Tentative de coup d’Etat 4-5 Juillet 1985 de Diarra Traoré et la malédiction de Sékou Touré

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Malinkés ou Forestiers, les chasseurs de Guinée le savent : une bête, blessée mais non abattue, n’en devient que plus dangereuse; elle ne s’enfuit pas, elle ne gémit pas: elle fonce sur le chasseur maladroit. Et elle le tue.

C’est un peu ce qui s’est passé à Conakry après la tentative de coup d’Etat manqué du colonel Diarra Traoré, dans la nuit du 4 au 5 juillet. Lors d’un meeting tenu le dimanche 7 juillet, le président Lansana Conté, populaire comme il ne l’a jamais été, devait dire de son ancien premier ministre, puis ministre d’Etat chargé de l’Education nationale :

« Ceux qui voudraient le défendre au nom des droits de l’homme devraient le faire très vite, parce que demain il sera trop tard. »

C’est la règle quand les militaires s’affrontent en politique : l’échec ne pardonne pas. Et, au vu des faits, Diarra Traoré avait couru vers l’échec.

Jeudi 4 juillet. Après avoir fait dire que, pour des raisons de santé, il ne pouvait pas participer au sommet de la CEDEAO (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest) à Lomé, le président finit par quitter Conakry à 18 heures. Il sera dans la capitale togolaise quatre-vingt-dix minutes plus tard.

Avec son ministre des Affaires étrangères, le capitaine Faciné Touré, il met au point le discours qu’il doit prononcer le lendemain matin en tant que président en exercice de la CEDEAO, lors de l’ouverture du sommet. La nuit sera longue.

Des intrus armés jusqu’aux dents pénètrent dans l’enceinte de la radio

A 22 heures, à Conakry, les techniciens de la radio voient surgir dans leurs studios, situés en bord de mer, un groupe de miliciens et de policiers. A leur tête, le colonel Diarra Traoré avec le capitaine Mamadi Bayo, ministre de la Jeunesse et surtout ancien chef de la milice sous le régime du défunt président Sékou Touré.

Les intrus sont armés jusqu’aux dents. Personne ne songe ni à leur demander des explications ni à leur résister d’autant que, s’ils ont pu pénétrer dans l’enceinte (gardée en permanence) de la radio, c’est qu’ils avaient bénéficié de quelques complicités.

Diarra Traoré enjoint aux techniciens de diffuser immédiatement sur les antennes une déclaration qu’il avait préalablement enregistrée sur une cassette. Aussi ferme que d’habitude la voix du colonel s’élève:

« Après vingt-six ans d’obscurantisme, le 3 avril 1984 [NDLR: date du coup d’Etat contre les successeurs de Sékou Touré] devait ouvrir une ère d’espoir. En quinze mois, cet espoir a été déçu. Le fameux CMRN [Comité militaire de redressement national] n’a pensé qu’aux intérêts égoïstes de certains de ses membres. »

Diarra Traoré proclame alors la dissolution du CMRN dont le président, Lansana Conté, n’est plus, selon ses termes qu’un « citoyen en exil ».

« Il y a eu, poursuit-il, des règlements de comptes racistes au sein du CMRN. »

Et de fustiger « les hésitations » du président qu’il est en train de renverser avant d’annoncer la création d’un Comité suprême d’Etat pour diriger le pays.

« Toute tentative de résistance, avertit Diarra Traoré, sera réprimée avec la dernière rigueur. »

Un clin d’œil enfin aux Guinéens convaincus qu’un changement de monnaie élèverait immédiatement leur niveau de vie: « Nous allons régler le problème monétaire. »

Au même moment, au centre des télécommunications de Wonkifon, à la périphérie de Conakry, des techniciens ont à peine eu le temps de transmettre la nouvelle à l’étranger que des groupes armés investissent le centre et contrôlent désormais toutes les communications avec l’extérieur.

