Le Franc CFA, un débat idéologique ou technique? ( Par Goïkoya Kolié, Juriste)

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Le rôle du Franc des Colonies Françaises d’Afrique (FCAF) dans le retard des pays africains qui l’utilisent.

Dossier.

 Le 21 janvier 2019, Luigi Di Maio, Vice-président du Conseil des ministres italien, excédé par l’arrivée massive d’immigrants Africains, en mer Méditerranée, (et son cortège de noyades, aux portes de l’Europe civilisée, chantre des droits de l’homme, une Europe de plus en plus fortifiée par le durcissement de ses lois sur l’immigration), accuse la France d’être directement responsable, en étant à l’origine de cette crise migratoire à travers sa politique monétaire coloniale, et réclame des sanctions de l’Union européenne contre la puissance coloniale.

 

  1. Di Maio déclare :

« Si aujourd’hui il y a des gens qui partent d’Afrique, c’est parce que certains pays européens, la France en tête, n’ont jamais cessé de coloniser des dizaines d’États africains. Il existe des dizaines d’États africains dans lesquels la France imprime sa propre monnaie, le franc des colonies, et avec cette monnaie la dette publique française est financée. Macron nous fait d’abord la morale puis continue de financer la dette publique avec l’argent avec lequel il exploite les pays africains ».

Le franc des colonies française d’Afrique (FCFA), est au cœur d’un enjeu économique vital pour les pays qui l’utilisent et suscite aujourd’hui un houleux débat que partisans et adversaires veulent technique, pour les premiers, et idéologique pour les seconds.

D’entrée de jeu, il nous apparait primordial d’indiquer que M. Di Maio ne s’invite pas dans ce débat Afro-français, en bon père de famille, pour voire aux intérêts des Africains.

Notons avec vigueur que dirigeant italiens et français n’ont absolument que faire de la vie et du bien-être des Africains. Leurs politiques économiques sur le continent le justifient à suffisance. Luigi Di Maio poignarde la France pour des raisons de politique intérieures et d’élections européennes.

Politique intérieure liée à l’arrivée de migrants en Italie. M. Di Maio est Vice-président d’un gouvernement anti-immigration africaine, pour ne pas dire anti-Africain. Sa sortie médiatique contre sa voisine, la France, ne peut être interprétée comme une prise de position, aux côtés dans Africains dans un virulents conflit monétaire qui perpétue la colonisation française en Afrique.

Le Vice-premier ministre italien aborde le sujet du FCFA, pour contraindre la France à infléchir sa politique migratoire et ouvrir ses frontières aux migrants économiques Africains qui débarquent par milliers aux frontières maritimes italiennes.

Le franc de la communauté française d’Afrique à l’origine, franc des colonies françaises d’Afrique est une monnaie créée au lendemain de la deuxième guerre mondiale, précisément, le 25 décembre 1945, par le gouvernement du général Charles de Gaulle. Il a été arrimé au franc français à sa création et aujourd’hui à l’euro.

Le rappel historique et le contexte historique sont les pièces maitresses sollicitées de ce procès du colonialisme français, pour asseoir une opinion indépendante éclairée, non biaisée, par rapport aux causes profondes de la mise sur pied de la monnaie française, en opposition à la frange de farouches adversaires ou détracteurs du franc CFA, qui eux, se concentrent sur les fallacieuses raisons mises de l’avant par les autorités de l’hexagone, voulant qu’il s’agisse d’une monnaie créée pour le développement des pays africains membres, alors que dans les faits, il ne s’agit ni plus ni moins qu’un instrument facilitant le pillage des ressources africaines.

Un pillage qui exerce un impact négatif, suicidaire sur l’économie, l’environnement et le développement du continent africain, dans tous ses aspects.

Pour la journaliste française Fanny Pigeaud, invitée de : Le Journal de l’Afrique de France 24, du 10 octobre 2018, coauteure du livre : « L’arme invisible de la Françafrique, une histoire du franc CFA, » le FCFA a été créé pendant la colonisation par la France dans l’objectif d’avoir un contrôle économique des colonies par Paris et aussi de faciliter le drainage des ressources des colonies vers la métropole.

