Accueil SOCIÉTÉ Juin 2002 – Juin 2026 (24 ans) : le voyage mémoriel de...

Juin 2002 – Juin 2026 (24 ans) : le voyage mémoriel de Lansana Conté au Sénégal sur les traces de sa jeunesse militaire

0
60
LANSANA CONTE, PRESIDENT OF GUINEA (Photo by ? Patrick Robert/Sygma/CORBIS/Sygma via Getty Images)

Le voyage mémoriel de Lansana Conté au Sénégal en 2002 reste, vingt-quatre ans après, l’une des pages les plus humaines et les plus authentiques de la diplomatie ouest-africaine. Président peu enclin aux protocoles et aux tapis rouges, le général guinéen avait accepté, en juin 2002, de se déplacer sur le sol sénégalais pour soixante-douze heures, non pas pour un grand sommet diplomatique, mais pour renouer avec sa propre histoire : celle d’un enfant de troupe formé au Prytanée militaire de Bango à Saint-Louis, qui revenait, un demi-siècle plus tard, saluer l’institution qui l’avait forgé, aux côtés du président Abdoulaye Wade.

Il y a vingt-quatre ans, juin 2002-juin 2026, Lansana Conté offrait à la diplomatie ouest-africaine l’une de ses pages les plus humaines.  

Aussi, lorsque le 13 juin 2002 son avion se posa sur le tarmac de l’aéroport Léopold Sédar Senghor de Dakar, ce n’était pas un voyage ordinaire.

C’était, pour qui savait lire entre les lignes, quelque chose de beaucoup plus rare : un aveu. Un aveu de mémoire. Un aveu de fraternité. Et, dans l’entre-deux des crises qui ensanglantaient alors la sous-région, un aveu de nécessité.

Le Sénégal de juin 2002 vit dans l’exaltation. Les Lions de la Téranga Diouf, Diop, El-Hadji  viennent de terrasser la France championne du monde et de filer jusqu’en quarts de finale d’une Coupe du monde disputée en Corée et au Japon. La fièvre du football a submergé le pays. Abdoulaye Wade, à la tête d’un Sénégal galvanisé, vient de prendre les rênes tournantes de la CEDEAO.

À quelques centaines de kilomètres à l’est, la réalité est moins festive. La Guinée encaisse depuis des années les contrecoups des guerres civiles libérienne et sierra-léonaise. Des centaines de milliers de réfugiés ont traversé ses frontières. Conakry brûle d’une autre flamme, celle des crises sécuritaires qui rongent le bassin du fleuve Mano.

C’est dans ce contexte que Lansana Conté accepte, chose rare, de se déplacer. Soixante-douze heures sur le sol sénégalais. Une visite officielle au format ramassé, loin des mégasommets et de leur théâtralité. Abdoulaye Wade l’accueille avec les honneurs dus à un pair, aux côtés de la Première ministre Mame Madior Boye. Les deux hommes se connaissent. Ils se respectent d’une estime taillée dans le granit de leurs expériences communes. Mais l’essentiel de ce voyage ne se jouera pas à Dakar.

Le vendredi 14 juin 2002, une requête singulière filtre des services du protocole guinéen : le président Conté souhaite rejoindre Saint-Louis par le train. Pas par voiture. Pas par avion. Par le train  comme dans sa jeunesse.

Car c’est là que tout a commencé. Entre 1953 et 1956, un jeune Guinéen du nom de Lansana Conté avait poussé les portes du Prytanée militaire Charles Ntchoréré de Bango, au cœur de cette Saint-Louis aux allures de capitale endormie sur ses lauriers coloniaux. Enfant de troupe, matricule de la promotion 1953, il y avait appris la discipline, la rigueur, le sens de l’honneur. Il y avait appris, surtout, que le soldat ne se définit pas par les galons qu’il porte, mais par les valeurs qu’il incarne.

Quarante-neuf ans plus tard, il veut retrouver ces sensations. Il veut remonter le temps à bord du légendaire train spécial « Laye Lô ».

