Guerre en Ukraine : pourquoi suis-je en train d’étouffer? ( Par Goïkoya Kolié )

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Plaidoyer pour une humanité pour toutes et tous.
Puis-je faire un Raoul Peck de moi, dans un texte qui se veut un cri du cœur et non un défoulement de sentiment antioccidental? Raoul, permettez-moi de m’approprier : j’étouffe. Étant donné que les mots de votre légitime courroux, votre indignation et votre douleur, exprimée le 9 juin 2020, résonnent encore en 2022, et qu’ils pourraient probablement l’être pour des décennies à venir, je veux m’indigner avec vous.

 

Qu’on ne se méprenne point sur mes intentions, je condamne sans réserve, sans ambiguïté et sans ambages les bombardements que subit l’Ukraine, qui font d’énormes dégâts en vie humaines. Il n’y a pas de débat sur la souffrance humaine.

Avec les adaptations nécessaires, je veux m’indigner avec vous, dans vos mots, tout en espérant interpeller nos semblables, face à notre réalité, dans les crises internationales. À l’instar des Ukrainiens, lorsque nous fuyons la guerre, la disette, la sécheresse, la pauvreté d’Afrique, d’Haïti et d’ailleurs, ne sommes-nous pas des réfugiés et non des immigrants illégaux? Nous pensons bien entendu êtres des réfugiés politiques et/ou économiques, à l’image de ces enfants, ces femmes, ses vieillards aux yeux bleus, aux cheveux blonds, à la peau immaculée, qui fuient par millions les bombardements russes en Ukraine, dans cet enfer que Vladimir Poutine appelle une « opération militaire ».

Comme vous l’avez si bien extériorisé Raoul : j’étouffe. Quels pourraient être mes mots, pour décrire la peine et le désarroi du peuple noir; dénoncer les maux qui l’accablent, sans offenser mes amis, mes confrères, mon pays d’adoption, mes amis et s’ils existent, mes ennemis? Avec vos mots Raoul, je veux récriminer ce débordement d’intolérance excessive, de passivité, de silence, d’ignorance, de mépris, d’égoïsme, de rejet, de déni, lorsque chassés d’Haïti et/ou d’Afrique, par l’extrême violence, la guerre, les bombardements, le terrorisme et la misère, les noirs sont perçus comme des immigrants illégaux.

Pourquoi ne scomprend-t-on pas mon ébahissement face à cette humanité sélective, cette bienveillance, certes, salutaire, cette tolérance excessive et de convenance, à l’endroit des demandeurs d’asile ukrainiens, reconnus comme tel : réfugiés, de bons réfugiés, et que face aux mêmes angoisses, les peuples non-blancs ne bénéficient point da la même empathie et la même humanité?

Est-ce donc de la victimisation et son corollaire du moment – la théorie de complot, que de prêter attention au racisme décomplexé et assumé de certains journalistes des grands médias du monde?

Au nombre d’inepties que peuvent débiter certains reporters des grands médias du monde, sur le terrain en Ukraine, qui ne font pas économie de leur suprématie culturelle, nous pouvons retenir ceci :

« ça sera sans doute une immigration de grande qualité : ce sont des intellectuels (…) Parce que ce sont des Européens de culture, même si on est pas là dans l’Union européenne, on a quand même une population qui est très proche de nous (…) On ne parle pas ici de Syriens qui fuient des bombardements : on parle d’Européens, qui partent dans leurs voitures, qui ressemblent à nos voitures (…) Il y a une différence entre des Ukrainiens qui participent à notre espace civilisationnel, avec des populations qui appartiennent à d’autres civilisations (…)

On aura une immigration de grande qualité dont on pourra tirer profit (…) Nous ne sommes pas face à des migrants qui vont passer dans une logique d’immigrations (…) Sauf votre respect, ceci n’est pas un endroit comme l’Irak ou l’Afghanistan, qui ont vu les conflits faire rage depuis des décennies. Ceci est un endroit relativement civilisé, relativement européen ».

Ces commentaires s’inscrivent ni plus ni moins dans la hiérarchisation et la catégorisation des humains en races : supérieure et inférieure, ce qui conditionne l’humanité dont ils peuvent bénéficier ou pas. Ce crime reproché à Adolphe Hitler, lorsqu’il cible les noirs et les non-blancs, peut passer dans nos bulletins de nouvelles, aux heures de grandes écoutes, sans heurter la sensibilité humaine.