Mme Pigeaud explique dans cette entrevue, ce qui fait unanimité chez tous les économistes qui s’intéressent au FCFA, en l’occurrence, les quatre grands principes sur lesquels repose la monnaie coloniale française à savoir :

1) la parité fixe, à l’époque avec le franc français, aujourd’hui avec l’euro,

2) la convertibilité dite illimitée avec l’Euro sa monnaie d’ancrage,

3) la centralisation d’une partie des réserves de change auprès du trésor publique français, et,

4) la libre transférabilité des capitaux.

Fanny Pigeaud informe que ces grands principes qui existaient en 1945, existent encore aujourd’hui. Elle souligne que le mécanisme n’a pas changé et l’objectif non plus. La journaliste française insiste sur les changements cosmétiques au niveau de la dénomination. Le franc des colonies françaises d’Afrique devient ainsi pour l’Afrique de l’Ouest, la communauté financière d’Afrique et pour l’Est, la coopération financière en Afrique centrale, sous la tutelle de la France. Si on regarde de près ce qui se passe, on se rend compte que cette monnaie freine le développement des pays qui l’utilisent pour diverses raisons, renchérit Mme Pigeaud.

L’éminent professeur Ivoirien Nicolas Agbohou, auteur du livre : « Le Franc CFA et l’Euro contre l’Afrique », suggère pour sa part, avec de nombreux événements historiques factuels à l’appui de ses propos que le franc CFA, ses quatre principes et ses mécanismes de fonctionnement sont inspirés du système monétaire nazi, imposé à la France pendant la colonisation Allemande de 40/44.

Le professeur Agbohou affirme que pendant cette occupation allemande, les nazis avaient introduit un mark colonial qui était utilisable uniquement dans les pays sous leur contrôle et n’avait pas cours légal en Allemagne. Avant la création du mark Colonial, un Deutsche Mark valait 10 franc français, à l’invention du Mark colonial, celui-ci valait 20 francs français, précise le professeur Agbohou. Ce qui permettait à l’occupant allemand de drainer les richesses de la France vers Berlin.

C’est cette même politique monétaire que la France impose à ses anciennes colonies, soutient l’économiste ivoirien.

Le professeur Agbohou enseigne que le principe de convertibilité est un mirage, qu’il qualifie de pacte de colonialisme monétaire. Il affirme que la prétention de la France de garantir la convertibilité du franc CFA est un grossier mensonge. Il fait remarquer que le FCFA de Côte d’Ivoire n’est pas utilisable au Sénégal. Celui du Niger n’est pas utilisable au Cameroun.

Au sujet de la centralisation d’une partie des réserves de change, communément appelé, les comptes d’opérations, le professeur va d’une hypothèse fictive, mais pratique, pour illustrer ses propos selon lesquels, la France appauvrit l’Afrique et empêche ainsi son décollage. Le pacte de convertibilité veut que les pays membres du FCFA convertissent en Euro, le 50 % de la valeur marchande de leurs exportations destinée aux comptes d’opérations, avant de le déposer au Trésor public français. M. Agbohou signale que les transactions commerciales ont lieu en dollars US.

Lorsque par exemple, la Côte d’Ivoire vend pour 1.5 milliard de dollars de cacao, et que l’euro qui est une monnaie forte vaut dans la même hypothèse 1.5 dollar, la Côte d’Ivoire doit d’abord convertir son 1.5 milliard en euro, ce qui lui revient à un milliard de dollars, avant de déposer 50 %, c’est-à-dire 500 millions d’euro au trésor public français. À l’issue de l’opération, sur le total de 1.5 milliard de dollars de départ, la Côte d’Ivoire perd d’abord 500 millions de dollars au profit de la France, dans l’achat à cette dernière des euros qu’elle doit déposer au trésor, et par la suite, la Côte d’Ivoire dépose la moitié du 1 milliard restant.

Après toutes transactions, la Côte d’Ivoire se retrouve avec 500 millions sur un total de 1.5 milliard. C’est ce mécanisme machiavélique qui fait dire au professeur Agbohou, que ce n’est pas la France qui garantit le FCFA. Le coût exorbitant de la garantie que payent les pays membre affaiblit leurs économies et accentue la pauvreté de leurs populations. C’est ce méphitique stratagème de dupes, appelé garantie de convertibilité qui enrichit illicitement la France, au détriment de ses anciennes colonies. Et c’est ce pacte colonial que dénonce le Vice-président italien Di Maio, de concert avec de nombreux intellectuels Africains.

