AVEUX DU PREMIER MINISTRE FOFANA : CONSTAT D’UNE CATASTROPHE ÉCONOMIQUE ENDÉMIQUE (Par Goïkoya Kolié )

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Invité à l’émission (Wonkha Yafén), ce qui signifie : « cherchons-en ou décortiquons », en langue nationale soussou, le premier ministre guinéen déclare que le gouvernement reçoit de ses partenaires, les institutions financières internationales, des prêts pour la réalisation de ses projets de subsistance, pour ne pas dire de développement, ce qui évidemment est d’ailleurs un secret de polichinelle, d’autant plus que l’économie du continent africain est extravertie et tournée vers l’extérieur, tout en étant subordonnée aux règles du libre marché que contrôle Washington.

Les animateurs de l’émission souhaitaient recueillir les impressions du Dr Ibrahima Kassory Fofana sur la cherté de la vie, puisque, quelques jours auparavant, celui-ci avait été vivement interpelé à l’Assemblée Nationale par le député Oumar Sidibé, sur la flambée des pris des denrées de premières nécessités.

NOCIVITÉ DE L’AIDE ET PRÊTS, NOTRE RITOURNELLE CLASSIQUE

À propos de « l’aide au développement et des prêts », le lecteur est renvoyé au dernier article de notre série d’articles qui analyse cette question, sous l’intitulé : « Développement politique ou économique, l’Afrique à la croisée des choix ». À la suite de cette chronique, nous voulons insister sur l’élément de conclusion fondamental suivant : l’Afrique ne se développera point de l’assistance, des aides et des prêts de ses partenaires.

À ce propos, les enseignements du prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, de l’universitaire Hollandais Howard Nicholas et de l’économiste Zambienne Dambisa Moyo sont sans équivoque : l’aide publique au développement sert plutôt au développement des entreprises des pays donateurs installées dans les pays bénéficiaires.

Et pour cause, les prêts consentis par nos partenaires et leurs institutions financières sont assortis de conditionnalités opaques qui vont à l’encontre du meilleur intérêt des pays proies. Le flou entourant ces conditionnalités fait polémique et laisse la place à moult interprétations qui requièrent une totale transparence, ne serait-ce que pour recueillir l’adhésion populaire des citoyens, ce qui pourrait facilement s’obtenir par voie référendaire, et permettrait aux gouvernements d’être auréolés du soutien, et éviterait par le fait même, l’opprobre et l’anathème associés à des choix d’orientation économique très discutables et les soupçons de corruption qui accompagnent la gestion desdits prêts.

À défaut d’un tel exercice de transparence, de bonne gouvernance et de véritable démocratie, les gouvernements des pays bénéficiaires ou plutôt les gouvernements des pays victimes des stratagèmes liés aux prêts et aides engagent leur imputabilité.

DÉPENDANCE ALIMENTAIRE

La présente chronique porte essentiellement sur la deuxième bombe que largue le premier ministre guinéen, au cours de son entrevue téléphonique avec Amoulankhi. M. Fofana affirme candidement que contrairement à la Côte d’ivoire et le Mali, les Guinéens importent tout ce qu’ils consomment. La sincérité et l’honnêteté de l’économiste guinéen tranche une réalité qui expose le mal africain : la dépendance alimentaire.

Pire, l’aveu de Ibrahima Kassory Fofana sonne comme une atteinte à la dignité du guinéen. Une atteinte à la dignité de tous les africains exposés à la réalité similaire, sur un continent auquel la nature a tout donné.
Il serait profondément malhonnête d’un point de vue intellectuel et historique d’attribuer la responsabilité de ce paradoxe pathologique à la seule administration Condé ou même à ses prédécesseurs.

La dépendance alimentaire du continent africain a ses racines profondes dans un plan machiavélique concocté par ses envahisseurs coloniaux. Se concentrer uniquement sur la prétendue incompétence de nos dirigeants serait une interprétation de travers du tableau Afrique.

C’est aussi est surtout tomber dans le piège de la trame narrative des médias stipendiés par le nazisme économique international qui n’a de cesse de s’abattre sur l’Afrique, et qui s’invente des expressions négationnistes telle que : victimisation, théorie du complot, sentiment anti-occidental, pour à la fois diluer leur responsabilité et rejeter toute idée de repentance et par ricochet de réparation.

