Méthodes d’enquête de la « Commission » au Camp Boiro de Siaka Touré

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Ce texte est tiré du livre de notre compatriote Kindo Touré, qui a vécu dans sa chair les terribles sévices du Camp de Siaka Touré, le « Béria » du « Responsable suprême de la Révolution », dont le groupe d’assassins a été éliminé par le Colonel Lansana Conté. Siaka aurait pleuré et demandé pardon devant son peloton d’exécution! 

Kindo dévoile une autre facette du terrible camp de la mort de Sékou Touré. Une lecture pour les guinéens et tous les africains, pour dénoncer nos dictatures et leurs tenants. Des systèmes issus des années 40 du Stalinisme mâtiné de philosophie fasciste enrobée dans une phraséologie « révolutionnaire »

Nous vous recommandons chaudement de vous procurer l’ouvrage, aux éditions de L’Harmattan (voir lien ci-dessous)

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[..]Des bureaux et des habitations du Camp militaire de Kindia avaient été aménagés en hâte pour servir d’annexe à la Maison centrale, de salle d’interrogatoire et de « cabine technique ».

Dans cette prison annexe étaient incarcérés de nombreux détenus, pour la plupart des anciens ministres et hauts cadres dont les interrogatoires n’étaient pas terminés.

Selon des amis qui y avaient séjourné, la commission d’enquête était composée d’officiers de la Gendarmerie ; elle était en constante liaison avec la capitale et les jeeps transportaient des « colis » (entendez des détenus) dans les deux sens.

Cette commission fut présidée, un moment, par M. Alafaix Kourouma; puis ce fut M. Émile Cissé, un fanatique du Parti, nommé entre-temps gouverneur de la Région administrative de Kindia.

Sous l’autorité de ce nouveau président, les sévices et les tortures furent plus cruels, assortis de raffinements diaboliques : pneumatique, électrodes au sexe, agenouillement sur graviers, etc. Les hauts cadres étaient battus à mort. A la Maison centrale, I ‘anxiété était totale.

Ceux qui passaient devant cette épouvantable Commission revenaient les membres déchirés aux coudes et aux genoux, le dos zébré par les nerfs de boeuf servant de fouets.

Le « téléphone de campagne » inconsidérément utilisé avait fait des blessés graves et provoqué des troubles chez nombre de détenus.

Parfois le matin, les officiers de la gendarmerie faisaient leur entrée dans l’enceinte de la Maison centrale et « paradaient » au milieu d’une cohue muette, transie de peur.

C’est à cette époque que notre pauvre ami, Oury Missikoun Diallo passa à « l’interrogatoire ».

Administrateur civil, intelligent, de constitution débile, il est pressé de questions, battu, terrorisé, contraint de dénoncer des « comploteurs » qu’il ne connait même pas ; épuisé, exténué, il se retrouve avec trois feuilles blanches et un « bic «.

Sur la première feuille, il doit inscrire les noms de 25 cadres et intellectuels opposés au régime. Sur la seconde feuille, les noms de 25 commerçants et hommes d’affaires sympathisant du Front, et, sur la dernière, les noms de 25 militaires et paramilitaires hostiles à la Révolution.

Les membres de la commission pour « l’aider », lui soufflent des noms qu’il doit reconnaitre, forcément, et il les inscrit. Si dans ses recherches personnelles, il se trompe par malheur et porte le nom de quelqu’un jugé « bon militant », il est sèchement rappelé à l’ordre et sommé de rayer ; il doit faire attention à ne pas « semer la confusion », « ne pas brouiller les pistes ».

Deux heures après, les trois listes sont dressées, soixante-quinze innocents y sont dénoncés pêle-mêle.

Tout honteux, Missikoun réintègre la salle. Il est accueilli avec intérêt, au milieu de toute l’assistance. Il avoue avoir « dénoncé », sous la torture, soixante-quinze innocents. A ces mots, un tollé de protestations et d’injures éclate : Missikoun est traité de lâche, d’ordure, de chiffe ! Il répond laconiquement :

-Comme vous devez y passer, vous verrez bien…

Les paris sont faits.

