25 août 1958 – 25 août 2026. Ce mardi marque le 68 anniversaire de la visite du général de Gaulle à Conakry, une escale qui allait précipiter la Guinée vers une indépendance immédiate et rompre, en cinq semaines à peine, un demi-siècle de présence coloniale française.
Rappelé au pouvoir en pleine crise du 13 mai 1958, le général de Gaulle prépare une nouvelle Constitution destinée à fonder la Ve République et à substituer à l’Union française une « Communauté » franco-africaine, soumise à référendum. Comme le retrace l’historien Paul-Marie de la Gorce dans sa biographie De Gaulle, publiée chez Perrin en 1999, le Général entreprend alors une tournée qui le mène de Madagascar au Congo, puis en Côte d’Ivoire, en Guinée et au Sénégal.
L’historienne Guia Migani, dans son article consacré à Sékou Touré et à la contestation de l’ordre colonial paru dans la revue Monde(s) en 2012, montre que le discours guinéen ne différait guère, sur le fond, de ceux des autres dirigeants du Rassemblement démocratique africain : c’est surtout la mise en scène de la contestation, plus que son contenu, qui heurtera le Général et ses représentants.
Le 25 août 1958, en fin d’après-midi, l’avion du général de Gaulle se pose sur le tarmac de l’aéroport de Conakry en provenance d’Abidjan, où il vient d’achever une étape ivoirienne. Il est alors 16 heures lorsque le chef du gouvernement français touche le sol guinéen, pour ce qui doit être une escale d’à peine dix heures avant deux discours qui vont sceller le sort du pays.
Ahmed Sékou Touré, alors maire de Conakry et vice-président du Conseil de gouvernement, accueille en personne le Général sur le tarmac, aux côtés du gouverneur Jean Mauberna.
L’accueil réservé à de Gaulle n’a rien d’improvisé. Le Parti démocratique de Guinée (PDG) de Sékou Touré a appelé ses militants à se mobiliser pour offrir au chef de l’État français une réception à la hauteur de l’événement, et la population s’est massée tout au long du trajet de l’aéroport vers la ville.
Une foule vêtue de blanc acclame le cortège jusqu’au siège du gouverneur, tandis que des partisans scandent « Syli ! », du nom de l’éléphant, animal symbole du pays et surnom donné à Sékou Touré.
D’après l’historienne des Actualités françaises citée par l’Ina, Sékou Touré cherchait, par cette démonstration de force organisée par son parti, à obtenir la même reconnaissance que celle accordée aux autres dirigeants du Rassemblement démocratique africain, alors qu’il restait peu connu du Général.
Après une brève entrevue avec de Gaulle dans le salon officiel de l’aéroport, puis au quartier de Kaloum, c’est devant l’Assemblée territoriale de Guinée, à Conakry, que se joue l’épisode décisif. Sékou Touré y prend la parole le premier. C’est là qu’il proclame que la Guinée préfère « la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage » et qu’elle ne renoncera jamais à son droit à l’indépendance.
L’historien Abdoulaye Diallo, qui a reconstitué cet échange dans son article de référence sur la déconstruction du mythe guinéen, publié dans la revue Outre-Mers en 2008, rapporte que de Gaulle réplique sur le ton d’un homme mis au défi : l’indépendance, dit-il, est à la disposition de la Guinée, elle peut la prendre en votant « non » le 28 septembre, et la Métropole n’y fera pas obstacle mais le pays en tirera les conséquences. C’est cette phrase, écrit Abdoulaye Diallo, qui scelle l’issue de la confrontation avant même la tenue du vote.
La délégation métropolitaine dont Pierre Messmer et Bernard Cornut-Gentille ne découvre le contenu du discours de Sékou Touré que quelques minutes avant sa lecture, sans avoir le temps d’en demander la moindre correction ; de Gaulle lui-même n’en prendra connaissance qu’en l’entendant prononcer devant l’Assemblée.
L’échange des deux hommes laisse un froid immédiat. Selon la biographie de Sékou Touré rédigée par le diplomate André Lewin, de Gaulle est visiblement pris de court par la teneur du propos guinéen, lui qui n’avait pas préparé de réponse à une telle mise en cause publique.
La foule guinéenne, elle, salue avec ferveur les mots de son dirigeant, mais l’entourage français, selon le récit de la tribune d’Alfousény Magassouba, est décrit comme « traumatisé » par ce qu’il vient d’entendre dans le salon officiel puis à l’Assemblée. L’atmosphère protocolaire de la visite officielle cède la place à une tension à peine dissimulée pour le reste de l’escale.
C’est en repartant de l’Assemblée que de Gaulle rend son verdict, loin des micros. Le témoignage le plus direct côté français reste celui de Pierre Messmer, alors haut-commissaire de l’Afrique occidentale française. Dans ses mémoires Après tant de batailles, publiées en 1992, Messmer raconte qu’à peine reparti de l’Assemblée, le Général réunit dans son bureau le ministre, le gouverneur et lui-même pour trancher sans détour : la France, déclare-t-il, n’a plus rien à faire en Guinée, et le pays s’en ira avant la fin septembre.
Messmer y rapporte également que de Gaulle, prenant Sékou Touré à part avant de regagner l’aéroport pour son vol vers Dakar, lui aurait dit que la République française n’était plus celle qui « rusait plutôt que de décider », et qu’elle pouvait vivre très longtemps sans la Guinée. Le Général quitte Conakry dans la soirée du 25 août, au terme d’une escale qui restera la plus courte, mais la plus lourde de conséquences, de toute sa tournée africaine.
Cinq semaines plus tard, le 28 septembre 1958, onze colonies d’Afrique noire et Madagascar votent « oui » et rejoignent la Communauté. Seule la Guinée dit « non », à une écrasante majorité.
