LE PIÈGE DE L’INTÉGRATION ÉCONOMIQUE PANAFRICAINE ( Par Goïkoya Kolié, Juriste)

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La Zone de libre-échange continentale africaine, en agrégé : (ZLEC, ZLECA ou ZLECAF) suscite tellement d’expectance de voir le continent africain se développer à travers son intégration commerciale qu’elle trouve ses laudateurs au sein même des Nation Unies.

Cet intérêt grandissant des pays développés qui dirigent l’ONU, auteurs de dumping économique et social en Afrique nourrit une inquiétude qui commande la présente réflexion, afin de requérir des dirigeants Africains : prudence, pugnacité, courage, audace, témérité, patriotisme et transparence, le tout au service d’un même et unique idéal : le meilleur intérêt de l’Afrique et le bien-être des Africains.

Que ce soit une zone monétaire africaine, une monnaie unique africaine, des accords de partenariat économique intra-africains – l’influence étrangère, en raison du passé colonial des partenaires ou leur omniprésence néocoloniale fait toujours craindre le pire aux peuples Africains.

HISTORIQUE

L’idée d’une zone de libre-échange continentale est lancée en janvier 2012 lors de la 19ème session ordinaire de la Conférence de l’Union africaine à Addis-Abeba, avec pour objectif de la mettre sur pied à l’horizon 2017. En février 2016 déjà, la préparation du premier forum de négociation de la zone de libre-échange continentale devant se tenir à Addis-Abeba, connaît la participation à Abidjan des experts des Nations Unies à la réunion préparatoire du forum. En mai 2016, les experts des Nations Unies sont présents à Addis-Abeba au deuxième forum de négociation de la zone de libre-échange continentale qui visait à définir les contours de la ZLEC.

Nous nous devons de souligner l’importance de l’implication des Nations Unies à un forum aussi crucial que celui des contours de la zone de libre-échange continentale africaine. C’est le genre de forum qui détermine les règles d’origine devant s’appliquer dans la zone. Pour les profanes, il importe de noter que ces règles implémentent la ligne de conduite à respecter par les pays membres, tout en autorisant du même coup la circulation des marchandises, des services, des capitaux et éventuellement des humains.

Les experts des Nations Unies ont pris part à tous les forums de négociation qui aboutissent à la signature du document juridique par 44 pays en mars 2018 à Kigali de l’accord qui officialisait la ZLEC. La zone de libre-échange continentale africaine naissait ce 21 mars 2018, avec des réserves de taille : celle notamment du Nigéria qui craint pour son industrie locale, de la Namibie, le Burundi, l’Érythrée, le Bénin, la Sierra Leone et bien d’autres.

Les objections du Nigéria ont mérité le droit de retenir notre attention. La première économie africaine souhaite un libre-échange entre Africains, à condition que ce ne soient pas des produits étrangers qui circulent sous couvert de l’accord panafricain. Cette position exige de travailler sur l’élaboration des règles d’origine et de protéger les secteurs qui demandent à l’être, précise l’économiste Martial Ze Belinga.

Au sommet de Niamey, le 7 juillet 2019, le nombre de signataires passe à 54 pays. À ce jour, l’Érythrée demeure le seul pays du continent à n’avoir pas rejoins la zone de libre-échange continentale africaine. Nos réticences et inquiétudes par rapport à la présence des experts des Nations Unies sont renforcées par la posture du Nigeria.

Sa volte-face n’efface pas l’analyse de son refus au départ de prendre part à une zone de libre-échange dite africaine, alors que dans les faits, cette façade masque la création d’un marché commun africain qui échange : biens, services et même capitaux, tous étrangers et totalement libres de droits de douane. Le Nigeria ne souhaitait pas participer à un simulacre de zone de prospérité commerciale et économique africaine alors que les seuls bénéficiaires de ladite prospérité économique seraient des non-africains.

L’appel à la transparence, à l’audace, la prudence, et la pugnacité prend tous son sens dans le leadership du président Buhari. Nous osons espérer qu’à la suite du président Nigérian, les autres dirigeants africains ont inscrit dans leur agent de négociation, l’exclusion des produits non africains dans ce marché qui fait rêver au-delà des frontières africaines.

OBJECTIFS

Les médias qui s’intéressent à la ZLEC, réfèrent au document cadre de l’Agenda 2036 de l’Union africaine, qui déploie l’ambition pharaonique de stimuler les échanges commerciaux intra-africains en facilitant ainsi le renforcement des économies africaines dans un grand marché continental. Nous lisons attentivement dans ces médias que la zone de libre-échange continentale souhaite augmenter la profondeur et l’ampleur de la diversification à partir de la spécialisation géographique de l’intérieur de l’Afrique.

La ZLEC vise à promouvoir la sécurité alimentaire en misant sur la réduction du taux de protection commerciale agricole entre les pays africains. La ZLEC projette à l’orée 2028, la création d’un marché commun, d’une Union économique et monétaire de l’Afrique. Cette noble et vitale aspiration, qui instaurera un espace de prospérité économique de plus de 1,2 milliard de consommateurs passe par l’élimination des droits de douane dans les échanges commerciaux intra-africains en vue d’augmenter de 60% lesdits échanges.