Dans son entrevue sur France 24, Mme Pigeaud note que le cas de la guinée est très intéressant. Elle signale que l’objectif du président Sékou Touré n’était pas de sortir de la monnaie. Il souhaitait qu’on assouplisse les conditions. Paris a refusé. Sékou Touré a créé sa propre monnaie : le franc guinéen.

Très vite, il y a eu des représailles de la part de Paris qui n’avait pas envie que cela donne des idées à d’autres pays. Mme Pigeaud allègue que parmi les représailles, il y a eu la création par les services de renseignement français, de la fausse monnaie, déversée massivement sur le marché guinéen, ce qui a plombé l’économie du pays. Nous avons en Guinée, le sentiment d’avoir fait l’objet d’un terrorisme économique malicieusement programmé pour nous réduire à l’indigence. Le succès de la manœuvre est retentissant. La Guinée ne s’est jamais relevée de ce sabotage économique. Mauvaise gestion et corruption viennent aggraver son sort.

Fanny Pigeaud affirme que ceux qui ont voulu en sortir du franc CFA dans les années 60 et 70 ont été éliminés; Sylvanus Olympio, et plus tard Thomas Sankara qui n’ira pas au bout de l’ensemble de ses projets. Dans une autre entrevue accordée Émile Rabaté du quotidien français Libération, le 9 novembre 2015, sur son livre intitulé : « France Côte d’Ivoire, une histoire tronquée », Mme Pigeaud laisse entendre que le président Gbagbo « voulait fermer la base militaire française à Abidjan et avait critiqué l’existence du franc CFA ».

Notre analyse de la crise ivoirienne est à l’effet que la présence de Laurent Gbagbo à la Cour pénale internationale (CPI) est le résultat d’une guerre d’intérêts économiques français en Côte d’Ivoire. Une guerre pour le maintien du franc CFA, qui fauchera la vie de milliers d’Ivoiriens.

Un débat technique ou idéologique?

Pour les défenseurs du franc CFA, très souvent des économistes français et des francophiles Africains, le débat est technique. C’est le cas de M. Dominic Strauss-Kahn, ancien directeur-général du FMI. M. Strauss-Kahn a publié en avril 2018 un document de 29 pages intitulé « Zone franc, pour une émancipation au bénéfice de tous », rapporte l’hebdomadaire : Jeune Afrique du 19 avril 2018. M. Strauss-Kahn souligne la bonne performance de la zone franc CFA au niveau macroéconomique, grâce à la garantie dont elle bénéficie.

Il estime avec raison que les choix monétaires ont une dimension technique incontournable. Si nous sommes d’accord avec l’ancien patron du Fonds monétaire international (FMI), sur la question purement monétaire, nous estimons pour notre part que cet aspect technique, invoqué au soutien de la pérennité de cette monnaie vise à éloigner ses opposants des objectifs de la monnaies.

L’objectif de drainage des ressources des pays qui l’utilisent vers la métropole coloniale est toujours le même aujourd’hui, comme le rappelait Fanny Pigeaud plus haut. L’objectif de contrôle des économies des pays membres est toujours effectif et d’actualité. Ces objectifs piétinent la souveraineté des pays africains, d’où l’opportunité du débat idéologique. Dominic Strauss-Kahn écrit erronément :

« La France assume, seule, un risque financier non rémunéré, pour lequel l’opinion africaine ne lui accorde guère de crédit et dont le bénéfice commercial est partagé avec toute la zone euro ».

Avec égard, nous soumettons que la première partie de la prescription de l’ancien ministre de l’économie de la France est grossièrement fausse. Nous justifions notre opinion par cette courte phrase de : le Figaro.fr du 15/04/2017 :

« Pour garantir cette parité fixée, les pays de la zone franc doivent déposer 50 % de leurs réserves de change au Trésor français ».

Pour les néophytes de la science économique, cela signifie que chaque pays membre de la zone franc doit déposer 50 % de la valeur de ses exportions au Trésor public français, tel que l’explique le professeur Agbohou plus haut. Cela suppose également que ce n’est pas la France qui assume la garantie du franc CFA. Ce sont bien les Africains qui s’acquittent de cette tâche, à travers ce dépôt. Redondance utile.