De retour à Paris, le Général tient parole. Conformément à son avertissement de Conakry, la France rompt aussitôt et brutalement les liens administratifs, financiers et techniques avec son ancienne colonie.
Selon les inventaires des Archives diplomatiques françaises, la mission administrative dirigée par le gouverneur Risterucci est liquidée dès la fin de l’année 1958, tandis qu’une mission diplomatique se met en place à Conakry dans l’urgence.
Le journaliste Sékou Oumar Sylla, dans un article consacré à l’histoire de la monnaie guinéenne, résume l’ampleur de cette rupture : Paris retire ses archives administratives, interrompt les chantiers d’équipement en cours, bloque à l’étranger les marchandises guinéennes, gèle les avoirs du pays et coupe ses subventions.
Le retrait des cadres techniques est si expéditif que des fonctionnaires français vont jusqu’à dévisser les ampoules électriques, emporter les plans des canalisations d’égouts de Conakry, voire brûler des médicaments plutôt que de les laisser aux Guinéens.
Cette rupture administrative se double, dès 1959, d’une opération plus discrète : les services secrets français (le SDECE) lancent depuis une base sénégalaise l’opération Persil, destinée à déstabiliser le jeune État et à évincer Sékou Touré, notamment en armant et en formant des groupes d’exilés guinéens opposés au président, et en rendant inutilisables au Sénégal et au Mali les francs restés en circulation en Guinée.
Entre 1958 et la mort du général de Gaulle en 1970, les deux hommes ne se réconcilient jamais. Alors que certains hauts fonctionnaires français plaident en faveur de négociations avec le nouvel État guinéen, de Gaulle, encore marqué par l’affront reçu à Conakry, refuse toute conciliation durant les années qui suivent.
Les relations diplomatiques entre les deux pays, déjà exsangues, sont même totalement rompues en 1965, une période pendant laquelle les diplomates français passent par les canaux italiens pour communiquer avec leurs homologues guinéens. Sékou Touré, de son côté, multiplie les dénonciations de complots qu’il attribue à Paris et à ses voisins ivoirien et sénégalais, ce qui le pousse à se rapprocher du bloc socialiste et à obtenir l’appui de la Chine et de l’URSS.
Le général de Gaulle meurt en novembre 1970 sans que la rupture de 1958 n’ait jamais été formellement soldée entre les deux hommes.
Georges Pompidou, qui succède à de Gaulle à l’Élysée, hérite de cette relation glaciale sans chercher à en inverser le cours. Les années 1970 et l’arrivée de Pompidou sont plutôt synonymes d’apaisement prudent entre les deux pays, le nouveau président français choisissant de ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures guinéennes, sans pour autant relancer une véritable coopération.
La normalisation véritable des relations franco-guinéennes n’interviendra qu’après son mandat.
C’est finalement Valéry Giscard d’Estaing qui referme cette page ouverte vingt ans plus tôt. Élu à l’Élysée en 1974, il amorce la reprise des relations diplomatiques dès juillet 1975 avec la nomination d’André Lewin comme premier ambassadeur de France à Conakry depuis la rupture.
Le geste le plus spectaculaire survient en décembre 1978 : du 20 au 22 décembre, Giscard d’Estaing effectue une visite d’État en Guinée, à l’invitation du président Ahmed Sékou Touré, accompagné d’une importante délégation ministérielle. Dans son discours prononcé au stade du 28-Septembre à Conakry, retranscrit par les archives de l’Élysée, le président français déclare venir célébrer la réconciliation entre les deux pays et rechercher ensemble les voies d’une coopération renouvelée. Quelques jours plus tard, au stade fédéral de Labé, il évoque un voyage « commencé sous le signe de la réconciliation » et achevé « sous le signe de l’amitié », avant de saluer Sékou Touré et d’appeler de ses vœux le rétablissement d’un climat de confiance entre les deux peuples. Vingt ans jour pour jour après la visite orageuse du général de Gaulle, ce voyage marque la clôture officielle de la brouille née à Conakry, avant que Sékou Touré ne se rende à son tour à Paris en septembre 1982, cette fois pour y rencontrer François Mitterrand.
La figure de Sékou Touré, entré dans l’Histoire comme l’homme qui « a dit non à l’homme qui a dit non », doit largement son aura à cette journée. Mais cette postérité mérite d’être nuancée : dans son essai Tyrans d’Afrique, paru chez Perrin en 2021, le journaliste Vincent Hugeux rappelle l’écart entre la rhétorique de liberté de 1958 et les dérives autoritaires que connaîtra le régime guinéen jusqu’à la mort de Sékou Touré en 1984.
Dès 1961, dans Cinq hommes et la France*, publié au Seuil, Jean Lacouture avait déjà fait de cette rencontre l’un des moments-clés de la décolonisation africaine, alors que les événements étaient encore tout récents.
Le diplomate André Lewin, de son côté, en a fait le pivot du destin politique guinéen dans sa biographie en plusieurs tomes, *Ahmed Sékou Touré, 1922-1984*, parue à L’Harmattan et fondée sur des centaines de témoignages directs recueillis auprès des acteurs de l’époque.
Soixante-huit ans après, le 25 août reste commémoré en Guinée comme le symbole du choix de la dignité contre la tutelle coloniale. Mais les travaux les plus récents des historiens invitent à nuancer le récit d’une rupture unilatéralement voulue par Conakry, en soulignant le rôle déterminant de la réaction personnelle, immédiate et sans appel du général de Gaulle face à ce qu’il perçut comme un affront public une réaction dont les vingt années de froid diplomatique qui suivirent, jusqu’au voyage réparateur de Valéry Giscard d’Estaing en 1978, porteront la marque.
Minkailou BARRY