En regardant les nouvelles sur les chaines d’informations continues, je suis brisé et horrifié par la souffrance des enfants, des femmes et des vieillards ukrainiens. Je suis surtout brisé par la souffrance humaine. Je suis aussi, à la fois brisé et outré par cette omerta des grands médias, sur le racisme que subissent les étudiants Africains, qui veulent, eux aussi, sauver leur peau d’Ukraine.

Comme vous Raoul Peck, ce qui se passe en Ukraine et depuis huit ans dans le Donbass, me trouble à la nausée. Ce n’est cependant pas des seuls Russes et Ukrainiens que je veux parler. Je ne veux surtout pas me restreindre au raisonnement manichéen de jets d’anathème aux « démons » russes et de distribution de bonnes notes aux « anges » ukrainiens. Je veux parler du Québec, du Canada, de l’Occident. Cette entité qui m’a accueilli, qui m’a accompagné durant ma vie estudiantine et celle professionnelle en cours. Cette entité en qui j’ai cru et que je continue à crois, malgré de subtils méfiances.
Pouvons-nous encore avoir ce sentiment en Occident que nous sommes le centre de l’univers, alors que l’ordre international que nous avons établi, au gré de nos intérêts, au détriment du bien-être des peuples du monde, rétrécit comme peau de chagrin, pour ne pas dire, carrément en inclinaison, pendant que le président Macron lui, estime qu’il a périclité? Le président français n’est pas en désaccord avec vous, Raoul. Il admet une décadence qu’on ne peut plus dissimuler. Le crépuscule d’un ordre international qu’il n’est guère surpris de voir contester partout dans le monde.

Les déclarations du président Emmanuel Macron à ses ambassadeurs sont des plus édifiantes, en ce sens qu’elles répondent à notre questionnement :
« Nous sommes sans doute en train de vivre la fin de l’hégémonie occidentale sur le monde. Nous nous étions habitués à un ordre international, qui depuis le 18ème siècle reposait sur une hégémonie occidentale. Les choses changent et elles sont profondément bousculées par les erreurs des Occidentaux, dans certaines crises (…) Et puis, c’est aussi l’émergence de nouvelles puissances dont nous avons sans doute longtemps sous-estimé l’impact. La chine au premier rang, mais également la stratégie russe, menée depuis quelques années avec plus de succès. L’Inde qui émerge, mais aussi des économies qui deviennent des puissances, non seulement économiques mais politiques et qui se pensent, comme certains ont pu l’écrire, comme de véritables États civilisation et qui viennent non seulement bousculer notre ordre international, qui viennent peser dans l’ordre économique, mais viennent aussi repenser l’ordre politique et l’imaginaire politique qui va avec. Il faut constater que les habitudes, les dogmes qui étaient les nôtres ne sont plus valables ».
Est-il exagéré de penser que l’indifférence de l’Occident face à la souffrance des peuples non-blancs, explique l’indifférence de ces derniers face à l’enfer qui s’est abattu sur l’Ukraine, en plus d’être secrètement enthousiastes au trépas d’un ordre international dans lequel ils n’ont jamais trouvé leur place?

Comprendre la posture africaine
Comment comprendre en Occident, ces manifestations et ses soutiens populaires des Africains à l’action du président Poutine en Ukraine? Est-ce véritablement en raison d’une différence marquée entre le locataire du Kremlin et ses pairs de l’Ouest, par rapport au traitement de l’Afrique? Vladimir Poutine aurait-il pour des Africains, une considération et un amour réel qui aurait échappés aux Occidentaux, au point que celui-ci occupe une place de choix dans le cœur des Africains, après plusieurs siècles de relations tumultueuses, mais relation quand même avec l’Occident?

 

L’Occident occupe-t-il toujours cette place de culture prédominante de référence pour des Africains éberlués par les outrances, les mots racistes, les gestes racistes, les décisions racistes, les lois racistes qui font d’eux des immigrants illégaux, malgré leurs calamités permanentes? Les Africains doivent-ils être solidaires des amis de l’Occident, lorsque leurs souffrances sont aux antipodes des préoccupations de ces derniers?

Comment se positionnent-ils dans un monde où l’esprit critique, le discernement et le scepticisme sont dorénavant associés implacablement à la théorie du complot, à la victimisation et au sentiment antioccidental, pendant que les manipulations médiatiques de tous bords ont fini par annihiler toute quête de vérification des informations diffusées et de quête d’équilibre dans la recherche de la vérité?

