes ces contrées foulées par des immigrants européens?

Est-il nécessaire de rappeler à M. Trump que l’Afrique dans son ensemble, parle les langues européennes? Est-il nécessaire de rappeler au maître de Washington que par endroit, les Africains s’entretuent pour la survie des langues, de la culture et du mode de vie des européens? C’est d’ailleurs l’actualité camerounaise de l’heure. Est-ce nécessaire de rappeler au président des États-Unis d’Amérique que le pays qu’il dirige était occupé par des êtres humains, longtemps avant l’arrivée des européens, et que c’est le cas du Canada, de l’Amérique latine, l’Australie, la Nouvelles Zélande, l’Afrique du Sud?

Est-ce enfin nécessaire d’enseigner à l’homme fort des United Stats of America que c’est la culture européenne qui a triomphé de toutes les cultures sur la planète et que de ce point de vue, de Conakry à Bogota, de Kinshasa à Nagano, de Nairobi à Sidney, de la Havane à Pékin, de Hanoi à Harare, de Naypyidaw à Suva ce sont les langues européennes qui sont parlées. Sans oublier que c’est la mode vestimentaire européenne qui est privilégiée et que le christianisme qui y a été importé par le fait colonial européen s’est enraciné et dorénavant, fait partie intégrante de l’identité de nombre de populations de ces pays.

Il y a plus grave encore,c’est que, M. Trump ne fournit aucun effort pour écarter les soupçons de racisme qui motivent ses convictions sur l’immigration. En quoi il est offensant pour un Parisien, un New-yorkais, un Montréalais, un berlinois, un Aucklandais de goûter au soumbara de Kankan ou au mafé de Dakar, et de porter le boubou de Bamako?

Pénalisation de l’immigration :

Les lois encadrant l’arrivée des personnes fuyant des traumatismes liés à la guerre, à la dictature, à des brutalités de toutes natures, sont motivées à la fois par une volonté de sélection des individus qui sont effectivement victimes de persécutions, et qui ne peuvent compter sur les autorités, les lois et les institutions de leurs pays d’origine, afin de les mettre à l’abri des violences redoutées.

Elles sont aussi motivées par la volonté des pays hôtes de tenir compte de leur propre capacité d’accueil et aussi et surtout d’éviter de laisser rentrer des auteurs de crimes graves, des individus dangereux, pouvant mettre en péril la sécurité des citoyens de ces pays.

Nombre de ces lois prennent aujourd’hui un caractère xénophobe, et ce, depuis que des groupes d’extrême droites européennes, (souvent abreuvés des idées sataniques hitlériennes), réussissent de plus en plus à atteindre les parlements des grandes démocraties. Les succès électoraux de ces groupes font de plus en plus écho, et cheminent jusque dans les grands partis traditionnels, qui, pour éviter des gifles électorales, se laissent aller aux discours populistes comme ce fut le cas de M. Sarkozy en France, pour la présidentielle de 2007.

Ces mouvements qui ont été spontanément redynamisés parl’Europe de Jean-Marie Le pen, gagnent toutes les démocraties occidentales, sans épargner celles naissantes, à tâtons, dans l’ancien bloc communiste, ainsi que les anciennes républiques de URSS.

L’immigration suscite un débat juridique, un débat social, un débat de positionnement et un débat de légitimité sur les choix législatifs qui s’opèrent en Occident, souvent au gré du vent de l’opinions politique et des résultats d’élections législatives et présidentielles.

Au niveau juridique, il faut noter qu’à notre avis, la Déclaration universelle des droits de l’Homme (DUDH), de Paris, du 10 décembre 1948, fait de l’immigration un droit. Son article 13 se lit comme suit :

« 1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur de l’État.

  1. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.

Notre lecture de ce merveilleux texte est qu’au lendemain de la deuxième guerre mondiale, pendant que l’Europe vivait dans le besoin et que ses dirigeants ne pouvaient pas subvenir aux besoins de leurs populations, elle a doté l’humanité d’un instrument qui rendait possible le déplacement de tous les citoyens du monde, partout dans le monde.

Des années plus tard, lorsque les populations du tiers-monde se sont retrouvées dans les mêmes angoissent que les européens d’après-guerre, ces derniers et ceux de leurs concitoyens qui se sont établis ailleurs ne veulent plus entendre parler de ce génie de l’Europe. Ils tentent même de minimiser sa portée.

D’aucun comme le Conseil d’État en France affirme que la Déclaration universelle des droits de l’Homme des Nations unies est dépourvue de valeur normative. Certains affirment que le texte a une portée avant tout morale. D’autres insistent sur l’absence de valeur juridique d’un traité, soutenant ainsi qu’elle n’a pas de dimension contraignante et ne peut être invoquée devant un juge.

D’où le nouveau concept d’immigration illégale, qui ponctue les dérives de xénophobies des militants anti-immigration de pays développés, alors que ce concept était quasi-inexistant en 1948.

Notre interprétation de la déclaration de 1948 est toute autre. Elle se place aux antipodes de l’arrêt du Conseil d’État français. Nous pensons que nombre de législations nationales, anti-immigration, aussi bien en Europe, dans les Amérique, en Océanie et en Afrique, bafouent les engagements internationaux des pays signataires de la (DUDH), engagements qui ont été ratifiés, et auxquels les pays doivent rendre conformes les lois internes.

Nous soutenons que la Déclaration universelle des droits de l’Homme a acquis le pouvoir de contraindre les États membres dans la mesure où, elle s’harmonise avec le droit coutumier. Au demeurant, des déclarations de droits, ayant valeur juridique lui ont été ajoutés en 1966. C’est le cas par exemple du Pacte international relatif aux droits civils et politiques qui est rentré en vigueur le 23 mars 1976.

Et aussi le cas du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, entré en vigueur le 3 janvier 1976. L’élément fondamental commun à ces pactes, est qu’ils reprennent l’ensemble des libertés évoquées dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme de Paris 1948 et leur confèrent une valeur juridique contraignante. Dès lors, les jérémiades des mouvements anti-immigrations sont nulles et de nullité absolue.

Faut-il rappeler que le paragraphe deux de l’article douze du Pacte international relatif aux droits civils et politiques stipule textuellement que :

« Toute personne est libre de quitter n’importe quel pays, y compris le sien »?

Doit-on également rappeler, comme le fait le politologue Isidore Kwandja Ngembo qu’en ratifiant les traités internationaux relatifs aux droits de l’homme, les gouvernements s’engagent à mettre en place des mesures et une législation nationale compatible avec les obligations et les devoirs inhérents à ces traités?

En ce soixante-dixième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, que l’ONU célèbre tout au long de l’année 2018, il faut rappeler à l’organisation mondiale son obligation, qui est celle de veiller, dans ces circonstances, au respect des engagements internationaux pris en vertu de la Déclaration et des pactes qui l’ont suivi.

Tant qu’il y aura des inégalités politiques, économiques et sociales, les mouvements de population nourrissant l’immigration seront grandissants. Les déplacements de plus grands nombres de personnes (économiquement démunies), vers les pays riches seront irréversibles, constants, continus et impossibles à stopper.

Goïkoya Kolié, Juriste et notre  collaborateur

 

 

 

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here