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Transition en Guinée : plus dur est le désenchantement

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 Le coup d’État du colonel Doumbouya avait été salué, y compris dans le camp de certains démocrates. Un an après, la déception est à la hauteur des espoirs soulevés.

C’est peu de dire que le contraste est saisissant entre les images des rues de Conakry dans les heures qui ont suivi le putsch du 5 septembre 2021 et celles illustrant l’atmosphère de la fin juillet 2022 dans la capitale guinéenne.

En effet, les militaires qui ont renversé Alpha Condé, fort d’un troisième mandat très contesté, ont d’abord été accueillis par une foule en liesse à Conakry. Neuf mois plus tard, ils en sont réduits à interdire les manifestations sur la voie publique. Celles des 28 et 29 juillet derniers ont été réprimées dans le sang, faisant au moins 5 morts.

Et quelques jours plus tard, le 9 août, c’est rien moins qu’un décret d’interdiction pur et simple du Front national de défense de la Constitution (FNDC), vaste coalition de partis, syndicats et organisations de la société civile, qui est promulgué.

Que s’est-il passé entretemps ? Petit à petit, les espoirs suscités par les putschistes ont été douchés.

Après des mois d’incertitude sur le calendrier de la transition, la junte a annoncé, le 30 avril 2022, que celle-ci durera trois ans là où les partis politiques préconisaient un calendrier de dix-huit mois et la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) faisait pression pour un passage express de six mois de la junte au pouvoir. Vaine pression.

 

Malgré des gages de bonne volonté…

Le colonel-président Mamady Doumbouya, 43 ans, ancien sous-officier de la Légion étrangère en France, à la tête du Groupement des forces spéciales constitué par Alpha Condé, avait promis un autre « système » de gouvernance respectueux de la justice et axé sur la lutte contre la corruption. Par ailleurs, Doumbouya, qui appartient à l’ethnie malinké comme Alpha Condé, a libéré le 8 septembre 2021 quelque 79 opposants, principalement des Peuls, dans une tentative d’apaisement. L’ancien chef de l’État, Alpha Condé, a de son côté été placé en résidence surveillée, puis libéré le 22 avril 2022. Il s’est envolé pour la Turquie où il est suivi médicalement. Par ailleurs, une Cour de répression des infractions économiques et financières (Crief) a été instaurée. Un ancien Premier ministre d’Alpha Condé, Ibrahim Kassory Fofana, incarcéré en avril, doit ainsi répondre d’accusations de détournement, de blanchiment et de corruption portant sur 4,5 millions d’euros.

… des décisions qui défient la logique démocratique

Cela dit, parallèlement, le chef de la junte ne s’est pas gêné pour verrouiller son pouvoir, avec fermeté. « Chassez le naturel, il revient au galop », analyse Aliou Barry, spécialiste de l’armée et directeur d’un think tank à Conakry, le Centre d’analyse et d’études stratégiques (CAES). « La rupture espérée ne s’est pas produite parce que l’armée, qui s’est infiltrée dans les rouages du pouvoir sous la présidence de Lansana Conté, de 1984 à 2008, reste maîtresse de la situation. » L’homme fort et le cerveau du CNRD ne serait autre que le général Aboubacar Sidiki Camara, surnommé « Idi Amin », actuel ministre délégué à la présidence chargé de la Défense. « Alpha Condé s’en méfiait tellement qu’il l’a nommé ambassadeur à Cuba, rappelle Aliou Barry. C’est le parrain de Mamady Doumbouya, qu’il a présenté à Alpha Condé. On lui prête des ambitions hyper-présidentielles, et c’est l’homme incontournable. »

Sur le plan de la gouvernance, des signes inquiétants sont apparus. Dès le 22 janvier 2022, le Conseil

national de transition (CNT), qui fait office de Parlement, est constitué de 81 membres nommés par le président de la Transition. Le manque de représentation de la classe politique guinéenne, qui n’y compte que 15 membres, a provoqué des tensions. Celles-ci ont culminé lorsque la junte a tenté d’intimider les anciens Premiers ministres et opposants Cellou Dalein Diallo et Sidya Touré. Dans le cadre d’une opération de « récupération des domaines de l’État », les autorités ont procédé, d’une part, à la démolition de la résidence privée de Cellou Dalein Diallo, et d’autre part, affecté celle de Sidya Touré au Bureau guinéen des droits d’auteur (BGDA).

L’avenir légitimement questionné…

Dans un tel contexte, les Assises nationales ouvertes le 22 mars 2022 dans une perspective de « réconciliation » ont été reçues avec circonspection. Plusieurs partis politiques ont ainsi décidé de les boycotter. Cellou Dalein Diallo, chef de l’opposition aujourd’hui en exil à Dakar, a expliqué que « les militaires parlent d’assises nationales, mais convoquant les personnes une par une, refusent d’avoir un dialogue structuré avec les partis politiques ». Et de poursuivre : « Seul le consensus aurait pu conduire et orienter l’action publique, surtout pour la sortie de la période d’exception. » De quoi rendre l’avenir des plus incertains.

« Un scénario à la Moussa Dadis Camara n’étant pas à exclure », selon un diplomate occidental en poste à Conakry.

Rappelons-nous : ce jeune capitaine putschiste avait d’abord promis en 2008 qu’il ne se présenterait pas à la présidentielle, comme Mamady Doumbouya. Il avait fini par annoncer sa candidature et avait poursuivi en réprimant l’opposition manu militari. Cela avait débouché sur un massacre le 28 septembre 2009 causant la mort de 157 personnes et le viol d’une centaine de femmes au grand stade de Conakry. Cellou Dalein Diallo, dont les côtes ont été brisées ce jour-là, s’interroge aujourd’hui sur la possibilité de voir les élections se tenir sous le contrôle des Nations unies : « La crise de confiance est si profonde en Guinée que seule la présence de l’ONU, de la Cedeao et de l’Organisation internationale de la francophonie pourrait rassurer tout le monde. La délinquance électorale a atteint un tel niveau que la démocratie est dévoyée dans notre pays. »

… du fait de nuages noirs sur le politique et le militaire

La trajectoire prise par la Guinée semble être celle de l’autoritarisme et certains craignent jusqu’à un retour à l’ère du parti unique du père de l’Indépendance, Sékou Touré, aujourd’hui réhabilité. En décembre, l’aéroport international de Conakry a été baptisé de son nom au grand dam des familles des nombreuses victimes de cet ancien dictateur. Une réalité frappante : les forces spéciales créées en 2018 par Alpha Condé pour protéger son pouvoir sont en train de se multiplier en unités suréquipées non seulement au sein de l’armée, mais aussi de la gendarmerie et de la police. « La majorité de l’armée est déçue et couve un vrai ressentiment, estime Aliou Barry. Elle ne se reconnaît pas dans Doumbouya, qui n’a pas de parcours en Guinée. Les familles de la centaine de militaires tués autour de la présidence lors du putsch du 5 septembre 2021 cherchent les corps de ceux-ci. »

Autant dire que les conditions et les ingrédients d’une certaine défiance sont réunis. L’avenir de la Guinée s’écrit avec bien des points d’interrogation.

Le Point