Procès du 28 septembre 2009 : et si la vérité était amère ?

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Généralement, lorsque les militaires font un coup d’État, c’est le plus gradé du Groupe des putschistes qui est porté à la tête.
Il en a été ainsi en Guinée avec le Colonel Lansana Conté et ailleurs, avec le Colonel Sangoulé Lamizana en Haute-Volta (Burkina Faso), le Général Félix Malloum au Tchad, le Colonel Ironsi au Nigeria, le Colonel Sény Kountché au Niger, le Colonel Tefery Banté en Ethiopie, le Général Ankrah au Ghana, le Colonel Jules Andramazoo à Madagascar, le Capitaine Valentin Strasser en Sierra Leone, le Général Idi Amin Dada en Ouganda, le Colonel Joseph Désiré Mobutu au Congo Kinshasa, le Commandant Alfred Raoul au Congo Brazzaville, le Colonel Jean-Bedel Bokassa en Centrafrique, le Général Robert Guéï en Côte d’Ivoire,… la liste est longue.
Curieusement, en Guinée, ceux qui ont organisé le coup d’État contre le cadavre du Général Lansana Conté ont préféré mettre à la tête de l’Etat, celui qui a l’habitude de faire preuve de générosité avec l’argent public détourné de sa destination légale. En effet, le Capitaine Dadis est un homme généreux. Une qualité qui l’aurait habité depuis sa jeunesse à N’Zérékoré.
Mais, à quoi est due la popularité du bouillant Capitaine dans l’armée ? 
À écouter son aide de camp, Toumba Diakité, son ministre de la Sécurité présidentielle, Claude Pivi et bien d’autres personnes, on est tenté de conclure que l’immense popularité de Dadis dans l’armée résulte de sa propension à distribuer l’argent à tous les nécessiteux qui lui en demandaient et à toutes autres personnes qu’il voulait mettre à son service.
Toumba Diakité qui n’a connu Dadis qu’un an avant le coup d’état, a affirmé à la barre : «  Moi, je ne connaissais pas l’argent. C’est Dadis qui m’a montré l’argent ». . Donc c’est à cause de l’argent qu’il s’est battu bec et ongles pour donner le pouvoir au Capitaine Dadis, au détriment d’un Général et d’un Colonel qui sont leurs chefs hiérarchiques. 
Si l’on suit la logique de Toumba, on est tenté de déduire ce qui suit : lorsqu’un officier vous donne goût à l’argent, pendant qu’il est gestionnaire du carburant de l’armée, vous vous attendrez certainement à mettre multimillionnaire lorsque celui-ci sera Chef de l’Etat. 
Cette vue de l’esprit est d’autant plus plausible que, médecin de son état, le lieutenant Toumba a préféré être fièrement le garde de corps de son argentier, au lieu de solliciter un poste de ministre ou de directeur d’un grand hôpital. On pourrait déduire que c’est à cause de l’argent qu’il a préféré être l’aide de camp du généreux Capitaine qui lui a montré le franc guinéen. Il faut être à côté de lui pour en avoir suffisamment.
Ce raisonnement serait valable aussi pour Claude Pivi qui a dit avoir écarté le Colonel Sékouba, suite à la proposition du Capitaine Issa, pour imposer le Capitaine Dadis. L’un se vante d’avoir écarté un Général et de l’avoir tancé en public, l’autre est fier d’avoir écarté le chef hiérarchique du généreux Capitaine. Toumba et Pivi qui réclament fièrement, chacun à sa manière, la paternité de l’octroi du pouvoir de Dadis, l’auraient fait (sauf erreur) pour profiter des largesses du bouillant et généreux Capitaine. Mais, voyons ! Et soyons sérieux !
Quel est l’argent que Capitaine Dadis distribuait, si ce n’est l’argent des tickets de carburant, dotation de l’armée guinéenne ? 
Donc l’argent public, c’est-à-dire l’argent du contribuable guinéen. Curieusement, aucun ministre de la Défense, aucun Chef d’état-major, aucun officier général, aucun inspecteur des finances n’a daigné s’intéresser à la gestion du carburant de l’armée. La raison est simple : chacun était graissé par le généreux Capitaine qui avait la confiance du Président Conté, affectueusement appelé Papa.
C’est d’ailleurs à cause de cette liberté de manœuvre que l’idée de renverser le Président Conté n’a jamais effleuré l’esprit du Capitaine et de sa cohorte. Il fallait attendre la mort de Papa Conté pour prendre le pouvoir, sans effusion de sang, sous le regard irresponsable des officiers généraux et des Institutions républicaines qui ont manqué d’anticipation, sachant bien que le Président Conté était mourant.
Entre un capitaine, gestionnaire de carburant et un général ou un colonel qui ont commandé des bataillons et dirigé des contingents sur les fronts de combat, qui est logiquement plus outillé à diriger un pays ?
Toumba et Pivi ont foulé aux pieds les principes de bon sens pour donner le pouvoir à celui qui les a habitués à l’argent et au gblin-gblin. C’est cela la vérité. Malheureusement, et malgré sa bonne foi, Dadis n’avait aucune prédisposition en termes de commandement militaire, de gestion des hommes et de la chose publique. Le pouvoir l’a rendu insaisissable et incontrôlable, projetant une piètre image de notre pays. C’est la raison de la chienlit qui a caractérisé la vie publique guinéenne en 2009 et 2010. La république était à terre !
C’est avec ce procès que l’on se rend compte de la profondeur de la déliquescence de l’Etat guinéen durant la Transition 2009-2010. La Guinée était descendue bas. Très bas…Trop bas. Elle traine encore les balafres de ces années maudites et lugubres. Une honte nationale pour un pays qui se voulait modèle en Afrique ! Plus le procès avance, plus j’ai honte. Et dire que le pire pourrait venir ! Pauvre Guinée ! Puisse Dieu nous en sortir dans le respect du droit, dans la paix et la cohésion nationale.
Par Ibrahima Jair Kéïta