Mais la déclaration de Diarra, destinée à lui gagner le soutien populaire, provoque l’effet inverse. Les hommes de troupe rejoignent précipitamment leurs camps respectifs, des civils se hasardent dans les rues. Le coup d’Etat va se révéler dérisoire: Diarra Traoré n’avait pas de troupes et les camps militaires sont commandés par des fidèles de Lansana Conté. La résistance s’organise.

Le centre émetteur explose sous le coup des obus

Secrétaire d’Etat à la Défense, le commandant Ousmane Sow prend la direction des opérations. Au camp Alpha Yaya, dont il fut le commandant et où il réside toujours, le capitaine Mamadou Baldé, ministre d’Etat chargé de la Fonction publique, fait distribuer les armes. Tous les fidèles présents à Conakry sont là : le capitaine Jean Traoré, ministre d’Etat chargé du Plan et des Ressources naturelles; Hervé Vincent, secrétaire d’Etat aux Postes (ancien chef de la police); Alhousseny Fofana, ministre de l’Agriculture. Et d’autres. Les troupes, rameutées, convergent vers les bâtiments de la radio. Les préparatifs auront duré plus longtemps que les combats.

Le centre émetteur explose sous le coup des obus. Les putschistes n’ont plus de voix. Ils ont encore des munitions. Au bout d’une heure, les loyalistes ont pris le dessus. II est 3 heures à Conakry. Des appels sont lancés sur les ondes par l’émetteur de la gendarmerie : la tentative de coup d’Etat a échoué. Bilan: 18 morts, dont, parmi les putschistes, le gouverneur de Dalaba, Sékou Touré, au nom prédestiné; 229 blessés dont de nombreux civils.

C’est pendant les combats que le président Lansana Conté apprend la nouvelle à Lomé. Avertis par des opérateurs du centre des télécommunications de Wonkifon (avant l’irruption des putschistes), des amis de passage en Europe, d’autres installés à Dakar (qui avaient capté Radio Conakry) ont téléphoné dans la capitale togolaise, à l’Hôtel du 2-Février où le chef de l’Etat guinéen occupe l’appartement 2901.

Il avoue: « Personne ne m’a encore prévenu. » Certains de ses collaborateurs qu’il a convoqués, lui suggèrent de ne pas rentrer précipitamment et d’attendre la fin du sommet de la CEDEAO, prévue le samedi 6 juillet.

Mais il a pris sa décision. Assuré, dès le petit matin du vendredi 5 juillet, que le coup d’Etat a avorté, il prononce son discours d’ouverture de la réunion. L’après-midi, il quitte Lomé. Et rentre en Guinée.

Un vent de folie souffle sur Conakry. Dès le matin de ce vendredi, les habitants — en majorité soussous (ethnie du président) et peuls—ont envahi les rues pour soutenir les troupes loyalistes. Et piller ou saccager les propriétés de la minorité Malinké (ethnie de Diarra Traoré).

L’armée a grand peine à endiguer cette marée humaine qui crie vengeance. Les appels au calme n’auront d’effet que peu après le retour de Lansana Conté, à 17 heures. La colère se transforme en liesse.

De nombreuses personnalités fourvoyées dans l’aventure ont été arrêtées

Diarra Traoré a été arrêté. Dans la villa de l’un de ses amis carrefour Constantin, selon certaines sources. Dans les sous-sols de l’immeuble de la radio, selon d’autres. Arrêtés, également, trois autres membres du gouvernement:

  • le capitaine Amadou Kouyaté dit « Njol » (à cause de son penchant pour l’alcool), secrétaire d’Etat à la Sécurité
  • le commandant Abraham Kabassan Keita, secrétaire d’Etat au Développement rural, qui fut aussi ministre de Sékou Touré avant d’être son prisonnier.
  • Lanciné Keita, secrétaire permanent du CMRN avec rang de ministre.

D’autres personnalités qui se sont fourvoyées dans l’aventure ont été vite appréhendées. Parmi elles, des gouverneurs de région:

  • Capitaine Bakary Sako (région de Dubreka)
  • Capitaine Oumar Kébé (Boké)
  • Capitaine Noumouké Keita (Faranah)
  • Capitaine Bahourou Condé (préfet de Pita, ancien commandant des blindés)
  • et un ambassadeur qui n’a jamais voulu rejoindre son poste au Gabon, le capitaine Mohamed Lamine Sako.

