REFORME DU FRANC CFA, CE QU’EN PENSE UNE PARTIE DE L’OPPOSITION FRANÇAISE (Par Goïkoya Kolié, juriste )

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En plénière à la l’assemblée nationale le 10 décembre 2020, M. Jean-Paul Lecoq, député de la Gauche démocrate et républicaine déclare :
M. Le ministre, Mme la présidente, mes chers collègues, c’est à regret que je me tiens ici pour défendre cette motion de rejet préalable du projet de loi autorisant la ratification de l’Accord de coopération entre la France et des États membres de l’Union monétaire ouest africaine.

Regret, parce que j’aurais aimé croire qu’une réforme du Franc CFA, initialement appelé, (souvenons-nous, Franc des colonies françaises d’Afrique, ne l’oublions pas); aurait pu être l’occasion d’un débat approfondi entre tous les pays concernés et d’un véritable changement en profondeur de nos relations économiques et politiques avec les pays de l’Afrique de l’Ouest francophone.

Pourtant rien ne s’est passé comme ça. Sur le fond, cette réforme n’a pas été faite pour changer quoique ce soit. Sur la forme, la méthode utilisée pour mener cette réforme confirme la condescendance de la France vis-à-vis de ces pays, car pour ne rien changer, pas besoin de concertation. Personne n’était au courant de l’annonce de la réforme en décembre 2019 par Emmanuel Macron à Abidjan.

Seul son acolyte ultra libéral Alassane Ouattara en avait connaissance, lui qui a été mis en place par les chars français en 2011 et qui est le champion toutes catégories de la multinationale Afrique à forte composante française. Lui qui vient d’ailleurs de s’arroger un troisième mandat inconstitutionnel au moyen d’une répression implacable des opposants.

Quant aux partenaires de l’union monétaire ouest-africaine l’UMOA, qui gère le Franc CFA, à savoir : le Bénin, le Burkina Fasso, la Côte d’Ivoire, la Guinée Bissao, le Mali, le Niger, le Togo, et le Sénégal, ils n’étaient même pas informés. Pas plus que le gouverneur de la Banque centrale des États de l’Ouest-africain, qui pilote cette monnaie.

Lorsque Emmanuel Macron a expliqué le sens de la réforme, en décembre dernier à Abidjan, il a dit, je cite : « j’ai souhaité mettre à plat l’ensemble des sujets pour écrire une page nouvelle de notre histoire commune », (fin de citation).

L’idée ne lui a donc pas été soufflée par les État membre de l’Union monétaire ouest-africaine, comme on veut bien nous le faire croire encore ce matin. C’est encore et toujours, Jupiter qui a décidé seul. Or, un changement de monnaie, si l’on respecte un tant soit peu les peuples concernés, aurait dû être un chantier démocratique, transparent et ouvert, quitte à être long. Prenons notre exemple; en 1992, lorsque la communauté européenne a choisi de devenir l’Union européenne, et de passer à l’euro, il y a eu un référendum en France.

Il posait bien l’enjeu du passage à la monnaie unique. Sept ans plus tard, avec un calendrier précis, peu importe ce qu’on pense du résultat. Mais force est de constater qu’au moins sur la méthode, les choses étaient plus démocratiques.

Ici, que nous proposent-on? La ratification d’un Accord de coopération seulement; même pas le calendrier de mise en place de l’ECO. Et même, l’ordre de ratification est suspect. Pourquoi la France est-elle le premier pays à ratifier cet Accord? Pourquoi en toute logique, ne pas avoir attendu la ratification des autres pays directement concernés pour terminer par la France?

Notre parlement aurait de ce fait pu tenir compte des débats démocratiques dans les pays directement concernés par cette réforme. Logique non? Question de méthode!

Cette réforme est par conséquent, un non-sens complet. Cela justifierait à elle seule, que l’on rejette ce texte. Parce qu’il ne faut pas oublier qu’on parle de quelque chose qui est absolument fondamental. On parle de monnaie, c’est-à-dire, d’une institution politique et économique. C’est la monnaie qui permet à une zone de déterminer et de piloter son économie pour obtenir des résultats de développement précis.

Qu’est-il de cette réforme du Franc CFA? Va-t-elle permettre de piloter ses taux de change pour permettre de favoriser ses exportations ou ses importations? Va-t-elle laisser aux pays le choix de s’adosser à une monnaie plutôt qu’une autre? Va-t-elle permettre de piloter son inflation, ses taux d’intérêts, le poids de sa dette, et j’en passe? Et bien non; rien ne changera.