La dernière partie de la phrase de M. Strauss-Kahn, au sujet du parage du bénéfice commercial, est le passage qui donne toute sa plénitude au titre du livre du professeur Nicolas Agbohou : Le Franc CFA et l’Euro contre l’Afrique. L’ancien ministre français confirme naïvement ce que d’éminents économistes Africains dénoncent.

Les seuls bénéficiaires du Franc CFA, loin d’être les Africains, sont plutôt les pays membres de la zone euro. Cette opinion est notamment partagée par les économistes Africains suivants et coauteurs du livre : « Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ». Ces coauteurs sont : Kako Nubukpo, Martial Ze Belinga, Bruno Tinel et Demba Moussa Dembélé, qui estiment de leur côté, d’après la publication de : Le Monde diplomatique de janvier 2017, que nous pouvons paraphraser comme suit; Le franc CFA constitue une survivance coloniale qui maintient la tutelle de Paris sur des pays officiellement indépendants.

Lieutenant africain

Quant à Alassane Ouattara, président de la Côte d’Ivoire, inconditionnel du franc CFA, il va d’une kyrielle de pseudos raisons à fois saugrenues, qu’agaçantes. En visite à Paris le 16 février dernier, M. Ouattara déclare à la presse française :

« Le franc CFA est notre monnaie. C’est la monnaie des pays qui l’ont librement consenti, et qui l’ont mise en place de manière souveraine. Et ce, depuis l’indépendance. Le franc CFA est une monnaie solide, bien gérée. C’est une monnaie qui est gérée par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, gérée uniquement par les Africains. Cette monnaie est solide, elle est appréciée. Les huit économies qui la composent sont parmi les meilleures en performance économique. Le taux de croissance est au-delà de 6 %. L’inflation est basse, la pauvreté se réduit, les déficits sont maitrisés. Notre monnaie est le franc CFA, et nous sommes très heureux d’avoir cette monnaie pour nos économies, nos pays et nos populations ».

 Perdu dans l’incongruité de ces déclarations, ignorant par où commencer, nous postulons avec déférence que le président Ouattara raconte des balivernes. Nous soulignons qu’il est de notoriété publique que le franc CFA a été créé par le gouvernement provisoire du général de Gaulle, le 25 décembre 1945.

Et comme le précise Mme Pigeaud, c’était dans le but d’enrichir la France. Les jeunes pays indépendants des année 60 y ont hérité. Ceux qui ont tenté de s’en affranchir ont au mieux, vu leur économie sabotée par les services secrets français, ce fut le cas de la Guinée de M. Touré, et au pire, ils ont été purement et simplement, physiquement éliminés, et c’est le cas de M. Olympio du Togo et de plusieurs autres.

Le classement 2018 de l’indice de développement humain du Programme des Nations-Unies pour le développement (PNUD), classe la Côte d’Ivoire au 170ème sur 189, le Burkina Fasso est 183ème et le Niger, pays membre du CFA, dont l’Uranium profiterait à l’entreprise française Areva, occupe le 189ème et dernier rang. Ce classement s’inscrit en faux contre les élucubrations du président Ouattara à propos de la réduction de la pauvreté.

Au sujet de la gestion indépendante du CFA, nous sommes dans l’obligation de constater les contrevérités du président Ivoiriens. Au Conseil d’Administration de la Banque des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), il y’a un membre, nommé par l’État assurant la garantie de la convertibilité de la monnaie commune, c’est-à-dire un français, ayant pouvoir de véto. C’est également le cas des deux autres Banque Centrales de la zone franc CFA, celle de l’Afrique centrale et celle des îles Comores.  Les régimes successifs de l’Élysée assurent avoir des conseillers ayant un simple rôle technique.

Au regard des objectifs poursuivis par cette monnaie, nous doutons de l’honnêteté des auteurs de cette bienveillante assistance alléguée.

Dans une entrevue accordée à des médias français en 2017, le président Idriss Déby du Tchad, affirme sans ambages : « Au niveau du conseil d’administration de notre banque centrale, nous avons trois Français qui siègent avec le droit de véto ». Cette poignante révélation constitue un cinglant démenti aux propos du Dr Ouattara, qui affirme solennellement que le FCFA est géré uniquement par les Africains.

