Œuvres d’art africains: biens mal acquis? ( Par Goïkoya Kolié, Juriste)

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L’expression :« biens mal acquis » a été revalorisée ces deniers temps, à la fois par des médias de l’hexagone et des organisations non gouvernementales se prétendant amies de l’Afrique et des Africains. Ces personnes physiques et morales pouvant ester en justice, mobilisent les tribunaux français autour de dossiers hautement médiatisés, de biens appartenant en Europe à des dirigeants Africains. Biens qui allègue-t-on, seraient acquis de manière dolosive, et que de ce point de vue, devraient être restitués aux populations des pays concernées.

Curieusement, à ce jour, nonobstant les amitiés affichées par les amoureux européens de l’Afrique, aucune action juridique n’a été intentée par ces derniers contre les pays et musées européens sur les œuvres d’arts razziées pendant les heures sombres de la colonisation. Pire encore, l’expression biens mal acquis n’est pas employée pour désigner les œuvres d’art africains.

Les musées européens ont démenti l’adage qui soutient que : biens mal acquis ne profitent à personne. Pendant des décennies, l’Europe, via ses musées, s’est grassement enrichie de la paupérisation de la culture et de l’économie des pays africains, à travers l’expropriation et l’exposition de ressources, qui sans cesse, quittent le vieux continent pour le Nord. Le cas qui nous occupe dans la présente réflexion est celle controversée des œuvres d’art du continent dont se sont illégalement appropriés les envahisseurs coloniaux européens. Ces objets d’artcontinuent encore aujourd’hui en début d’année 2019 à faire la fortune des musées du continent européen à travers le tourisme qui les rapporte des milliards d’euros de recette par an.

Expérience personnelle

Au Louvres à Paris, nous faisions parties de touristes refourgués pour admirer le butin des agressions et conquêtes coloniales françaises. Mon déjeuner m’est resté bloquer à travers la gorge en tombant sur la Stèle du Code de Hammourabi et sur des momies pharaoniques, (qui sont des œuvres culturelles de valeurs inestimables), et qui ne pourraient se retrouver en ce lieu qu’à la suite de braquages. Nous écourtons notre visite au profit des invalides. Dans ce musée militaire français, on peut découvrir le mausolée de Napoléon Bonaparte et nombre d’objets militaires ayant appartenus aux adversaires des armées coloniales françaises.

C’est dans cette ambiance bon enfant que nous contemplons des œuvres de sculptures, de poteries et bien d’autres œuvres, qui proviennent des colonies françaises de la planète. Je fus saisi par une profonde confusion qui transforme très vite ma curiosité en inquisition, lorsque soudain, je tombe sur la tenue que portait l’empereur : Almamy Samory Touré, le matin de son kidnapping par les envahisseurs coloniaux français. S’en était assez. Ce fut la fin de la visite pour nous. Car, il nous semblait insensé absurde de payer le siphonneux pour admirer les objets qu’il nous a dérobés.

Le Code d’Hammourabi est l’un des plus anciens textes juridiques écrits retrouvé intact en 1902. Il serait daté de 1750 av. J-C. Il a été usurpé par un colon français à Suse (Iran) pour être exposé au Louvres. Pour ce qui est des momies pharaoniques, elles n’ont pas échappé à la croisade napoléonienne en Égypte, croisade au cours de laquelle, le futur empereur de France est venu prendre possession de biens autrui, sans aucun droit apparent, si non que la force du canon.

Le cadre légal

Ce qu’il est convenu de qualifier de collections muséales coloniales européennes, et que l’Europe inclut dans son patrimoine culturel est le fruit de plusieurs siècles de pillage des objets de grandes valeurs des contrées qu’elle a dominé. Ces objets se sont révélés attracteurs de gros sous à travers les touristes de toutes nationalités qui convergent vers les anciens pays colonisateurs pour admirer le butin des incursions coloniales. Au fil des années, en démentant l’adage, les musées européens ont accumulé d’énormes fortunes sur l’usufruit des œuvres d’art de leurs victimes.

En France, l’inaliénabilité des biens de l’État est évoquée par des juristes au soutien de la non restitutions des biens qui se sont retrouvés dans le patrimoine étatique français par le biais de manœuvres captatoires, d’arnaque, d’escroquerie, et de filouterie.

L’observateur juriste impartial est surtout décontenancé de constater que les confrères qui suggèrent l’inaliénabilité des biens de leurs États sont conscients de n’inapplicabilité du principe juridique évoqué au soutien du cas en l’espace.

Aucune législation ne peut rendre indirectement légal ce qui est illégal, sans agir en dehors des normes juridiques universelles. Les motivations de ces confrères sont tout au plus mercantilistes, voire chauvinistes, si non purement et simplement machiavéliques. Du même souffle, on peut soutenir qu’aucun tribunal indépendant ne saurait statuer dans le sens de la suggestion décriée, sans aller à l’encontre de la justice.