C’est à ce prix que l’Afrique pourrait atteindre l’objectif fanal de ce projet, qui est celui de faire circuler sur son continent, ses biens et services, dans le but de générer une croissance et un développement endogène. C’est également à ce prix que l’Afrique s’affranchira du schéma économique dans lequel elle a été cantonnée depuis l’époque coloniale et qui consiste à produire et répondre aux besoins des métropoles coloniales. L’Afrique parie désormais, à travers la ZLEC de produire pour les besoins des Africains.

BIENVEILLANCE :

Lorsqu’un projet ayant pour objectif l’intégration de l’ensemble des 55 pays Africains en une seule zone de libre-échange trouve thuriféraires au niveau de la communauté internationale, et que les rapports de force, ceux commerciaux et même diplomatiques entre les parties ont toujours tourné au désavantage des colonisés, au profit des colonisateurs, nous nous devons de questionner l’enthousiasme de nos partenaires.

Nous sommes de ceux qui exprimons des inquiétudes et des réserves par rapport à la présence des experts des nations dans le processus de création d’un marché commun sur le continent africain. Nous sommes en quête de la pertinence de cette collaboration d’autant plus qu’il n’était pas question de résolution de conflits armés.

Nous pensons que la principale motivation des pays développé qui agissent sous le couvert de l’ONU est de veiller à la sauvegarde des accords de libre-échange entre ces pays et le continent africain. Les partenaires économiques étranger de l’Afrique sont particulièrement préoccupés par comment influencer les négociations, afin d’amener les décideurs Africains à concilier, par exemple les APE avec la ZLEC.

La Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique expose les mêmes préoccupations en mai 2016 dans une étude exploratoire sur la conception de la ZLEC. En clair, les partenaires traditionnels se sont prévalus du crédit et de l’autorité de l’ONU pour s’immiscer subtilement dans les négociations des dirigeants Africains afin d’exiger la prise en comptes des accords d’aliénation économique qui tirent l’Afrique par arrière depuis 1975.

Nous craignons que les Nations Unies ne soient intervenues dans le processus de création du marché unique africain pour les mauvaises raisons, en tous cas, pas ceux mis de l’avant, pas pour faciliter l’enrichissement de l’Afrique et des Africains des à partir des échanges intra-africains. Cette présence à la table de négociation nous laisse penser que la zone de libre-échange africaine pourrait intégrer les produits non africains.

Cette hypothèse n’est ni plus ni moins qu’une poursuite de la colonisation, en ce sens que de Tunis à Durban, les produits étrangers inonderont les marchés africains, sans barrières, ni taxes douanières, au grand dam de l’ensemble des 55 pays africains membres, à terme. Au grand dam surtout des producteurs locaux Africains. Au grand dam de l’industrie et de l’industrialisation de l’Afrique. Au grand dam de la jeunesse africaine, première victime de cette guerre économique qui afflige le continent et dont les réfugiés qui sortent de ses rangs ne sont reconnus pas comme tels.

OBSTACLES

1 Industrialisation quasi inexistante  

L’industrialisation tient un rôle primordial dans le développement économique. L’industrialisation est le moteur de la puissance planétaire qu’affiche les États-Unis d’Amérique. Elle justifie et explique la puissance, le paternalisme, les sanctions économiques, les injonctions financières, les embargos, les plans mortifères d’ajustement structurels et l’arrogance de tous les partenaires économiques de l’Afrique. L’industrialisation a sorti le Japon de l’âge médial. Elle vient de faire de la Chine la première puissance monétaire de la planète et bientôt, la première puissance économique incontestée de notre planète.

L’Afrique est le parent pauvre de ce miracle magique qui propulse du jour au lendemain aux commandes et au sommet du monde. Bien qu’elle détienne le potentiel naturel et démographique pour battre tous les continents sur le terrain de l’industrialisation, le continent préfère céder presque gratuitement à ses partenaires économiques, ce qui fait de ces derniers, les puissances économiques qu’ils sont devenus.

En 2015, 71 % des exportation de marchandises africaines étaient des matières premières. Le manque à gagner est abyssal. La contribution de l’industrie africaine à son économie reste très marginale, si non négligeable pour ne pas dire néant. L’Afrique redevient le fantasme de ses conquérants de tous jours et des nouveaux joueurs d’Asie fraichement sortis de leur léthargie économique. Cette convoitise fait redouter une perte de contrôle du projet économique phare de l’Union africaine, qui est dorénavant en phase de ratification.

2 Commerce intra-africain déficitaire

D’après les chiffres de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique, le commerce intra-africain représentait 12,8 % des échanges totaux en 2011. La banque africaine d’import-export établit ce chiffre du commerce intra-africain en 2018 à 15 %, ce qui représente des échanges d’un montant de 150 millions de dollars. En Europe, le commerce inter européen s’élève à 59 %, il est de 51 % en Asie, 37 % en Amérique du Nord et 20 % en Amérique latine.