Les deux présidents embarquent depuis la localité de Rao. À l’arrivée en gare de Saint-Louis, la ville explose. Sénégalais et Guinéens confondus dans la même liesse, le même battement de tam-tams, le même sentiment que quelque chose d’historique est en train de se passer. Conté et Wade traversent ensemble le mythique Pont Faidherbe, ce pont de fer rouge jeté sur le fleuve Sénégal depuis 1897. Ils s’avancent sur la Langue de Barbarie, cette presqu’île de sable qui fut le cœur battant de l’Afrique occidentale française. Le général marche lentement. Il observe. Il se souvient.

Puis vient le moment dont personne, ce jour-là, ne mesurera pleinement la portée historique.

En franchissant les portes du camp militaire de Bango, Lansana Conté entre dans sa propre légende. Ce n’est pas seulement la première fois qu’il revient en ces lieux depuis son départ d’élève, un demi-siècle plus tôt. C’est la toute première fois que deux chefs d’État en exercice visitent simultanément l’institution.

Un ancien élève du Prytanée est devenu président de son pays  et il revient, accompagné d’un autre président, saluer l’institution qui l’a formé.

Devant les rangs impeccables des jeunes enfants de troupe alignés sous le soleil, Conté se tait quelques instants. Que voit-il dans ces visages d’adolescents debout dans la discipline militaire ? Son propre visage, peut-être, en 1953. La même détermination. La même ignorance du destin qui les attend.

La scène ne dure que quelques minutes. Elle restera gravée dans les mémoires de ceux qui y assistèrent comme l’un des moments les plus authentiques jamais offerts par un chef d’État africain à ses pairs et à son peuple.

Le samedi 15 juin, les séances de travail ont abouti à une feuille de route sérieuse : sécurisation des frontières communes, renforcement des échanges économiques, coordination face aux menaces sécuritaires transfrontalières. Rien d’anecdotique dans cette époque où le fleuve Mano charrie autant de réfugiés que d’armes.

Mais c’est sur le tarmac de l’aéroport de retour, au moment de prendre congé, que Lansana Conté offre à la presse internationale l’une de ces formules qui résument un homme mieux que n’importe quelle biographie. Interrogé sur la solidité des liens entre les deux pays, le général répond avec cette placidité bourrue qui était sa marque :

« Les peuples ne changent pas de position, mais par contre les gouvernements le font en fonction de leurs intérêts égoïstes. »

Six mots de trop, et toute la langue de bois diplomatique s’effondre. Conté ne parle pas pour les archives. Il parle pour les peuples  le guinéen et le sénégalais  qu’il venait de voir, encore une fois, se fondre en une seule et même humanité sur les bords du fleuve.

Vingt-quatre ans ont passé. L’Afrique de l’Ouest a changé de visage à plusieurs reprises. Des régimes sont tombés. Des frontières ont bougé. Des alliances ont été nouées, défaites, renouées. Lansana Conté lui-même s’est éteint en décembre 2008, laissant derrière lui une Guinée au destin encore incertain.

Mais ce voyage de 72 heures demeure. Il demeure parce qu’il dit quelque chose d’essentiel sur ce que peut être la diplomatie lorsqu’elle accepte de se déshabiller de son protocole : non plus la gestion froide des intérêts entre États, mais la reconnaissance vivante d’une histoire partagée entre des peuples qui se ressemblent bien plus qu’ils ne diffèrent.

Il demeure parce que le geste de Conté à Bango  revenir en enfant devant l’institution qui l’avait forgé  appartient à cette catégorie rare d’actes politiques qui sont, avant tout, des actes humains.

Et il demeure enfin parce qu’à l’heure où l’intégration sous-régionale cherche de nouveaux langages pour convaincre des peuples fatigués, la mémoire de ce train roulant entre Rao et Saint-Louis rappelle une vérité simple : les grandes histoires d’Afrique ne s’écrivent pas dans les salles de conférence. Elles s’écrivent sur les ponts de fer rouge, dans les cours d’écoles militaires, et dans les yeux des enfants de troupe qui ne savent pas encore ce qu’ils vont devenir.

Minkael BARRY 

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici