Sékou Touré : Les raisons d’un changement d’attitude

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Tandis que M. Sekou Touré multiplie les déclarations dans lesquelles il affirme son désir de renouer avec la France, les milieux officiels français refusent de se départir d’un silence prudent et demeurent sur la réserve.

Deux années après la rupture des relations diplomatiques entre Paris et Conakry, neuf années après le « non » par lequel le président de la République guinéenne invitait ses concitoyens à choisir l’indépendance inconditionnelle, la reprise du dialogue franco-guinéen reste une entreprise très difficile.

Lattitude française s’explique évidemment en partie par les événements de septembre 1958. Il est clair en effet que la décision de M. Sekou Touré de ne point suivre ses collègues des Etats d’A.O.F. et d’A.E.F. sur la voie de la Communauté a été ressentie comme un camouflet à Paris.

L’accueil reçu à Conakry par le général de Gaulle, à la veille du référendum constitutionnel, l’affrontement qui eut lieu entre les deux hommes dans la capitale guinéenne et le défi que lance à cette occasion le leader guinéen au chef de l’Etat français – « nous ne renoncerons pas et nous ne renoncerons jamais à notre droit légitime et naturel à l’indépendance » – marquèrent le début d’un malentendu dont les conséquences devaient aller en s’aggravant (1).

L’échec des ultimes tentatives faites pour rallier le président guinéen à la Communauté, le rejet par la France de la demande d’association formulée par la Guinée – demande expressément prévue par le titre XII de la Constitution après la révision constitutionnelle du 4 juin 1960, soit vingt et un mois après le référendum, – les conditions dans lesquelles toute assistance technique fut suspendue au nouvel Etat, constituent autant de faits qui laissent de fâcheux souvenirs de part et d’autre.

Une longue suite d’échecs

Certes, en janvier 1959, grâce à l’action personnelle de certains hommes dont M. Nabi Youla, envoyé personnel de M. Sekou Touré, des protocoles de coopération franco-guinéens sont conclus. Cependant, les modalités d’application de ces accords restent à définir et le resteront longtemps.

Les missions de MM. Stéphane Hessel, alors directeur du service de la coopération au ministère des affaires étrangères, et Roger Seydoux, directeur des relations culturelles, entreprises en 1959, demeurent sans lendemain.

A cette époque, l’Union soviétique semble solidement implantée en Guinée et, à Paris comme dans les capitales de l’Ouest africain, on considère que M. Sekou Touré aligne sa politique sur celle des pays de l’Est. Les relations entre le gouvernement guinéen et les représentants diplomatiques français successifs, MM. Francis Hure, puis Pierre Siraud, manquent manifestement de chaleur.

En avril 1959, les dirigeants guinéens affirment avoir découvert un complot et mettent en cause le Sénégal, la Côte d’Ivoire – Etats amis de la France – et les services spéciaux français.

En octobre 1960, M. Sekou Touré quitte la zone franc et décide la création d’une monnaie nationale guinéenne, puis en janvier 1961 il met à nouveau en cause les Français, les accusant d’avoir tenté d’organiser une nouvelle action subversive contre son gouvernement.

Lorsque M. Jean-Louis Pons arrive à Conakry, en avril 1961, comme ambassadeur de France, les tentatives de normalisation des relations franco-guinéennes n’apparaissent déjà que comme autant d’échecs.

Pourtant, à Paris comme à Conakry, des efforts sont déployés pour tenter de mettre un terme à la détérioration des rapports entre la France et la Guinée. La conclusion des accords d’Evian, à la fin du mois de mars 1962, semble fournir l’occasion d’un rapprochement. Ce n’est qu’une apparence.

Il y aura d’autres occasions, mais toutes – les unes après les autres -débouchent sur autant d’impasses.

Deux incidents auront un caractère particulier de gravité et réenvenimeront la querelle. Le premier se situe en novembre 1963 : pendant un défilé officiel organisé à Conakry, une mascarade tourne en dérision les anciens soldats africains ayant appartenu à l’armée française. Le deuxième, c’est l’affaire du complot – encore un -de novembre 1965 : à la tribune de l’Assemblée nationale guinéenne, M. Léon Maka accuse MM. Raymond Triboulet, ministre de la coopération, Louis Jacquinot, ancien ministre de la France d’outre-mer, alors ministre d’Etat, Jacques Foccart, secrétaire général aux affaires africaines et malgaches, d’avoir cherché à renverser M. Sekou Touré et à l’assassiner.

L’ambassadeur de France en Guinée est rappelé à Paris et l’ambassade de Guinée en France ferme ses portes. C’est la rupture, sept années après le « dialogue de sourds » qui avait précédé le référendum constitutionnel sur la Communauté.

Cependant, tandis qu’au cours de l’année 1966 se renforce la coopération entre les Etats-Unis et la Guinée, on ne semble pas avoir renoncé définitivement à Conakry à tout lien avec l’ancienne puissance tutrice. En novembre de cette même année, M. Lamine Fode, délégué guinéen à la conférence générale de l’Unesco, prononce un éloge des enseignants français dont chacun s’accorde à reconnaître la chaleur.

Les efforts guinéens de conciliation

IL faudra cependant attendre octobre 1967 pour que M. Sekou Touré lui-même fasse de sérieuses avances en direction de la France. A l’occasion de la clôture du huitième congrès du parti démocratique de Guinée, il lance solennellement :

« Nous désirons établir avec la France une coopération honnête et fructueuse. »

Et il dit aux personnalités françaises présentes à ces assises, en s’adressant publiquement à elles :

« Je vous demande d’être nos ambassadeurs auprès du gouvernement français pour lui faire part de notre désir et nous aider ainsi à réduire l’incompréhension qui existe dans nos rapports avec la France. »

Ces paroles n’éveillent aucun écho à Paris. Et, tandis qu’à Abidjan M. Félix Houphouët-Boigny affirme se féliciter du désir des Guinéens de renouer avec la France, on se contente dans les milieux officiels français d’attendre une initiative diplomatique guinéenne – sans rien faire pour l’encourager.