Missikoun vit dans l’isolement ; il n’en fait pas un problème.

Deux semaines après, ses compagnons passent à l’interrogatoire. En revenant, tête baissée, humilié dans son amour-propre, Hayeck, à son retour tente de se suicider. Il a fallu le placer sous la surveillance vigilante du chef de chambre. Il se disait qu’il ne voulait à aucun prix, se retrouver face à ces personnalités de Labé dénoncées par lui sous la torture.

En dernière position, ce fut le tour de El Hadj Oumar Kounda Diallo, résolu à mourir sous la torture plutôt que de dénoncer des innocents. Parti en excellente condition physique, il revint 4 heures après soutenu par deux geôliers qui l’introduisent et l’abandonnent à la porte de la salle. Dans un élan de solidarité, toute la salle se mobilise, le transporte et le couche. Il souffre atrocement, les bras sont enflés, les coudes présentent de vives blessures. Il ne peut se tranquilliser sur sa couchette. Il demande, sans arrêt, à boire ; or depuis quelques jours nous sommes soumis à la diète ; les gardes nous vendent 300 sylis une Guigoz remplie d’une eau trouble, et il faut les prier par-dessus le marché.

Quelques heures après, reprenant lentement ses sens, Kounda Diallo dans un souffle, à peine audible, nous dit sa satisfaction de n’avoir pas dénoncé des innocents. Il se rétablit progressivement mais aux coudes et aux genoux les plaies sont à peine fermées par des plaques de sang coagulé. Il marche encore difficilement, ses mains sont toujours inertes; il faut tout faire pour lui.

Quelques jours après, un matin, la porte s’ouvre, M. Oumar Kounda est demandé; un officier de la Gendarmerie le presse de faire vite. Toute la salle spontanément debout, l’entoure, le supplie avec insistance de faire comme tout le monde, de ne pas se laisser torturer sans raison. Kounda, harcelé, est mis en demeure de donner sa parole d’honneur ; il le fait à contre-coeur.

Revenu du Camp trois heures après, il est encore une fois en piteux état : ses blessures qui se cicatrisaient se sont réouvertes, le pus et le sang coulent, un genou lui fait atrocement mal; on en extrait un morceau de granit…

Il nous explique : alors qu’il était agenouillé sur des morceaux de granit répandus sur le sol carrelé, un gendarme s’était assis à califourchon sur ses épaules. Il présente partout des plaies saignantes. Finalement, il avait écrit comme tout le monde les noms et prénoms de 75 innocents dont chacun dénoncerait aussi 75 autres !

C’est la trouvaille de la « Commission d’enquête « présidée par M. Emile Cissé.

Un jour, en revenant du camp où il avait été convoqué pour l’enregistrement sur bande et la signature de sa déposition, Kounda m’appelle à ses côtés. Il me dit:

— Je vais te charger d’une commission pour M. Mamadou Tounkara. Je suis convaincu que je ne sortirai pas d’ici vivant. Ce que l’on m’a fait écrire, lire, enregistrer et signer est extrêmement grave ; chaque ligne de cette déposition de quatre pages signe ma condamnation à mort ; la Commission a obtenu ce qu’elle voulait, le reste n’est plus qu’une question de temps. Dites à Néné Gallé, à Mamadou Tounkara, à tous les miens et autres parents que j’ai été victime d’une affreuse cabale. Personne n’y croira d’abord, l’enregistrement est fait pour confondre et convaincre tout le monde. Mais l’Histoire se chargera de rétablir la vérité.

Le 30 août 1971, Kounda et d’autres cadres, cruellement ligotés, transportés au pied du mont Gangan furent exécutés sommairement.

Pauvre Kounda ! Je devrais dire Brave Kounda !

Repose en paix et que Dieu t’accorde sa Miséricorde, son Paradis. Amen !

 

Extrait de l’ouvrage de Kindo Touré :

« Unique Survivant du « Complot Kaman-Fodéba » Editions L’Harmattan. Paris, 1987. 184 p.