Le lien ombilical du Franc CFA avec la zone euro va perdurer. Il s’agit de la parité arrimée uniquement à l’euro; la liberté des transactions et la convertibilité illimitée entre les deux monnaies.

Ce triple lien permet à toute multinationale qui fait du commerce dans la zone France CFA de bénéficier d’une sécurisation de ses investissements sur le long terme, grâce à la parité fixe Franc CFA/Euro; de convertir ses profits réalisés en Franc CFA vers l’Euro, puis de rapatrier ensuite ses capitaux vers la zone euro. Prenons simplement la parité fixe Euro/Franc CFA; pour ceux qui travaillent en Euro, aucun problème, on est d’accord. Mais quand vous avez des secteurs entiers qui travaillent en dollar, c’est très compliqué.

L’Euro varie tous les jours face au dollar, et donc, le Franc FCA varie tous les jours face au dollar. Lorsque les taux d’échange dollar/euro varient trop, des secteurs économiques entiers peuvent prendre leur compétitivité du jour au lendemain.

L’Agence française de développement avait d’ailleurs tirer la sonnette d’alarme il y a quelques en années, en indiquant que la parité fixe avait été l’un des principaux facteurs de l’effondrement du secteur du coton au Burkina Faso. Il pourrait donc être dans l’intérêt de certains pays dont les secteurs travaillent avec d’autres monnaie que l’euro de s’arrimer avec d’autres monnaies.

Le système du Franc CFA favorise le lien entre zone euro et zone CFA. Cela entrave le commerce entre les membres de l’UMOA et également avec la CEDEAO. Cela explique 50 ans après les indépendances, l’Europe soit encore le premier partenaire commercial de la plupart de ces pays, alors que le commerce à l’intérieur de l’Afrique entre ses pays représente moins de 15% au total.

Ce chiffre est un véritable échec du Franc CFA. À lui seul, il justifierait d’ailleurs sa remise au placard de l’histoire. Il n’y a au sein de l’UMOA, aucun mécanisme de solidarité : aucun marché unique, aucune union politique et pas d’intérêts économiques finalement à partager une monnaie qui serait bénéfique pour chacun de ses membres.

Ajoutons à cela le fait qu’en cas de crise, lorsque l’on ne maitrise pas sa politique monétaire, et que l’on ne peut pas laisser filer l’inflation, pour diminuer sa dette, le seul outil pour se désendetter est la diminution des dépenses publiques. Comme dans l’union européenne, c’est austérité à perpétuité.

Le rôle du Franc FCA dans la situation économique et sociale catastrophique des États membres de l’UMOA est donc à étudier avec sérieux. Regardons la situation d’un point de vue historique.

Dans les années 1980, le FMI et la Banque mondiale ont saigné les pays de l’Ouest africain. Les fameux plans d’ajustement structurels ont détruit ces États en pleine construction, avec la complicité d’ailleurs du Club de Paris. Ils les ont rendus dépendants des cours des matières premières. Ils les ont obligés à tout privatiser et à réduire au maximum les dépenses publiques, et ont promis un renouveau économique qui n’est jamais arrivé.

Évidemment, ces cures d’austérité n’ont jamais fonctionné. L’endettement des pays est donc resté très élevé. Mais avec le Franc CFA, il n’a pas été possible de jouer sur l’inflation pour se désendetter. Les pays ont donc continué à diminuer leurs dépenses publiques à des niveaux totalement inacceptables pour leurs populations et c’est d’ailleurs ce qui fait qu’ils sont en crise aujourd’hui : des systèmes éducatifs totalement dégradés, des systèmes de santé inefficaces, des salaires des fonctionnaires si faibles qu’ils ne peuvent empêcher la corruption.

Pauvreté, inégalité qui explosent, chômage de masse, désespoirs de millions de jeunes, et exils contraints. Et le pire, c’est que même avec l’aide publique au développement, la zone Franc CFA est encore perdante! Tous les pays de l’OMOA sont dans la liste prioritaire de l’Agence française du développement. Une partie importante de notre APD est donc dédiée à la mise en place de programmes pour ces pays dont certains consistent à construire des infrastructures.

Or, qui est favorisé lorsqu’il s’agit de gagner des marchés dans une monnaie arrimée à l’euro? Nos multinationales, bien sûr. Le métro d’Abidjan est à ce titre un exemple funeste de ce genre de projet. Il a été confié suite à d’immenses pressions du pouvoir français, sans appel d’offres à un consortium d’entreprises françaises à un prix astronomique.