Comment comprendre l’outrecuidance des pays africains qui, le 3 mars, à l’Assemblée générale des Nations Unies, choisissent à huit d’êtres absents, choisissent à dix-sept de s’abstenir, alors qu’ils ne sont que vingt-huit, sur les cinquante-quatre pays que compte l’Afrique à voter du « bon bord » c’est-à-dire en faveur de la résolution proposée par les États-Unis, qui exigeait que la Russie cesse immédiatement de recourir à la force contre l’Ukraine? Cette défiance assumée s’explique-t-elle à la fois par le déclin dont parle Emmanuel Macron et par l’émergence de nouvelles puissances?

Le vote africain de l’ONU est la conséquence d’enjeux géopolitiques houleux qui les opposent à l’Occident en Afrique, et qui se traduit par une défiance qui se cherche un protectorat du côté de Moscou et de Beijing. On a qu’à penser aux récents affrontements par influences interposées entre Occidentaux et Russes en Centrafrique, en Éthiopie, au Mali, au Soudan pour s’en convaincre. Un observateur Africain souligne que l’abstention calculée à l’Assemblée générale de l’ONU, de près de la moitié des pays africains, semble exprimer aux partenaires traditionnels du continent noir, ce que le président Mandela disaient aux Américains : « l’erreur que vous commettez, c’est de penser que vos ennemis doivent être nos ennemis ». Allant jusqu’à souligner que pour une majorité de jeunes africains, le mal absolu de l’Afrique, ce sont des partenaires traditionnels qui se font alliés des terroristes domestiques, qu’ils prétendent combattre. Comme pour donner raison à Mandela, même du côté des occidentaux, les ennemis des Africains – rebellions séparatistes et mouvements terroristes – ne sont manifestement pas leurs ennemis.

C’est d’ailleurs ce que la France a démontré au Mali, en s’alliant au djihadistes qu’elle était venu combattre. Cette erreur de calcul, traduit une politique néocoloniale démoniaque que l’Afrique ne peut plus ni tolérer, ni oublier. Les absences et les absentions du vote du 3 mars vont bien au-delà du conflit russo-ukrainien, puisque l’Afrique semble, pour une fois, se tenir aux côtés de ses propres intérêts, et ce, nonobstant les pressions, les menaces, les intimidations et les harcèlements téléphoniques auxquels ses diplomates ont fait l’objet, peu avant ce fameux vote.

Ces allégations de menace et de pressions diplomatiques subies par des diplomates jusque là anonymes, trouvent finalement un répondant dans l’offensive américaines, qui ne laisse place à aucune interprétation.

L’injonction américaine : l’impérialisme autoritaire qui jette l’Afrique dans les mains de la Russie et de la Chine
Dans un élan impérialiste de critique de la neutralité des pays africains, l’ambassadrice des États-Unis aux Nations Unies a déclaré que les États africains ne POUVAIENT pas rester neutres sur la guerre en Ukraine. S’adressant à la BBC quelques jours après le vote, Linda Thomas-Greenfield a déclaré qu’il ne pouvait y avoir de terrain neutre et que cette crise n’était pas simplement une compétition de guerre froids entre l’Occident et la Russie. Mme Thomas-Greenfield affirme que les États-Unis aideraient à trouver des sources alternatives de produits de base que les pays importent de Russie.

La diplomate américaine a également indiqué que les États-Unis soutiendraient l’offre de l’Afrique du Sud de servir de médiateur entre les belligérants. Le président Ramaphosa a déclaré le 11 mars que l’Afrique du Sud avait été approchée pour jouer un rôle de médiation dans la guerre Russie-Ukraine.

Pour le président sud-africain, dont le pays s’est abstenu de voter, l’OTAN est responsable de la guerre en Ukraine.
« La guerre aurait pu être évitée si l’Otan [Organisation du traité de l’Atlantique Nord] avait tenu compte des avertissements lancés par ses propres dirigeants et responsables au fil des ans, selon lesquels son expansion vers l’est entraînerait une plus grande, et non une moindre, instabilité dans la région (…) Les pays les plus puissants ont tendance à utiliser leur position de membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies pour servir leurs intérêts nationaux plutôt que les intérêts de la paix et de la stabilité mondiales.