Il est bien plus facile de trouver la situation inexcusable, intolérable, inadmissible ; et les superlatifs seront insuffisants pour tabler sur la responsabilité de nos dirigeants. La réalité est bien plus complexe. Car, si aujourd’hui, le Vietnam qui à l’instar de la Guinée bénéficie exactement du même climat chaud et humide, fait partie des pays qui exportent les denrées alimentaires de premières nécessités dont se nourrissent les Guinéens, nous dégageons l’impression d’une bande de paresseux congénitaux, incapables de se prendre en charge.

Cette observation serait abusive si on omet de mettre en exergue que le Vietnam a réussi une indépendance pleine et entière après plusieurs décennies d’une guerre d’agression armée de deux des armées les plus puissantes de l’histoire récente de l’humanité, dont il sortira victorieux. Le Vietnam a pu infliger une cuisante défaite à l’armée coloniale française à Diên Biên Phû, et les bombardements au napalm de l’armée américaine seront à l’épreuve de la détermination du peuple vietnamien pour acquérir une véritable indépendance.

Le modèle d’indépendance vietnamien est simple : valorisation des traditions agricoles, culturelles traditionnelles ancestrales, avec à la clé, la production, la transformation sur place et la consommation de produits locaux.

C’est donc pour ne pas se perdre dans les méandres du libéralisme économique et de l’assimilation des valeurs politiques (démocratie dictée par l’étranger), des valeurs économiques (libre marché, agriculture basées sur les produits d’exportation), valeurs culturelles (langues et religions étrangères), de ses bourreaux que ce pays prit les armes pour demeurer ce qu’il est, pour demeurer soi-même et couper réellement  le cordon ombilical, pour produire ce qu’il consomme et exporter l’excédent, avec le résultat fort admira qu’on connait aujourd’hui, ce à quoi la Guinée et l’Afrique donnent l’impression d’y avoir renoncé. Nous pensons qu’il va de la survie des Africains d’emprunter ce chemin hétérodoxe vietnamien pour escompter une véritable indépendance et une autosuffisance alimentaire à portée de main.

DÉMOCRATIE ET LIBERTÉ, UNE ARME DE DESTRUCTION MASSIVE ?

Comment l’Afrique est passée de la civilisation des hauts fourneaux, de l’extractrice de fer et d’or à un continent d’assistés sociaux ? Comment le continent africain, qui d’après de nombreux scientifiques et historiens, dont notamment, Mme Diop et Mme Konaré, est passé d’un continent autosuffisant et plus peuplé au XIIème siècle qu’au XXIème, à importateur de produits alimentaires de subsistance, avec moins de population ? Comment sommes-nous passés d’une civilisation de bâtisseurs de pyramides aux damnés de la Terre ?

Comment la Guinée isolée, diabolisée, agressée à de multiples occasions par Charles de Gaulle, ses alliés et ses successeurs de 1958 à 1984, est passée d’un pays qui s‘est doté de 114 entreprises publiques industrielles agricoles et d’élevage à pays qui importe tout ce qu’il consomme aujourd’hui ? La réponse à cette série de questionnements s’oppose au dédouanement ipso facto de la responsabilité de ceux qui ont eu le privilège de la diriger de 1984 à 2021.

L’Afrique aura pourtant prétendument bénéficiées des généreuses missions de civilisation européenne décrétées à Berlin en 1884/1885. Faut-il plutôt comprendre qu’à la suite de plusieurs siècles d’esclavage arabes et judéo-chrétiens, les Européens affinent leurs techniques chirurgicales d’abrutissement des Africains, qui devenaient par le fait des esclaves dans l’enclos continental, où il leur sera dorénavant défendu de produire ce qu’ils consomment au profit des besoins de l’Europe ? Il faut également comprendre que la Côte d’Ivoire et le Ghana ne deviennent pas exportateurs de cacao par nature.

La Guinée ne devient pas exportatrice de banane, de café par nature. Ces pratiques agricoles et commerciales procèdent d’une réorientation des traditions agricoles pour répondre aux besoins de l’Europe naguère coloniale.

Le Vietnam pour sa part, prendra les armes contre deux grandes armées pour s’affranchir de ce schéma. L’Afrique n’a peut-être pas besoin de prendre les armes aujourd’hui, elle se doit tout de même d’envisager le modèle vietnamien qui privilégie les moyens endogènes de développement. L’Afrique ne renonce pas de son plein gré à la production des denrées alimentaires de subsistance de ses populations du jour au lendemain sans coups de fouets coloniaux. L’économie africaine a été extravertie et orientée vers l’extérieur. Elle se retrouve aujourd’hui dos au mur. Encore une fois, sa survie exige ce sursaut d’orgueil pour sortir de sa léthargie.