Au titre des bonnes nouvelles, on souligne que les sept des dix pays qui connaissent la plus forte croissance économique du monde sont en Afrique. Ce tableau est sitôt avili par le fait que les analystes constatent que cette remarquable performance est en grande partie due à l’exploitation et l’exportation des matières premières, qui n’ajoutent pas de réelles plus-values à l’économie du continent. L’effort et le défi consistent à transformer sur le continent, les matières premières en produits finis, satisfaire en premier lieu les besoins des Africains, par la suite, offrir à l’exportation, au prix fort, la partie excédentaire.

L’économiste Martial Ze Belinga abonde dans la même opinion en apportant des éclairages pertinents qu’il importe de rapporter dans la présente réflexion.  « Il y a un changement de paradigme qui soutient vouloir densifier les échanges intra-africains pour pouvoir avoir davantage de croissance endogène et stimuler nos filières internes. Est-ce qu’un accord de libre-échange fonctionnerait avec des produits importés? À priori non ».  Répond sans ambages l’intellectuel Camerounais. « Il existe ce qu’on appelle les règles d’origine. Pour faire circuler des marchandises à l’intérieur d’un espace comme la ZLEC, il faudra que les producteurs prouvent qu’il y a un contenu africain, et c’est aussi l’objet des débats actuels. Pour éviter qu’il y’ait des passagers clandestins, c’est-à-dire que des pays fassent entrer des produits non africains, et les fassent circuler en franchise de douane dans l’espace africain, il y’a des mesures que les pays pourront mettre en œuvre pour protéger leurs industries naissantes, pour protéger leurs commerces locaux, leurs activités locales et endogènes. À priori, ce cas de figure (passagers clandestins), doit être exclu et les pays doivent y travailler. Tout accord d’intégration économique à visée commerciale ne prendra réellement force que si en même temps il y a des politiques industrielles pour stimuler la production, c’est aussi le but d’avoir un espace plus vaste. Produire et consommer africains c’est ce vers quoi il faudrait tendre notamment dans le domaine agroalimentaire, le textile, il faudrait qu’il y’ait des politiques spécifiques à ce sujet. »

Les pays africains doivent agir avec audace, afin d’expliquer aux puissances qui abusent de la crédibilité (d’ailleurs fortement entamée des Nations Unies), qu’ils peuvent participer à des débats interafricains en tant qu’observateurs muets. Si leurs expertises sont nécessaires, elles seront dûment sollicitées. Les dirigeants de l’Afrique de l’ouest doivent s’armer de la même audace dans leurs pourparlers avec le Maroc au sujet de son intégrations dans la CÉDÉAO.

Le Maroc à la CÉDÉAO

Les inquiétudes confiées dans cette réflexion s’appliquent à la demande d’admission du Maroc dans la Communauté économique Ouest africaine. Une intégration de biens et services à l’exclusion de ce qu’on prend soin de qualifier dans le royaume chérifien de flux migratoire. En d’autres mots, le très économiquement stable Maroc souhaite écouler sur l’immense marché Ouest-africain, le trop plein de son industrie naissante, sans écarter du même coup les produits des ses propres accords économiques avec des partenaires étrangers non africains.

À l’instar d’ailleurs des partenaires en question, le Maroc souhaite profiter du dynamisme démographique de l’Afrique de l’Ouest dans un partenariat économique de dupes qui rejette la libre circulation des hommes et femmes alors que la communauté concernée consacre ce principe d’intégration dans la livraison des pièces d’identité et de voyage communes.

La communauté courtisée va devoir prendre conscience de son pouvoir, cesser de se laisser attendrir par des liens religieux, mettre carte sur ta table : la protection de ces citoyens, au risque de subir le dictat marocain sur la question migratoire et par extension le dictat des partenaires européens du Maroc qui excluent également la circulation des populations sollicitées de toutes ententes de partenariat économiques.

En sommes, nous estimons qu’il est de notre devoir d’attirer l’attention de nos lecteurs sur le risque élevé de transformer l’initiative salutaire de la création d’un espace commercial africain, pour la prospérité des pays africains et leurs citoyens, en un meurtrier piège de fer qui fermera ses tentacules sur des centaines de millions d’Africains, en produisant ainsi l’effet contraire.

Le moyen d’éviter la recolonisation pacifique de l’Afrique par des moyens détournés d’infiltration de cette zone par le biais de l’acceptation des produits venus des APE serait d’épouser l’intransigeance de président Buhari, qui semble être le seul leader à se soucieux du bien-être de ses concitoyens. Nous sommes absolument favorables à une véritable zone de libre-échange africaine, à condition qu’elle soit effectivement une zone de libre-échange africaine expurgée des produits non africains.

 

Par Goïkoya Kolié, Juriste et collaborateur 

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