La transformation du Franc CFA en ECO ne va donc en rien changer ce système. Les trois choses qui changent sont donc : le nom, la capacité pour la Banque centrale des États de l’ouest-africain de déposer ses réserves de changes ailleurs qu’au trésor français; l’absence de français dans la gouvernance de la zone monétaire. Et encore!

L’étude d’impact de ce projet de loi dit que la fin de l’obligation des réserves de change au trésor français ne changera rien dans la tutelle monétaire. Par contre, cette disposition coûtera moins chère à la France. Il n’y aura plus à rémunérer les avoirs déposés sur le compte dédié. Volia qui en dit long d’ailleurs sur l’état d’esprit de ses auteurs. Quant à l’absence de français dans la gouvernance de la zone monétaire, elle est à nuancer, si on lit attentivement l’article 4 du traité.

« Au sein du comité de politique monétaire de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest, une personnalité indépendante et qualifiée sera nommée par le Conseil des Ministres de l’UMOA, en concertation avec la France ». Ainsi, la France sort par porte pour mieux revenir par la fenêtre. L’objectif de la France vis-à-vis de l’UMOA est claire : faire taire les critiques populaires sur le Franc CFA par une réforme plus que minimaliste.
Concernant le nom de cette nouvelle monnaie, c’est une tartufferie comme j’en ai rarement vu. ECO est le nom du projet de monnaie unique de la communauté des États de l’Afrique de l’Ouest. Une communauté économique qui englobe tous les États de l’Union monétaire de l’ouest-africain ainsi que le Cap-Vert, la Gambie, le Ghana, la Guinée, le Liberia, le Nigéria et la Sierra Leone.

La CEDEAO ou l’ECOWAS en anglais, avait choisi le diminutif de son acronyme anglais pour nom de sa future monnaie. Nous avons affaire ici à une OPA hostile sur l’ECO de la CEDEAO. L’objectif de la France vis-à-vis de la CEDEAO est clair : couper l’herbe sous pied du projet monétaire de cette zone, et imposer son ECO comme un fait accompli pour étendre l’influence de sa monnaie à tous les États membres de la CEDEAO. Cet objectif est clairement énoncé dans le rapport de notre commission, je le cite à la page 22 :

« Le fait que le changement de monnaie solde un héritage controversé est susceptible de générer une dynamique politique. Il peut permettre à d’autres pays, aujourd’hui extérieurs à l’OMOA de rejoindre l’ECO. Mais cet objectif n’a pas du tout été apprécié par les pays concernés. Le Nigéria, poids lourd de la CEDEAO a évoqué l’implosion de cette zone si la réforme du CFA était mise en place. Et plusieurs États ont condamné cette initiative très officiellement ».

Vouloir imposer cet ECO à toute la CEDEAO est une stratégie très dangereuse. L’exécutif français prend ainsi le risque d’une crise diplomatique dans cette zone déjà en proie à de fortes tensions. Par cette stratégie du chaos la France affaiblit la CEDEAO. Or, la CEDEAO est l’appui de l’Union africaine dans la région pour mener une politique économique et financière, pour créer une union douanière et des intérêts économiques communs dans la région et surtout pour mettre en œuvre une devise commune! Affaiblir la CEDEAO, c’est affaiblir le relai de l’Union africaine pour l’intégration régionale.

Affaiblir la CEDEAO c’est affaiblir le multilatéralisme africain. Vous parlez de multilatéralisme, sauf quand ça ne vous intéresse pas.

Voulons-nous être complices de cette stratégie de casse? Je constate simplement que le gouvernement français s’est invité dans ce débat du projet de monnaie ECO pour en perturber le cours. Cette monnaie, assumez-le, correspond aux intérêts des multinationales qui travaillent en Euro. Pour les peuples et pour les PME africaines, cette monnaie peut être un véritable boulet. Votre majorité défend les intérêts des classes aisées et des multinationales en toutes circonstances et en tous lieux. L’exécutif français ne doit pas imposer sa volonté en faisant pression sur des dirigeants africains.

Ces pays sont indépendants et il est insultant de leur dicter leur politique monétaire et économique. Cela ne fait qu’alimenter le sentiment anti-français. Avec cette réforme, nous sommes à mille lieues de ce qu’il faudrait faire, pour réparer et construire des relations respectueuses d’égal à égal, de coopération entre nos pays et nos peuples.