La démocratie qu’on espérait rempart du marasme africain a plutôt été planifiée et suggérée en soutien aux tares de nos populations. Les Africains se sont collectivement prévalus de l’exercice des libertés excessives garanties par la démocratie de façade pour s’acagnarder. Ainsi, sur le continent nous sommes collectivement des militants des droits dits de l’homme. Nous raffolons des grèves et nous abusons des journées villes mortes. Nous sommes passés maîtres des affrontements avec les forces de l’ordre et de la casse des infrastructures publiques.

Au lendemain d’une journée de grève illégale et des marches interdites, comme des peuples maudits, nos leaders politiques sont heureux d’expliquer à la presse internationale, leur joie d’avoir réussi à paralyser l’administration et surtout l’économie du pays qu’il espèrent diriger un jour. Pendant que nous nous prévalons de nos droits démocratiques et que nous renonçons à la terre, les vietnamiens travaillent pour nous nourrir.
COMMENT INVERSER LES POLITIQUES COLONIALES ?
Les politiques agricoles héritées de la colonisation ont été entretenues par les colons à travers cette brèche du droit d’ingérence par lequel l’Europe et les États-Unis, imbus de leurs puissances militaires, économiques et culturelles s’octroient le devoir moral décomplexé d’imposer leur vision au reste de la planète. Cette suprématie raciale se matérialise dans l’imposition de la démocratie de façade et le libre marché, qui lui s’accompagne des interminables injonctions des IFI, qui vont des ajustements structurels, de la privatisation et ultimement du choix des semences agricoles que les pays tributaires doivent utiliser, après avoir consentis au passage, dans des contrats occultes, au de-financement de leur système de santé et d’éducation.
La charge relève de la volonté politique et des choix politiques douloureux et lourds de conséquence pour les décideurs. Pour se soustraire des soupçons d’une bande de fainéants qui dissimulent une paresse congénitale derrière de fallacieuses et trompeuses valeurs de démocratie et d’exercice de droits et libertés qui leur sont subordonnées, le décideur africain devra à la fois se mettre à dos les premiers bénéficiaires du statuquo (les partenaires de notre démocratie de façade), et leurs propres concitoyens, qu’ils devront contraindre à prendre le chemin des travaux champêtres. La mesure sera draconienne et exigera un moratoire de plusieurs décennies sur le libertinage que garantit la démocratie dans sa version sauvage enjointe aux Africains.
LE MORATOIRE À L’EXEERCICE ABUSIF DE LA DÉMOCRATIE
Faut-il imposer un moratoire à l’exercice abusif des droits démocratiques ? Faut-il limiter certaines libertés de manière à encourager les populations à travailler ?
Le fardeau économique qu’impose la dépendance alimentaire s’évalue en plusieurs générations de catastrophe économique de tous ordres. Si les pays africains devaient s’entêter dans le schéma de développement économique définit par Breton Woods, ils sont voués à l’autodestruction. Le b.a.-ba de l’indépendance est la production agricole, et par extension l’autosuffisance alimentaire. De ce prérequis nait la croissance économique qui débouche sur l’indépendance pleine et entière. Refuser d’emprunter cette voie hétérodoxe ferait en sorte que plusieurs générations d’Africains et leur continent demeureront les gueux de leurs contemporains. Pour éviter cette apocalypse programmée, l’Afrique devra se résoudre à rendre rationnelle la limitation de certains droits et libertés pour survivre. À défaut d’une intervention des États, de la nature de la révolution culturelle de Mao Zedong, ou de celle du président Sankara, qui réussit en quatre années de mobilisation de ses concitoyens, l’autosuffisance alimentaire et de nombreux autres progrès jamais égalés depuis, la catastrophe économique se transformera en commotion sociale incontrôlable. Il n’est jamais trop tard pour mieux faire. Il est temps d’agir. Un moratoire sur l’exercice des droits démocratiques excessifs serait un départ probant. Lorsque des leaders politiques africains se réjouissent de la paralysie de leurs pays, les États se doivent d’agir. Celui qui a bien compris trouvera son salut.

Par Goïkoya Kolié, juriste