Comble de l’aventurisme: d’anciens dignitaires du régime de Sékou Touré, libérés en mai 1985, étaient mêlés au complot et ont regagné les prisons ! Parmi eux, Toumani Sangaré et Mme Jeanne Martin Cissé. Les arrestations se poursuivent. Elles auront frappé, trois jours après la tentative, une trentaine de ministres ou d’anciens ministres (de Sékou Touré). Sans compter les complices de second rang entraînés par Diarra Traoré, dans ce coup d’Etat mal préparé.

Tous les fidèles de Diarra s’étaient rassemblés à Conakry

Mais qu’est-ce qui a bien pu convaincre le colonel Traoré que sa tentative pouvait réussir ? On savait que, depuis la suppression, le 18 décembre 1984, de son poste de premier ministre et sa nomination comme ministre d’Etat chargé de l’Education nationale, il ne se contentait pas de ronger son frein. Il refusait de quitter les locaux de la primature. Il disait à qui voulait l’entendre qu’il prendrait sa revanche et … le pouvoir…

Il s’est employé à former un groupe de personnalités de son ethnie qui se réunissaient soit chez lui soit au domicile de Kabassan Keita. Il faisait valoir que les quelque 20% de Malinkés de Guinée subissaient la domination des Soussous. Il brandissait l’étendard de la révolte des congénères de Sékou Touré, écartés sinon écrasés, selon lui, seulement parce qu’ils étaient de la même ethnie que l’ancien président. Cela, pour la préparation des esprits.
Il épiait aussi l’évolution de l’opinion, quitte à donner ou à faire donner un coup de pouce de temps en temps.

Le 21 juin, lors de la quasi-émeute provoquée par l’annulation d’un concert du chanteur ivoirien Alpha Blondy, Conakry avait découvert des bandes organisées criant à travers la ville: « Vive l’immortel Sékou Touré. A bas les voleurs au pouvoir ! A bas les militaires corrompus ! » (J.A. n° 1279) .

Le thème de la corruption devait du reste être l’un des leviers utilisés par Diarra Traoré pour soulever les Guinéens. C’est vrai qu’en quinze mois le régime militaire a brillé par l’enrichissement soudain de certains de ses membres. Invités par des sociétés avec lesquelles ils sont « en affaires », des ministres partent en Europe ou ailleurs — souvent avec leurs amies — vivre la belle vie. Et rentrent à Conakry avec des tonnes de cadeaux: voitures de luxe, camions, magnétoscopes ou postes de télévision. Minables contreparties de contrats signés avec des hommes d’affaires douteux !

Diarra Traoré savait. Et il savait que la population savait. Et il savait que le mécontentement couvait. Seulement, il avait oublié qu’il était le premier de la liste: en juin 1984, alors premier ministre il avait signé un contrat pour l’achat d’un avion Airbus dans des conditions tellement obscures que le président Lansana Conté avait dû annuler le marché. Sans doute le colonel Traoré s’estimait-il absous et pensait-il que le mécontentement des Guinéens contre la corruption rampante de certains de ses collègues allait jouer en sa faveur.

Autre mécontentement, autre oubli: les résultats du baccalauréat ont été catastrophiques cette année. Sur 60.000 candidats, seuls 600 ont été admis.
Cette sévérité dans la sélection n’a pas été comprise par les Guinéens. Là encore, Diarra Traoré estimait que le mécontentement allait jouer en sa faveur. Là encore, il avait oublié que l’opinion publique le désignait comme le premier responsable. N’était-il pas ministre de l’Education nationale ?