Il faut se poser la question de l’intérêt de cette réforme pour les peuples. Et bien à l’occasion de ce travail, nous n’avons rien trouvé. Cette réforme n’est pas faite pour eux. Pourtant, c’est eux qui vont souffrir de ces mauvais côtés. Cette hypocrisie n’a que trop durée. Il faut rejeter ce texte et repartir à zéro.

RATIFICATION
Pour les députés de la majorité, le réquisitoire de leur collègue de Seine Maritime n’aura été qu’une ennuyeuse jérémiade.

À l’instar de leurs ancêtres de Berlin 1884/1885, ils passeront outre ses mises en gardes et voteront à une écrasante majorité la ratification de loi, et ce, nonobstant le risque raisonnablement prévisible de l’accentuation du supposé sentiment anti-français en Afrique, la condamnation de millions d’Africains à l’indigence, les crises politiques, économiques et sociales sur le continent, qui engendreront des crises migratoires.

C’est dans cette fétide ambiance que le président Emmanuel Macron enjoint à l’Afrique un amour dans un mariage forcé, incestueux, pour une histoire commune dont les pages, les normes, les conditions, les limites, les contraintes sont unilatéralement écrites par la France au détriment du meilleur intérêts des Africains et de leur bien-être.

Lorsque l’Italie allègue que la France pille l’Afrique et qu’en conséquence, elle fabrique des immigrants dits illégaux; lorsque de son côté, l’Allemagne affirme que la France pompe 400 milliards d’Euros en Afrique chaque année au titre du Franc CFA, M. Jean-Paul Lecoq en fait l’éloquente démonstration, bien que l’exercice laisse ses collègues de marbre.

Pour reprendre le député de Seine Maritime, la France détermine et pilote la politique monétaire devant déboucher sur le CFA-ECO, ou Ouacron, afin d’obtenir des résultats économiques précis de son propre développement au grand dam des pays africains contraints de rester dans cette coopération qui leur est lourdement préjudiciable.

M. Lecoq explique aux Africains qu’il est crucial de déduire qu’à travers Areva, Total, Bouygues, Orange, etc., l’État français est une multinationale qui s’est dotée d’une monnaie en Afrique, où il fait des affaires, dont il a sécurisé les investissements, grâce à ladite monnaie et pour le maintien de laquelle, il n’hésite pas à décapiter des civils : N’Guessan Koffi Toussaint, à déporter des présidents devant le bras judiciaire du colonialisme :

Laurent Gbagbo; à assassiner des présidents : Sylvanus Olympio, Thomas Sankara; tout en soutenant des dictateurs favorables à son inquisition monétaire, économique et même politique : Alassane Ouattara.

LE CITOYEN FRANÇAIS LAMBDA

La crise politico-sociale française portée par les gilets jaunes a permis de réaliser que le citoyen français moyen n’approuve pas les crimes commis en son nom par les régimes successifs de l’Élysée. Les Africains et les français s’entendent à merveille. Cette harmonie vient démentir le supposé sentiment anti-français, car il n’y a pas de chasse aux français en Afrique. Les peuples français et africain sont amis, ils contractent des mariages ensemble.

La majorité des français ignore ce qu’est le Franc CFA et ses mécanismes de fonctionnement. Elle ignore le fait que les pays africains doivent déposer au trésor français 50 % de la valeur de leurs exportations, ce qui permet à la France d’amasser 400 milliards de dollars par ans, selon un média économique allemand. Le citoyen français lambda ignore que cet argent est réinvesti dans les circuits financiers mondiaux et que c’est à même les profits réalisés par ce même argent que la France octroie des emprunts, donc se constitue en créancière vis-à-vis des africains, avec leur propre argent. Le citoyen français ignore que ce ne sont pas ses impôts mais bien l’argent africain qui finance les programmes d’aide au développement de la France.

Le citoyen français ignore que le prétendu sentiment anti-français à proprement parler n’est en réalité qu’’une prise de conscience des Africains, ce qui les amènent à rejeter la politique coloniale monétaire de la France, incarnée par le Franc CFA. Cette ignorance de bonne foi du citoyen français l’épargne du courroux, de la haine et du ressentiment des Africains.

La démonstration de M. Lecoq rappelle à M. Macron que les Africains ne sont pas collectivement atteints du syndrome de Stockholm et qu’ils refusent de convoler à juste noces avec un partenaire qui n’a de cesse de les violer, et qui a fait de ce viol le tremplin de son propre développement et la sauvegarde de sa position de puissance moyenne dans le monde, alors que cette puissance est sur le déclin.

Par Goïkoya Kolié, juriste