Accueil Non classé « Guinéens apatrides » et «amoureux de l’esclavage » : Morissanda Kouyaté...
Acculé par une déferlante de critiques sur les réseaux sociaux depuis plusieurs jours, le ministre des Affaires Étrangères et des Guinéens de l’Étranger, Dr Morissanda Kouyaté, a organisé jeudi après-midi une conférence de presse dans les locaux de son département à Koloma.
Visiblement marqué par ce qu’il considère comme un « lynchage médiatique », le chef de la diplomatie guinéenne a livré une défense vigoureuse de son action, établissant un parallèle historique audacieux entre ses détracteurs actuels et les « Guinéens apatrides » qui, selon lui, ont jadis combattu l’indépendance du pays.
Face à une centaine de journalistes et devant une impressionnante batterie de caméras, le médecin devenu diplomate a ouvert la séance par la projection d’un film institutionnel d’une dizaine de minutes.
Les images montrent M. Kouyaté accompagnant le rapatriement de ressortissants guinéens depuis la Tunisie, opération menée dès les premières heures de la transition militaire actuellement au pouvoir.
Natif de Kouroussa, où il a vu le jour en 1951 année encore baignée par l’effervescence du mouvement indépendantiste , le ministre a choisi d’ancrer sa défense dans une relecture acerbe de l’histoire guinéenne.
Son propos liminaire, prononcé avec une colère à peine contenue, visait à établir un continuum entre opposition historique et critiques contemporaines. « , a-t-il lancé d’emblée, dessinant un tableau sombre des lendemains du l’independance historique du 2 octobre 1958.
« Ces Guinéens sont allés dans les pays limitrophes, notamment à Dakar, créer des radios pour insulter la Guinée. C’était des Guinéens apatrides. »
La charge s’est faite plus précise lorsque le ministre a évoqué les tentatives de déstabilisation du jeune État : « Les mêmes Guinéens ont pris les armes et sont venus le 22 novembre 1970 pour agresser la Guinée pour que la Guinée se retourne dans la colonisation. »
Poursuivant son analyse, Dr Kouyaté a tracé une généalogie des tensions entre Guinéens de l’intérieur et de l’extérieur.
« À l’époque, le fossé était créé entre les Guinéens de l’intérieur et de l’extérieur. C’était au temps du président Sékou Touré », a-t-il rappelé, suggérant que cette dichotomie traverse l’histoire nationale.
Évoquant la présidence du général Lansana Conté, le ministre a déploré l’échec d’une tentative de réconciliation : « Le Général Conté a cherché à réconcilier les Guinéens de l’intérieur et de l’extérieur, il a mis dans son gouvernement 60% de la diaspora. On les appelait même des ministres « importés » et ils n’ont pas pu aider la Guinée. »
Abordant son propre parcours à la tête de la diplomatie guinéenne, M. Kouyaté a multiplié les exemples d’interventions en faveur de la diaspora, cherchant manifestement à démontrer l’ingratitude de ses contempteurs.
« Quand Mamadi Doumbouya est venu comme président de la Guinée, il m’a confié cette haute et redoutable responsabilité du chef de département des Affaires Étrangères et des Guinéens de l’étranger », a-t-il expliqué.
« Dans la prise de fonction, j’ai dit que la Guinée a du chemin à parcourir. Quand j’ai dit que les pays que la Guinée a aidés à se libérer armes en main sont aujourd’hui plus visibles que la Guinée, les gens m’ont attaqués. »
Le ministre a alors énuméré une série d’opérations de soutien à la diaspora guinéenne, ponctuant son propos d’anecdotes dramatiques.
« Pendant la guerre de l’Ukraine, la Guinée a été le premier pays à envoyer de l’argent à ses compatriotes », a-t-il affirmé.
Évoquant la mission tunisienne, il a ajouté avec émotion : « Quand le président m’a dit d’aller chercher nos compatriotes en Tunisie, certains souhaitaient même que l’avion tombe. L’avion a fait un bruit en l’air, on risquait de tomber. »
D’autres crises ont été mentionnées : « Au Soudan, la Guinée a été le premier pays à envoyer des cars pour les envoyer en Égypte. Au Sénégal, il y avait des attestations d’expulsion des Guinéens, j’ai dit non. De même chose pour l’Algérie. »
C’est sur un ton empreint d’amertume mais déterminé que le ministre s’est adressé directement à ses détracteurs, dans ce qui constitue sans doute le passage le plus marquant de son intervention.
« Ceux qui m’insultent, ceux qui insultent le Président, le jour où il y aura un problème, nous irons les chercher parce que nous sommes à leur service », a-t-il martelé. « Ceux qui m’insultent le plus, ceux qui oublient ce qu’on a fait, ceux-là, s’ils ont un problème demain, sur instruction du chef d’État, j’irai les chercher, je le ferai. »
Le ministre n’a pas hésité à mettre en cause le patriotisme de certains membres de la diaspora : « Ceux qui nous insultent, lorsqu’ils sortent de la Guinée, ils jettent le passeport guinéen. C’est aujourd’hui qu’ils sont patriotes. Si on n’est pas apatride, on ne peut pas jeter le passeport de son pays. Ils n’ont qu’à insulter plus que ça, nous sommes à leur service. »
Au cœur de la polémique actuelle se trouve la question du rapatriement de ressortissants guinéens depuis l’Allemagne. Dr Kouyaté a révélé l’ampleur considérable du dossier : « Nous sommes en train de travailler pour aider nos compatriotes en Allemagne. Ils sont plus de 6 000 Guinéens qui ne sont pas dans les règles, seulement 120 sont rentrés. »
Dans une annonce susceptible de compliquer davantage les relations bilatérales avec Berlin, le ministre a annoncé une pause dans les négociations : « Nous allons continuer à discuter avec l’Allemagne, mais pour le moment, on arrête tout. Nous allons réexaminer l’ensemble de l’accord avec les autorités allemandes. »
En attendant la reprise des discussions avec les partenaires allemands, le gouvernement guinéen assure rester mobilisé pour défendre les intérêts de ses citoyens et trouver des solutions durables à la question migratoire.
Cette sortie médiatique révèle les profondes tensions qui traversent les relations entre le pouvoir de Conakry et une partie significative de la diaspora. Elle illustre également les défis considérables auxquels fait face la diplomatie guinéenne dans la gestion d’un dossier migratoire devenu hautement sensible, tant sur le plan politique qu’émotionnel.
La référence aux « Guinéens apatrides » et à ceux « qui aimaient l’esclavage » pour controversée qu’elle soit traduit l’exaspération d’un ministre confronté à une crise de confiance sans précédent avec une partie de ceux qu’il est censé représenter et protéger.
Oumou Baïllo Diallo