Le président Ouattara est à la tête du premier pays producteur mondial de cacao. Nonobstant moult investissements, depuis sa prise du pouvoir par des moyens dolosifs, l’État ivoirien peine à payer ses fonctionnaires. Plusieurs mutineries motivées par des préoccupations pécuniaires ont éclaté dans le pays ces derniers mois. Au moment où nous rédigeons ces lignes, les syndicats du primaire et du secondaires sont en grève, depuis près d’un mois.

L’édition de Radio France Internationale (Rfi) Afrique, du 20 février 2019 annonce que les syndicats ont suspendu les négociations entamées le 18 février avec le gouvernement, pour protester contre l’arrestation de certains de leurs camarades.

Le président Ouattara ne traîne pas une réputation de corrompu qui accumule les biens monétaires et immobiliers à l’étranger. Laurent Gbagbo son prédécesseur, qui vient d’être acquitté en première instance par la Cour pénale internationale (CPI), est aussi pauvre qu’un rat d’église. Ne sommes-nous pas en droit, dans ces circonstances de nous questionner sur les raisons profondes du sous-développement de ce géant au pied d’argile?

Si la Côte d’Ivoire est classée parmi les pays les plus pauvres du monde, 170 sur 189, alors qu’elle affiche une croissance économique à faire pâlir un dirigeant grec, (de l’aveu du président Ouattara, 6 % de taux de croissance), nous ne pouvons pas ne pas interroger le rôle que joue le franc CFA dans ce résultat décadent.

La critique du débat

Le débat dit technique est notre avis, cette malencontreuse tentative obscène de rationaliser l’irrationnel. Nous soutenons que s’il est vrai que Adolf Hitler est le mal absolu, il est autant ignoble, et dans une certaine mesure profondément raciste de s’évertuer à convaincre les Africains que sa politique économique monétaire rapace est bonne pour eux. Politique économique monétaire, qui faut-il le rappeler sera rejetée par Charles de Gaulle lui-même, dès la première opportunité. Les arguments qu’avancent les partisans du débats techniques se déconstruisent d’eux-mêmes. Cette constatation est renforcée par ce reportage de Jean-François Coulombe, envoyé spécial de : ICI Radio Canada à Dakar, le dimanche 24 février 2019, pour couvrir l’élection présidentielle de ce pays.

Le journaliste indiquait à l’émission : « Désautels le dimanche », que le président sortant, Macky Sall, avait réussi a affiché 7% de croissance, depuis son arrivée au pouvoir. Cependant, l’opposition estime avec raison que cette croissance ne bénéficie pas aux Sénégalais. C’est là qu’intervient à nouveau le principe de la libre transférabilité des capitaux. Car, si le CFA a le mérite d’attirer des investissements étrangers, en raison de la garantie de stabilité que lui offrirait Paris, ce principe de transférabilité facilite du même coup le transfert des capitaux aux domiciles bancaires des investisseurs, sans la moindre retenue. Et, les partenaires économiques qui investissent en Afrique, n’hésitent point à rapatrier les 100% des bénéfices qu’ils réalisent sur le continent.

C’est à eux que le système monétaire de Charles de Gaulle fait profiter l’indéniable croissance.

Le Franc CFA ne détient pas le monopole d’attraction des investissements dans les pays africains. Les investissements étrangers sont plus importants au Nigeria, en Afrique et en Angola, qui ne sont ni des pays membres de la zone franc CFA, encore moins, des pays francophones.

Le président Sall n’est pas accusé de malversation, de corruption, d’accumulation illicite de richesses, encore moins de biens mal acquis à son actif à Paris. Pourquoi donc ses concitoyens ne bénéficient pas d’une croissance estimée à 7 %?

Jean-François Coulombe rappelle qu’au niveau de l’indice de développement humain, le Sénégal a paradoxalement reculé sous son mandat, pour se retrouver parmi les 25 pays les plus pauvres de la planète. Il nous est difficile de ne pas voir la main du CFA et de ses ignominieux mécanismes de fonctionnement dans ce paradoxe.

En plus du franc FCA qui amplifie le sous-développement de l’Afrique, il faut porter le doigt accusateur pas uniquement sur la corruption qui gangrène l’Afrique, mais aussi et surtout, sur les lois des finances de la plupart des pays africains, y compris ceux en dehors de cette zone. Ces lois facilitent le transfert de la totalité des capitaux en sus de la totalité des bénéfices des investisseurs vers leurs pays d’origine.