Le musée du Louvres, donné pour le plus grand musée au monde, expose des œuvres volées et se réjouit de publier 391 millions de recettes touristiques par an, et ce, selon ses propres rapports d’activités et chiffres clés.Le chapitre quatre du rapport d’activité 2017 s’intitule : Un musée éthique et responsable. Dans l’univers du cynisme éthique français, accumuler des millions d’euros de recettes annuelles en exposant des biens extorqués un peu partout sur la planète participe de la plus haute vertu.

L’inadéquation entre l’exposition lucrative de biens mal acquis et l’expression « musée éthique» est la cerise sur le gâteau de la fourberie des mentalités vénales fondées et motivées par l’accumulation primitive et vorace du capital, au mépris des valeurs de la civilisation et des droits de l’homme qui révulse tout esprit sain.

Le site de la billetterie officielle du musée du Louvres affichait en décembre 2018 le tarif de 17, 00 euros le billet d’entrée pour visiteur individuel. Faites vos propres calculs pour réaliser l’ampleur de la fraude qui enrichie le premier musée de la planète. Voici un indice qui facilite la tâche du calcul mentale, le Louvres affiche sur son espace presse : 8,1 millions de visiteurs en 2017.

Huit millions cent mille visiteurs qui débourseraient chacun 17.00 euros pour admirer des œuvres acquises en dehors de légitimité légale. Aucun esprit obtus d’un parangon de vertu représentant le Louvres ne peut s’obstiner à soutenir que ce musée est éthique à moins de redéfinir ce que signifie l’ÉTHIQUE.À moins aussi de s’inscrire en faux contre tout ce que l’Europe (coloniale, civilisatrice, évangéliste, vertueuse et bienveillante) promeut de valeurs dites universelles.

Prétexte

Les pays européens auteurs d’invasions barbares et leurs musées ont toujours justifié leurs crimes par le souci de conserver des œuvres de plusieurs siècles, subtilisées du fait de la colonisation. Là encore, ce morbide charabia de justification n’obéit pas à la logique de l’historicité des faits. Comment faire valoir avec le minimum de crédit, que les objets d’art africains, vieux dans certains cas de plusieurs siècles risquaient de s’abîmer sur le continent, alors qu’ils ont justement traversé les siècles sur le même continent africain, en l’absence des méthodes et techniques de conservation européennes?

Le Sosso-Bala, balafon originel et premier balafon de tous les balafons constitue en soi un démenti formel aux âneries qui soutiennent le prétendu souci de conserver nos œuvres de la destruction. L’instrument qui date du XIIIème siècle, (propriété de Soumaoro Kanté, roi du Sosso), est toujours conservé dans une case sacrée, dans le village non électrifié de Niagassola, en Guinée.

Cela totalise donc huit siècles que le Sosso-Bala est conservé dans un village pauvre, d’un pays pauvre, sans aucun besoin des techniques de conservations qui justifient le pillage des richesses culturelles de l’Afrique. L’histoire de l’instrument mythique et sacré du roi Soumaoro Kanté balaye du revers de la main les prétentions européennes et démontrent à suffisance que les musées européens se sont enrichis illicitement du butin de la colonisation.

Réparation

La restitution aux peuples (bafoués, violés, et déshumanisées par la colonisation) de l’ensemble des œuvres volées reste bien évidement la seule et unique voie de la raison, de la responsabilité, de la repentance, de l’éthique que revendique le Louvreset de future collaboration. C’est cet acte qui serait fidèle aux valeurs sur lesquelles l’Union européenne et les pays colonisateurs européens s’appuient pour imposer des sanctions aux dirigeants africains qui les imitent.

Les conditions de cette restitution ne sauraient être dictées par les fossoyeurs culturels des œuvres africaines. La restitution des œuvres de la rapine coloniale ne saurait être présentée comme à l’accoutumé : une magnanimité inhérente à la cosmovision européenne de bienfaisance, alors que dans les faits, les pays victimes n’ont pas tiré profit du pogrom qui s’est abattu sur eux et leurs avoirs.

 

La restitution des œuvres d’art s’accompagnera impérieusement du rapatriement des milliards d’Eurosréalisés sur l’usufruit et accumulés par les musées européens, et ce, en partant du principe élémentaire de la rentabilité évidente et des recettes faramineuses encaissées par suite de l’exposition d’objets de grandes valeurs sacrificielles, sans consentement libre et éclairé de véritables propriétaires. Cette conclusion sera la voix de l’Afrique de 2019 ou en l’an 3000.

L’Afrique a une mémoire. Try not to forgetthat.

  Par Goïkoya Kolié, Juriste

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