Pauvreté extrême, corruption, insécurité… les enjeux de l’élection présidentielle au Nigeria

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Les Nigérians sont appelés aux urnes samedi pour désigner leur nouveau président. Les deux favoris, le chef d’État sortant Muhammadu Buhari et son opposant Atiku Abubakar, rivalisent de promesses pour redresser l’économie du pays.

Plus de 60 candidats sont en lice pour la présidentielle du 16 février au Nigeria, et pourtant, la course au poste suprême n’a que deux réels concurrents. Le président sortant Muhammadu Buhari, 76 ans, enchaîne les rassemblements politiques depuis la mi-janvier face à son adversaire, l’homme d’affaires et ancien vice-président Atiku Abubakar, 72 ans.

Les deux septuagénaires font figure de dinosaures dans un pays où l’âge médian est de 18 ans, selon l’ONU. Suffisamment riches pour financer des campagnes d’ampleur, et forts de soutiens solides dans les 36 États que compte le pays, ils rivalisent de slogans et rassemblent des milliers de supporters lors de meetings géants. Assez pour que l’issue du scrutin dans le pays le plus peuplé d’Afrique soit très incertaine.

Meeting de campagne de Muhammadu Buhari dans l'État de Taraba, le 7 février 2019.
Meeting de campagne de Muhammadu Buhari dans l’État de Taraba, le 7 février 2019.Reuters

Muhammadu Buhari, candidat malheureux à trois élections avant de l’emporter en 2015, a incarné la première alternance démocratique de l’histoire du pays. Mais ses promesses de redressement de l’économie, en grave récession depuis le début de son mandat, n’ont pas porté leurs fruits.

Depuis la chute du prix du pétrole en 2015, le Nigeria, qui reste la première puissance économique ouest-africaine, est à la peine, et les inégalités y sont criantes. Le pays détient le triste record mondial de personnes vivant dans l’extrême pauvreté, avec 90 millions d’habitants, soit 46 % de la population, et le chômage augmente dramatiquement. « Les problèmes structurels sont majeurs, on ne peut pas les résoudre en quatre ans de pouvoir », explique Laurent Fourchard, directeur de recherche au Centre de recherches internationales de Sciences Po (Ceri).

À la veille de la présidentielle au Nigeria, les attentes de la population

Surfant sur sa réputation d’incorruptible, le président sortant avait promis en 2015 de lutter contre ce fléau présent dans toutes les strates de l’administration. Mais les espoirs qu’il avait suscités à l’époque ont aussi été douchés. « L’opposition lui reproche d’avoir utilisé l’Agence de lutte contre la corruption pour se débarrasser de ses adversaires, et de ne pas avoir ciblé son propre parti. Il devait garder le soutien des gouverneurs et des parapolitiques, donc il avait, comme tous les présidents, les mains liées par les barons politiques locaux », continue Laurent Fourchard.

Muhammadu Buhari a dû s’absenter du pouvoir à de nombreuses reprises, ces deux dernières années, pour des problèmes de santé. Sa dernière hospitalisation de plusieurs mois au Royaume-Uni, jusqu’en décembre 2018, avait même fait courir la rumeur de son décès. Mais l’homme, militaire de carrière et président de 1983 à 1985 après un coup d’État, entretient le mystère sur sa maladie et n’en fait aucun cas pour briguer un nouveau mandat de quatre ans.

Au Nigeria, le bilan économique de la présidence Buhari en question

La situation dans le Nord-Est, où sévit Boko Haram, est encore très tendue, mais le bilan de l’ancien général, qui avait promis en 2015 d’enrayer les violences, tendrait à jouer en sa faveur. « Trois États étaient en état d’urgence en 2015, [Boko Haram] en contrôlait une bonne partie, et le gouvernement précédent n’a rien fait. Même s’il n’a pas maté la rébellion, et s’il y a une résurgence, la situation s’est quand même améliorée avec Buhari », commente Laurent Fourchard.

Soupçons de corruption

En face, Atiku Abubakar est aussi un visage connu depuis longtemps dans la sphère politique nigériane. Candidat du parti d’opposition, au pouvoir de 1999 à 2015, il a été notamment désigné par son parti, le Parti démocratique populaire (PDP), en vertu d’une règle tacite au Nigeria : la présidence doit alterner, tous les deux mandats, entre un chrétien du sud et un musulman du nord. Le prédecesseur de Muhammadu Buhari, Goodluck Jonathan, étant chrétien, le tour d’un homme du nord était venu pour le PDP.

Ancien vice-président, pendant huit ans, de l’ex-chef d’État Olusegun Obasanjo, Atiku Abubakar est aussi connu pour sa fortune, amassée lorsqu’il était officier des douanes puis avec l’empire industriel qu’il a bâti dans l’import-export, le pétrole et l’agriculture. Libéral, il affirme dans son programme vouloir redonner du travail aux Nigérians, et a adopté un slogan inspiré de Donald Trump : « Make Nigeria work again » (Faire travailler le Nigeria à nouveau). « Avec ses réseaux, des hommes d’affaires et des entrepreneurs mécontents de la faible croissance économique du pays, il bénéficie de solides relais », signale Laurent Fourchard.

L’homme d’affaires multimillionnaire pâtit des soupçons de corruption qui planent sur sa carrière, et lui ont valu, en 2007, de figurer sur la liste des 135 hommes « inadaptés à tenir un mandat en raison de leur corruption » de l’Agence nigériane de lutte contre la corruption. Atiku Abubakar s’en défend, arguant qu’aucune preuve contre lui n’a jamais été présentée à la justice. Mais pour les électeurs, il ne représente pas une alternative très crédible. « Il y a une mémoire du PDP assez dramatique, une machine à corruption de 1999 à 2015, qui a laissé monter Boko Haram », continue le chercheur.

La mobilisation des 84 millions de Nigérians inscrits sur les listes électorales, désabusés par tant d’années de corruption et de marasme économique, reste la grande question de ce scrutin. D’autant que ces derniers jours, des milliers d’entre eux se sont plaints de n’avoir pas pu récupérer leur carte d’électeur, l’administration étant complètement débordée.

France 24

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