Enlèvement de bébés à Conakry : l’horreur cachée des maternités guinéennes

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Dans les couloirs aseptisés des maternités guinéennes, une violence indicible se déploie sous le couvert de la bienveillance médicale. Des nouveau-nés disparaissent entre les mains de celles qui devraient les protéger. Des mères se réveillent les bras vides, le ventre encore douloureux, face à un vide qu’aucun mot ne peut combler.

Et pendant ce temps, des sages-femmes et infirmières  gardiennes supposées de la vie se muent en complices d’un crime qui défie l’entendement humain.

Le 1er octobre 2025, au Centre Médical Communal de Ratoma, commune populaire de la capitale guinéenne, un bébé a été enlevé quelques heures après sa naissance. Vingt jours d’enquête acharnée par la Direction Centrale de la Police Judiciaire ont été nécessaires pour retrouver l’enfant. Vingt jours durant lesquels une mère a vécu l’enfer sur terre, oscillant entre désespoir et folie, cherchant dans chaque visage de nourrisson l’étincelle de reconnaissance qui lui dirait : « C’est mon sang, c’est ma chair. »

Ce cas, médiatisé par la presse guinéenne, n’est que la partie émergée d’un iceberg glaçant. Car ce phénomène ne date pas d’hier. Depuis plus d’une décennie, dans les hôpitaux publics comme dans les cliniques privées de Guinée, des bébés disparaissent dans des circonstances troublantes. Combien de nourrissons dorment aujourd’hui dans des berceaux qui ne sont pas les leurs ? Combien de mères pleurent en silence, abandonnées par un système de santé devenu prédateur ?

Le serment d’Hippocrate commence par ces mots solennels : « Je ferai servir mon art et mes connaissances pour le soulagement de l’humanité. » Mais à Conakry et dans plusieurs villes de Guinée, certaines sages-femmes ont choisi une autre voie : celle de la trahison, de la complicité, du profit sur la vie.

Les enquêtes révèlent un modus operandi aussi audacieux qu’abject. Des femmes sans enfant, désespérées ou manipulées par des réseaux criminels, approchent des membres du personnel médical. Une somme d’argent change de main. Puis, lors d’un accouchement, on profite d’un moment d’inattention, d’un transfert entre services, d’une absence momentanée de la mère épuisée. Le bébé disparaît. Tout simplement. Sans trace, sans explication, sans témoin.

La mère, affaiblie par l’accouchement, souvent analphabète, parfois seule, se réveille pour découvrir que son enfant n’est plus là. On lui dit que l’enfant  a disparu dans la « nuit guinéenne », pour réapparaître dans les bras d’une autre femme, à des kilomètres de là, avec un nouveau nom, une nouvelle identité, une nouvelle histoire, une nouvelle origine.

Comment peut-on commettre un tel acte ? Comment peut-on arracher un nouveau-né vivant, qui respire, qui pleure, qui cherche instinctivement le sein de sa mère, pour le remettre à des mains étrangères ?

Comment peut-on regarder une femme qui vient de donner la vie et lui voler ce pourquoi elle a souffert neuf mois durant ?

Quelle corruption de l’âme permet à un être humain de participer à un tel crime contre quelques billets froissés ?

Voler un bébé n’est pas un simple larcin. Ce n’est pas dérober un objet que l’on pourrait remplacer ou dont on pourrait faire le deuil. C’est commettre un génocide intime : effacer une lignée, falsifier une généalogie, briser une chaîne de transmission millénaire.

C’est faire grandir un enfant dans le mensonge absolu. C’est lui nier le droit fondamental de connaître ses origines, de porter le nom de ses ancêtres, de reconnaître les traits de son père dans son propre reflet.

C’est construire une famille fantôme : de faux parents, de faux grands-parents, de faux frères et sœurs, un arbre généalogique entièrement fictif.

Dans la culture guinéenne, comme dans beaucoup de sociétés africaines, la filiation n’est pas qu’une question administrative. Elle est spirituelle, elle est sociale, elle est identitaire, bref, elle est innée. Voler un enfant, c’est le condamner à errer toute sa vie dans un no man’s land existentiel. C’est faire de lui un déraciné, un orphelin de son propre sang. Combien d’enfants de telle situation pullulent aujourd’hui certaines familles en Guinée ?

Et que dire de la mère biologique ? Celle qui portera jusqu’à son dernier souffle la blessure béante de cette amputation. Celle qui cherchera son enfant dans chaque visage croisé dans la rue. Celle qui se demandera chaque jour si son bébé est vivant, s’il est heureux, s’il pense à elle, si quelque part en lui subsiste la mémoire de son odeur, de sa voix, de ses battements de cœur.

Face à cette catastrophe humanitaire qui se déroule dans l’ombre des maternités, la réponse de l’État guinéen reste cruellement insuffisante. Si l’intervention de la Police Judiciaire dans le cas du CMC de Ratoma mérite d’être saluée, elle ne peut masquer les failles structurelles d’un système de santé à bout de souffle.

Les maternités guinéennes manquent de tout : de lits, de médicaments, de matériel, mais surtout de surveillance et de traçabilité. Dans la plupart des centres de santé publics, aucun registre fiable n’est tenu.

Les naissances sont déclarées de manière approximative. Les bébés ne reçoivent aucun bracelet d’identification. Les mères sont souvent laissées seules dans les salles d’accouchement, vulnérables face à un personnel parfois mal intentionné.

Cette négligence systémique crée un terrain fertile pour les trafics. Elle transforme les maternités en zones de non-droit où la vie peut être marchandée sans que personne ne s’en aperçoive.

Pendant ce temps, les auteurs de ces crimes continuent d’exercer. Combien de sages-femmes impliquées dans ces réseaux ont été sanctionnées ?

Combien ont perdu leur licence ? Combien ont été traduites en justice ? Les chiffres officiels sont inexistants, le silence institutionnel assourdissant.

L’indignation ne suffit pas. Il est temps d’agir. Les autorités guinéennes doivent lancer un audit national des structures de santé, instaurer un système d’identification biométrique à la naissance, sanctionner exemplairement le personnel médical complice, et créer une cellule d’alerte rapide. Le registre des naissances doit être digitalisé et sécurisé. Une campagne de sensibilisation doit informer les mères de leurs droits. Chaque minute compte. Chaque vie compte.

Minkael BARRY