Ce système législatif continental, fortement suggéré par les institutions financières de Bretton Woods rentre en concurrence avec le développement du continent noir. Nous soupçonnons aussi la démocratie électorale, une démocratie de façade qui oblige les pays africains à contracter de faramineuses dettes pour les organiser, et remplacer ainsi des marionnettes déchues par des pantins promus.

Enfin, il y a ces relations incestueuses qu’entretiennent les anciens pays coloniaux et leurs colonies. Ces relations instituent de gré ou de force, une sorte de droit de préférence aux termes duquel, des marchés publics sont octroyés à des entreprises originaires des pays coloniaux, même lorsqu’elles font des soumissions qui condamnent les pays africains à la pauvreté.

À titre illustratif, nous citons la démission en mai 2017 de Thierno Alassane Sall, ministre Sénégalais de l’Énergie. À en croire : Le site digital marocain, Le360Afrique.com, le ministre révèle des pressions subies par son ministère pour accorder un marché de forage au consortium pétrolier français Tatol.

Le ministre démissionnaire affirme ne pas pouvoir s’y résoudre, car la souscription de Total n’était pas viable pour l’économie sénégalise, d’autant plus qu’à l’examen des soumissions, le pétrolier français arrivait en cinquième position. Le président Sall aurait intimé à son ministre d’accorder le marché à Total en raison de liens historiques entre la France et le Sénégal. D’après Thierno Alassane Sall, le Sénégal pourrait perdre jusqu’à 400 milliards de francs CFA par an, dans le choix porté sur Total.

La corruption ne peut être négligée dans le sous-développement de l’Afrique, cependant, elle ne peut à elle seule expliquer le marasme économique stagnant qui tire constamment les pays africains de l’arrière. S’il faut faire porter le chapeau à la corruption, il serait malavisé de ne pas invoquer en caractère gras, le rôle des partenaires corrupteurs. À ce sujet, la juge d’instruction franco-norvégienne Eva Joly, qui enquêtât sur le scandale Elf Aquitaine en France, aide à comprendre cette nébuleuse.

En entrevue en 2007, la juge Joly cite l’exemple de la Zambie qui réalise en 2006, 7 milliards de dollars de chiffres d’affaires, sur un total de 10 milliards de dollars d’exportation de matières premières. La Zambie a encaissé en redevance, la modique somme 60 millions de dollars, soit 2% de la valeur de ses exportations.

Son partenaire d’affaire en a tiré 70% de bénéfice de la valeur des richesses de ce pays, ainsi condamné à la pauvreté. La juge affirme que la lutte contre la pauvreté ne peut démarrer dans ces conditions, avec les miettes qui servent d’aide publique au développement, versées par des pays dont les entreprises privées mettent à genoux les pays Africains. Précision importante, la prétendue aide au développement ne remplacera jamais les redevances dont la Zambie avait légitimement droit. Mme Joly conclut que cette corruption organisée, prive les pays d’impôts, sans lesquels, il n’y a pas de routes, ni d’hôpitaux.

Enfin, qui le débat qui requiert notre adhésion est celui qui place l’idéologie au cœur de cette bisbille, aux enjeux vitaux pour l’Afrique. À ce propos, l’ancien premier ministre français Édouard Balladur, déclarait dans l’édition du Monde du 9 février 1990 : « La monnaie n’est pas un sujet technique, mais politique, qui touche à la souveraineté et à l’indépendance des nations ». Que peut-on ajouter à cette évidence?

Nous allons tout de même afficher notre préférence pour le débat naturellement et fondamentalement idéologique de la question monétaire. La monnaie relève de la souveraineté d’un pays. À ce propos d’ailleurs, le professeur Agbohou rappelle que la France a dû consulter ses citoyens en referendum pour obtenir d’une part, leur adhésion de manière libre et éclairée au projet d’abandon du Franc français au profit de la monnaie européenne (Euro). C’est donc, en toute indépendance, exprimée de façon démocratique, que les français, en connaissance de cause, ont abandonné leur monnaie au profit d’une monnaie continentale.

Les anciennes colonies françaises n’ont jamais été consultées ni avant, ni pendant, ni après la création du franc des colonies française d’Afrique. Les dévaluations successives de la monnaie française ont toujours été à l’initiative de la France et en fonction de ses intérêts. Encore aujourd’hui, nous pensons qu’un referendum africain se buterait au veto français.