S’il est donc vrai qu’un malaise s’était installé parmi les Guinéens, le colonel Diarra Traoré était le dernier à pouvoir en bénéficier. Impopulaire de par son passé (il fut membre du Comité central du parti unique et du Tribunal révolutionnaire qui siégait au Camp Boiro du temps de Sékou 1), impopulaire de par son tempérament (tantôt tranchant, tantôt démagogue: sa capacité aux volte-faces inquiétait), il l’était jusque dans une bonne partie de sa propre ethnie: seuls les Malinkés de la région de Faranah avaient trouvé quelque grâce sous le régime de Sékou Touré; ailleurs, ils avaient souffert, comme les autres ethnies, du règne des leurs.

Impopulaire, Diarra Traoré l’était également dans l’armée. Gouverneur de Boké [entre autres] sous l’ancien régime, il n’avait plus aucune prise sur les militaires qui le considéraient comme un « civil » et un « politicien ». Il a eu le tort du reste, au lendemain du coup d’Etat du 3 avril 1984, de vouloir apparaître, aux yeux de ses frères d’armes, comme « la tête politique » de la nouvelle équipe. Beaucoup lui en ont voulu.

Voilà pourquoi il n’a même pas tenté d’entraîner l’armée, espérant seulement que tous les Malinkés le suivraient …
Dernière raison de l’échec de Diarra Traoré: le caractère artisanal de sa tentative. Bien avant qu’il ne décide de passer à l’action, en Guinée comme ailleurs, on savait qu’il allait agir. On savait qu’il avait importé deux conteneurs d’armes et de munitions, camouflés sous l’étiquette « matériaux de construction ».

Un groupe de vigilance avait ouvert clandestinement un des conteneurs au port de Conakry, découvert les armes et averti le président Conté. Lequel avait donné instruction de laisser passer les colis. De plus, tout le monde était au courant des réunions qui se tenaient autour du ministre. Last but not least, peu avant sa folle tentative, Diarra Traoré avait appelé à Conakry tous ses fidèles éparpillés dans les régions depuis le remaniement du 18 décembre. Et tous étaient venus. On les a laissés faire, comme si on avait voulu leur tendre un piège. Si piège il y a eu, il a parfaitement fonctionné: la Guinée a échappé de peu une guerre civile.

La malédiction de Sékou Touré

Car, si le coup d’Etat avait réussi, la guerre civile — n’ayons pas peur des mots, tant le sujet est grave — déchirer le pays. Ayant délibérément placé son action sous la bannière ethnique — tous ses compagnons étaient malinkés et il entendait en finir avec « les règlements de comptes ethniques » —, Diarra Traoré affrontait directement les autres ethnies: les Soussous, les Peuls, les Forestiers n’auraient jamais accepté un régime mis en place et dirigé par les seuls Malinkés.

En définitive, la malédiction de Sékou Touré menaçait encore la Guinée, qui aurait pu vivre sans affrontements ethniques. Mais, de ces affrontements, l’ancien dictateur avait fait son système de gouvernement. Dès 1956, il avait soulevé les Malinkés et les Soussous contre les Peuls pour se faire élire. Il eut alors le machiavélisme de rallier également à sa cause les têtes politiques soussous. Durant tout son règne, il s’est servi des arguments ethniques. Au point de lancer, en 1976, la guerre contre ce qu’il a appelé « le Complot Peul ».

Espérons que, cette fois, Diarra Traoré ayant échoué, personne, parmi les dirigeants guinéens, n’aura l’inconscience de dénoncer un quelconque « complot malinké » 2. Ce serait donner raison aux putschistes du 4 juillet. Si Diarra Traoré a brandi l’étendard ethnique pour tenter un coup d’Etat, son ethnie n’en est pas responsable. Il a échoué, il doit échouer jusqu’au bout. Malgré lui. Après lui.

Lansana Conté l’a sans doute compris, qui a mis le holà à la vague de colère qui a soulevé durant quelques heures les habitants de Conakry. Il a autre chose à faire. Si Diarra Traoré a rendu un seul service à son pays, c’est d’avoir tiré la sonnette d’ alarme. Sa dénonciation de la corruption reposait sur des réalités. Pour asseoir et consolider son régime, Lansana Conté a tout intérêt à nettoyer sous ses pieds.

Source: Jeune Afrique. N° 1280 - 17 Juillet 1985. p.16-20

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