Accueil CULTURE Guinée : près de 2 000 objets historiques retenus en France, un...
Masques sacrés, crânes de résistants, objets royaux… Des milliers d’œuvres et de reliques guinéennes dorment dans les réserves des musées français depuis l’époque coloniale. Conakry n’a toujours pas formulé de demande officielle de restitution.
Depuis des décennies, des milliers d’objets culturels africains sont conservés dans les musées français, loin des communautés qui les ont créés.
La Guinée compte parmi les pays les plus concernés. Pourtant, alors que le débat sur les restitutions s’accélère en Europe, Conakry reste absent des négociations.
C’est un chiffre qui donne le vertige. Selon le rapport Savoy-Sarr remis au président Emmanuel Macron en novembre 2018, la Guinée est concernée par 1 997 objets actuellement détenus dans les musées français principalement au musée du Quai Branly à Paris. (Source : France 24, 28 novembre 2018)
Ces objets comprennent des masques cérémoniels, des statuettes rituelles, des instruments de musique traditionnels, des bijoux et des parures royales. Leur absence sur le sol africain prive les communautés d’origine d’un accès direct à leur propre mémoire collective.
Les objets guinéens ne sont qu’une partie d’un phénomène beaucoup plus vaste. Selon le CNRS, on estime à environ 90 000 le nombre total de biens culturels africains conservés dans les musées de France, dont 70 000 au seul Quai Branly plus de 46 000 acquis pendant la colonisation entre 1885 et 1960. (Source : CNRS Le Journal)
Ces acquisitions se sont faites souvent par la force, la confiscation ou des échanges inégaux. Les administrateurs coloniaux et les ethnologues de l’époque ont rapporté massivement ces objets en France, sans que les populations concernées aient eu leur mot à dire.
Le directeur du Musée National de Guinée l’a confirmé : » les objets de Samory Touré, de Bocar Biro Barry, d’Alpha Yaya Diallo et d’autres résistants guinéens se trouvent aujourd’hui en France. » (Source : Musée National de Guinée)
Parmi les objets identifiés dans les collections françaises, on trouve notamment :
Les masques Toma liés aux rites d’initiation du Poro une société secrète fondée au XVIe siècle. Ces objets ne devaient jamais quitter la forêt sacrée.
Les statuettes vololibei des Toma des figures allongées dont il n’existait qu’un seul exemplaire par village, leur séparation géographique étant sacrée et intentionnelle.
Le masque Malinké à miroirs, recouvert de plaques d’aluminium et de miroirs circulaires, utilisé lors des cérémonies d’initiation.
Une statuette en stéatite provenant de la région de Kissidougou, datant probablement du XVIe siècle un objet d’une valeur archéologique exceptionnelle.
Les tiges de fer guinzé, offertes aux nouveaux initiés lors des cérémonies d’entrée dans les sociétés secrètes.
C’est peut-être le cas le plus douloureux : Bocar Biro Barry était le dernier souverain indépendant de l’imamat du Fouta-Djalon, l’une des grandes figures de la résistance à la colonisation française. Il mourut lors de la bataille de Porédaka le 13 novembre 1896, lorsque ses forces furent écrasées par l’artillerie française.
Après sa mort, son crâne fut rapporté en France et conservé au Musée de l’Homme, au Trocadéro à Paris comme un trophée de guerre colonial.
(Source : Le Populaire, Alpha Abdoulaye Diallo, septembre 2025)
Pendant ce temps, son mausolée à Botoré, dans la sous-préfecture de Niagara près de Mamou, est à l’abandon. Son crâne repose dans un musée parisien pendant que sa tombe s’effrite en Guinée. Ce paradoxe résume à lui seul toute la tragédie du patrimoine guinéen spolié.
Un portrait peint de Samory Touré, réalisé par le peintre français Pierre Castagnez, est conservé au musée du Quai Branly depuis 2003. Des centaines de photographies prises lors de sa capture en 1898 par le capitaine Gouraud sont conservées au Service Historique de la Défense à Vincennes et au musée de l’Armée aux Invalides. (Source : archives militaires françaises)
Des documents qui racontent sa défaite et sa déportation non pas comme une page d’histoire partagée, mais comme un trophée de conquête coloniale.
Alpha Yaya Diallo, roi de Labé dans le Fouta-Djalon, fut déporté une première fois au Dahomey, puis définitivement à Port-Étienne en Mauritanie, où il mourut en 1912. Ses vêtements royaux, armes et insignes de pouvoir furent saisis par les colons lors de ses arrestations successives et emportés en France.
Ce n’est qu’en 1968 qu’une délégation guinéenne se rendit à Port-Étienne pour exhumer ses restes et les rapatrier en Guinée. Ses os sont revenus. Mais pas ses objets. (Source : archives historiques guinéennes)
Depuis le discours de Macron à Ouagadougou en 2017, la France a commencé à agir. En 2021, elle a restitué 26 œuvres royales au Bénin et une épée au Sénégal. En juillet 2025, un tambour sacré a été rendu à la Côte d’Ivoire. Un projet de loi-cadre vise désormais à simplifier les futures restitutions. (Sources : France 24 ; Guinée Nondi, juillet 2025)
La Guinée, elle, ne figure pas parmi les pays ayant déposé une demande officielle alors même que ses héros nationaux les plus vénérés ont leurs reliques et leurs biens conservés en France.
Les raisons principales : l’absence d’un musée national aux normes de conservation requises, nous dit-on.
Avec le projet de loi-cadre français de 2025, le moment est propice pour Conakry. Les autorités guinéennes pourraient mandater une commission d’experts pour établir la liste précise des objets, des reliques et des archives guinéennes en France et lancer les premières démarches officielles de restitution.
Le crâne de Bocar Biro Barry mérite de reposer au Fouta-Djalon. Les objets d’Alpha Yaya et de Samory méritent de retourner dans les musées guinéens. Ce n’est pas une question de politique. C’est une question de dignité et de mémoire.
Le patrimoine culturel guinéen appartient à la Guinée. Il est temps que ses gardiens en reprennent possession.
Minkael ƁARRY