Le Conseil de sécurité doit être remanié afin qu’il y ait une représentation équitable et un mécanisme plus inclusif pour résoudre les différends internationaux ».

Les États-Unis peuvent-ils expliquer aux pays africains pourquoi la Suisse a pu être neutre dans la guerre fratricide européenne de 39/45, qui fera plus de 60 millions de morts, soit 2,5 de la population mondiale de l’époque? Comment peut-on décemment demander, sans gêne, avec insistance aux Africains de prendre position officiellement dans la guerre en Ukraine? S’interroge Alain Foka. Comment peut-on leur demander de voter pour l’un ou l’autre camp, lorsque l’on regarde ces images, des Africains malmenés, tabassés, emprisonnés, torturés, pendant que l’on évacue les nationaux pour les mettre à l’abri de l’autre côté, dans cette guerre où ils n’y sont pour rien? Des Africains qui vivaient dans ce pays, ainsi livrés à eux-mêmes, alors que la presse internationale, s’émeut à juste titre, du sort des ukrainiens? S’interroge encore une fois le journaliste d’origine camerounaise.

Les injonctions, les chantages, les menaces et les intimidations des Américains à l’égard de l’Afrique, s’accompagnent très souvent, de manière insidieuse et sournoise, d’une violence indescriptible. Ils se manifestent en des sanctions économiques et financières, du soutien à des rebellions, à des démocraties de façade, des renversements de gouvernement, qui enfoncent l’Afrique dans l’abîme et qui poussent logiquement ce continent dans les mains de la Russe et de la Chine.

À l’ère des informations alternatives sur les réseaux sociaux, la jeunesse africaine est plus que jamais éveillée et plus que jamais panafricaniste. Il est peut-être temps de tenir compte de son ressenti afin d’éviter une rupture amère.

Le racisme antinoir serait-il inné et universel?
Comment comprendre cette concentration de colère accumulée tous les jours dans le cœur des gens qu’on admire au secret, qui peut jaillir, sans crier gare, à différents points d’embarquement, pour cibler les étudiants Africains et les extirper de force, des bus et trains, alors qu’ils tentent de fuir l’Ukraine?

Comment le comprendre aux frontières, notamment celle de la Pologne, où les étudiants Africains sont refoulés, alors que s’organisent partout en Occident, au seins des populations, des collectes de fonds, de biens et des dons, pour venir en aide aux Ukrainiens, pendant que les États, très frileux sur la questions de l’immigration et des réfugiés, mettent en place des mesures spéciales, des mesures d’urgence, des mesures accélérées pour les accueillir, en laissant de côté les Africains qui ont droit aux mêmes protection en vertu de la Convention relative au statut des réfugiés?

Comment interpréter cette humanité exprimée pour les Ukrainiens et la refuser à ceux qui bravent le désert, la guerre en Afrique, la Méditerranée, pour rejoindre un peu de paix, de survie, de scolarité, d’épanouissement et de prospérité? Est-ce un crime que de fuir la misère pour le bien-être? N’est-ce pas d’ailleurs toute l’histoire des migrations européennes vers l’Afrique, les Amériques, l’Asie et l’Océanie, alors que les pionniers fuyaient les guerres intestines, religieuses, les maladies, la famine d’une Europe mal-en-point pour un paradis sur terre?

Peut-on être en désaccord avec Raoul Peck, lorsqu’il nous dit que ce racisme brutal antinoir, laid et malveillant n’arrive pas ainsi du vide? Ne sommes-nous pas de son avis, lorsqu’il nous enseigne, avec raison, que ce racisme fait parti d’une histoire coloniale bien orchestrée?

Pouvons-nous être en désaccord avec lui, lorsqu’il nous souligne qu’il est facile d’être de ce bon côté, qui procure ce privilège de juger les autres, de les stigmatiser, de décréter par exemple que les haïtiens aux frontières du Canada ne sont pas des réfugiées, pendant qu’au même moment, on demande aux Canadiens de ne pas visiter Haïti, pour des raisons évidentes de sécurité, qui poussent les ressortissants de pays vers nous?

Combien il est donc jouissif et viscéralement sectaire de soutenir que le pays a atteint sa capacité d’accueil et d’ouvrir au même moment les frontières aux immigrants européens? Plaidoyer pour une humanité pour toutes et tous, sans distinction de couleur, de race ni de sexe.

Par Goïkoya Kolié