Les Guinéens marquent quelque impatience. En effet, en septembre, ils ont libéré l’équipage du chalutier ivoirien « Ker Isper », retenu prisonnier par eux depuis février. D’autre part, ils ont annoncé leur intention de reprendre, au sein du comité inter-Etats pour l’aménagement du fleuve Sénégal, la place qu’ils avaient abandonnée depuis deux années. Dans un cas comme dans l’autre, la diplomatie guinéenne a nettement « changé de cap », car M. Sekou Touré conserve une rancune tenace à l’égard des dirigeants ivoiriens et il a toujours eu quelques difficultés à s’entendre avec ses interlocuteurs sénégalais.

Quelques jours avant de rencontrer à Bamako ses partenaires du comité inter-Etats, M. Sekou Touré prononce une allocution radiodiffusée au cours de laquelle il affirme : « Le gouvernement de la République de Guinée, fidèle à sa résolution du 8° Congrès du parti démocratique de Guinée, s’est mis en rapport avec les gouvernements français et britannique en vue de la reprise de nos relations au profit de nos peuples respectifs. »

Et, à Bamako même, le président guinéen accorde une interview à la radiodiffusion malienne au cours de laquelle il déclare avec quelque amertume :

« Il serait souhaitable que la Guinée sache quelle est l’intention de la France, si oui ou non la France est favorable à la coopération avec la Guinée… Au lendemain de notre décision de reprendre à nouveau la coopération avec la France, celle-ci a déclaré qu’elle était sceptique et qu’elle attendait des preuves de bonne volonté de notre part. Nous aimerions savoir quelles nouvelles preuves de bonne volonté il nous faudra fournir… »

Avant même cette nouvelle déclaration, M. Sekou Touré a envoyé une mission à Paris, conduite par M. Léon Maka et comprenant notamment le ministre Magassouba Moriba, afin de sonder les intentions françaises. Mais ni les démarches tentées par cette mission ni le discours de M. Sekou Touré ne provoquent de réaction française. On a décidé à Paris de demeurer dans l’expectative et de procéder – c’est le moins qu’on puisse dire – sans hâte.

Les raisons d’un changement d’attitude

Le changement d’attitude de M. Sekou Touré s’explique essentiellement par des considérations de politique intérieure : crise économique, difficultés au sein du parti démocratique de Guinée, activité accrue des forces d’opposition en exil.

Si l’on excepte le secteur capitaliste – c’est-à-dire celui qui concerne l’exploitation de l’alumine de Fria -l’économie guinéenne est totalement désorganisée. C’est exclusivement grâce aux distributions de surplus agricoles américains que le président de la République de Guinée, toujours réputé « révolutionnaire », parvient à calmer le mécontentement populaire. Le riz et la farine manquent fréquemment à Conakry et, tandis qu’en brousse le paysannat continue à connaître des conditions d’existence semblables à celles de l’époque coloniale, dans les agglomérations les citadins souffrent souvent des ruptures des stocks consécutives à la pénurie d’aliments de première nécessité.

Au sein du parti démocratique de Guinée, diverses factions s’efforcent de prendre le contrôle du pouvoir. Comme la plupart des partis uniques d’Afrique noire, le P.D.G. n’a jamais été monolithique, et entre « indulgents » et « enragés » M. Sekou Touré a toujours eu un difficile rôle d’arbitre à tenir.

Au début de l’année, le président de la République guinéenne a dû procéder à un large remaniement ministériel. Plus récemment, à l’issue du 8e Congrès du P.D.G., il a été contraint de ramener de quinze à sept le nombre des membres du bureau politique national, tandis qu’il se faisait décerner le titre de « responsable suprême de la Révolution »

Enfin, en dépit de leurs divisions, malgré de sérieuses querelles intestines, les ressortissants guinéens installés à l’étranger ont de plus en plus tendance à se regrouper et à militer désormais de façon active contre le régime de M. Sekou Touré. Or, on compte plusieurs centaines de milliers d’exilés politiques volontaires en Côte d’Ivoire et au Sénégal, en Sierra Leone et au Libéria, tandis qu’une petite minorité d’intellectuels guinéens ont trouvé refuge en Europe, notamment en France.

L’un de ces groupes – « le Regroupement des Guinéens en France » -diffuse régulièrement un bulletin intitulé « Perspectives nouvelles » qui dénonce « la politique aventuriste, chaotique et pour tout dire irresponsable d’une équipe condamnée et qui cherche désespérément à prolonger son agonie » (2). Cet organe de presse, imprimé à Paris, se propose de « devenir réellement le porte-flambeau de tous les Guinéens épris de liberté, de justice, de progrès… » et exerce d’ores et déjà une certaine influence sur l’opinion africaine.

C’est à la fois sur la lassitude de la population guinéenne et sur ses sentiments francophiles que misent les animateurs de « Perspectives nouvelles ».

 

Or, il est connu qu’en Guinée comme au Mali – pays qui a renoué avec la France en février dernier – les masses rurales sont restées profondément attachées à l’ancienne puissance tutrice. S’il veut « couper l’herbe sous le pied » à ses adversaires politiques, M. Sekou Touré ne saurait donc mieux faire que de renouer spectaculairement, et aussi rapidement que possible, avec la France.

Source: Le monde diplomatique

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