La France s’évertue à nier son énorme pouvoir au sein des instances de décision du FCFA, qui sont ses banques centrales, cependant, le président Déby est catégorique : la France détient un veto. Le débat sur une zone monétaire inspirée du modèle nazi ne peut être érigé au stade de la causerie technique. Le Franc CFA est une monnaie nazie, il mérite d’être traité comme tel.

L’abandon du FCFA ne mettra pas fin à la pauvreté en Afrique. Les défis sont immenses sur le continent. Il faudrait être vigilent et prêt à faire face à l’animosité économique française, car le manque à gagner pour la France de l’abolition de sa monnaie coloniale engendrerait une violente réaction en guise de représailles, qui seront comme à l’habitude impitoyables et disproportionnées.

Le cas de la Guinée est toujours à l’esprit. Le cas de M. Olympio et celui de M. Gbagbo sont aussi vives dans nos esprits. C’est cette prudence qui fait dire au professeur Kako Nubukpo qu’une sortie collective et coordonnée a toutes ses chances de succès, à l’instar des pays du Mékong, (Vietnam, Cambodge, Laos), qui quittèrent la zone franc CFA en 1954. Ces pays sont sur la voie de l’émergence économique que d’aucuns qualifient de miracle.

Les présidents favorables à cet abandon pourraient perdre leur pouvoir, et encore une fois, comme à l’accoutumée, cela pourrait se produire dans des coups d’États et des conflits sanglants, qui pourraient mettre l’économie des pays concernés à genoux. Récemment, une rébellion vielle de 40 ans a ressurgi au Tchad. Pour l’heure, la France frappe les colonnes rebelles aux côtés de l’armée tchadienne. Cependant, les observateurs Africains ne sont pas dupes.

Cette rébellion ne serait pas étrangère à la posture anti-cfa de plus en plus assumée par le président Déby. Le positionnement des uns et des autres leur réservera une place de choix dans l’histoire africaine. En fonction des choix de gré ou de coercition des protagonistes, l’histoire parlera d’esclaves de maisons et de champs.

Ceux de maisons, peu nombreux, mieux traités, seront bien évidemment favorables à la servitude monétaire. Ceux des champs, plus nombreux, vivant des les affres d’un esclavage meurtrier, choisiront le chemin des pionniers de l’indépendance d’Haïti, en l’occurrence : Dutty Boukman, Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines, pour porter le poignard au cœur du franc des colonies françaises d’Afrique, tout en étant mieux préparer à amortir les convulsions économiques qui feront office de réponse de la puissance coloniale en perte de pouvoir économique et de revenus.

À la lumière de ce qui précède, nous soumettons que le franc CFA étant une des dernières poches de résistance du colonialisme français, nuit irrémédiablement au développement des pays africains qui l’utilisent. Il ne revient pas aux dirigeants français de trouver la formule, qui de leur cru aide au développement de l’Afrique, d’autant plus que, les fallacieux prétextes avancés pour justifier ses politiques subversives s’écroulent comme des châteaux de cartes sous le poids écrasant des arguments et démonstrations des économistes qui s’intéressent au sujet.

Nous prescrivons que le développement de l’Afrique et du tiers-monde en général, ne passera point par les miettes consacrées à la prétendue aide au développement. Miser sur l’aide publique au développement pour l’épanouissement des pays pauvres équivaut, à notre avis, à sculpter dans les nuages. Nous affirmons que l’aide est dévoyée de sa mission. Elle sert aujourd’hui à apaiser la conscience de ceux qui, sans vergogne, profitent toujours des pays pauvres.

L’entrevue de 2007 de la juge Eva Joly aide à mieux cerner cette dynamique. La juge notait dans cet échange, que pour 10 milliards de dollars subtilisés par exemple à la Zambie, une campagne de vaccination y est organisée et fiancée à hauteur de quelques centaines de milliers de dollars.

Le candidat/candidate en coopération aurait un meilleur impact sur le développement, en militant pour l’abandon des politiques prédatrices pyramidales qu’incarnent notamment le FCFA, les copinages incestueux au sommet des pays pauvres et riches, la démocratie de façade, les injonctions du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, les sanctions économiques, les ingérences politiques, les pressions économiques, les guerres préventives, l’endettement à outrance, la détérioration des termes de l’échange, etc.

Par Goïkoya Kolié, Juriste

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