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Dar-Es-Salam : la catastrophe qu’on n’a pas voulu voir venir

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« Neuf ans, presque jour pour jour, et toujours le même verdict : on savait. »

C’est la phrase qui résume, mieux que n’importe quel bilan chiffré, le drame survenu dans la nuit du samedi 22 au dimanche 23 août 2026 à la décharge de Dar-Es-Salam, dans la commune de Gbessia. Un pan de la montagne d’ordures s’est effondré sur des habitations construites à ses pieds, faisant, selon le dernier bilan provisoire de la Protection civile, une vingtaine de morts et une trentaine de blessés. Les opérations de recherche se poursuivent encore pour retrouver d’éventuels corps sous les décombres.

Mais au-delà du chiffre, qui continuera sans doute d’évoluer dans les prochains jours, ce drame pose une question que les Guinéens ne cessent de se répéter depuis près d’une décennie : comment un danger aussi documenté, aussi souvent dénoncé, a-t-il pu être laissé en l’état jusqu’à ce que la terre  ou plutôt les ordures  ne cède à nouveau ?

Une tragédie qui s’était déjà produite

Ce n’est pas la première fois que Dar-Es-Salam s’effondre sur ses propres habitants. Le 22 août 2017, presque neuf ans jour pour jour avant le drame de ce week-end, un premier éboulement de la décharge avait fait neuf morts, dont sept mineurs, et une dizaine de blessés, selon le bilan alors établi par les services humanitaires. Les familles endeuillées venaient de commémorer, le 22 août 2025, le huitième anniversaire de cette première tragédie, réclamant une nouvelle fois la délocalisation du site  un an, presque jour pour jour, avant que l’histoire ne se répète.

Deux catastrophes, un même site, une même cause structurelle : une montagne de déchets non maîtrisée, fragilisée par les pluies, surplombant des habitations qui n’auraient jamais dû s’y trouver. Le scénario de 2017 n’a manifestement pas servi de leçon suffisante pour empêcher celui de 2026.

À quelques heures de la fermeture

Le détail est amer. La fermeture définitive du site avait été officiellement annoncée par le gouvernement le jeudi 20 août 2026, deux jours seulement avant le drame. Les autorités promettaient un recensement des populations concernées et un déguerpissement sans recours à la force. Le démarrage effectif des travaux  l’entrée en action des machines  était même programmé pour le dimanche 23 août, soit le jour même où l’éboulement a eu lieu, quelques heures plus tôt dans la nuit.

Un responsable du Génie militaire, chargé des opérations de sensibilisation sur le terrain, a résumé ce paradoxe avec une sincérité désarmante : les équipes multipliaient les visites hebdomadaires auprès des habitants, y compris quelques jours seulement avant le sinistre, pour les inciter à quitter les lieux avant la pose d’une clôture de sécurité. La décision était prise. Elle est arrivée trop tard.

Des visages derrière les chiffres

Derrière le bilan provisoire, il y a des familles entières emportées. Sur le site, une mère, Mariama Ciré Kallo, pleure la perte de ses cinq enfants  Yaya, M’Mah, Issiaga, Younoussa et Fanta Kallo engloutis avec l’immeuble familial.

Un autre père, Mohamed Camara, reste sans nouvelles de ses deux fils, Mohamed et Souleymane, âgés de 12 et 16 ans, portés disparus depuis l’effondrement d’un bâtiment de type R+2 qui servait d’habitation.

Ces histoires, aussi singulières soient-elles, ne sont pas des accidents isolés. Elles sont la conséquence directe d’un choix collectif : celui d’avoir laissé s’installer, année après année, des habitations à quelques mètres d’une décharge dont le danger était connu de tous, autorités comprises.

Le cas de l’imam Sylla : quand la décharge tue sans éboulement

Si l’éboulement est le visage le plus spectaculaire du danger de Dar-Es-Salam, il n’est pas le seul. Bien avant ce week-end tragique, la décharge tuait déjà, plus lentement, par la maladie.

C’est l’histoire de l’imam Mohamed Khalib Sylla, décédé au printemps 2025 des suites d’une affection pulmonaire chronique, quelques heures seulement après avoir témoigné sur les conditions de vie de ses administrés. Comme des milliers d’habitants du quartier, l’imam respirait quotidiennement les fumées âcres et les gaz toxiques dégagés par la montagne d’ordures  une pollution permanente, silencieuse, qui expose les quelque 7 000 riverains de la zone à des maladies respiratoires devenues, selon les témoignages recueillis sur place, d’une inquiétante banalité.

Le cas de l’imam Sylla illustre une réalité que l’actualité de l’éboulement risque d’occulter : Dar-Es-Salam n’est pas seulement un site à risque d’effondrement, c’est une zone sinistrée sur le plan sanitaire depuis des années. Fumées toxiques, bassins de lixiviat à ciel ouvert, absence d’infrastructures de base  les responsables du quartier avaient encore dénoncé, quelques semaines avant le drame, la présence d’un véritable « lac toxique » menaçant jusqu’au mur du cimetière voisin.

Le danger n’attendait pas la pluie pour frapper : il rongeait, jour après jour, la santé de toute une communauté.

Une alerte citoyenne restée sans réponse rapide

Ce que les autorités ont fini par acter en 2026 avait pourtant été réclamé, pacifiquement, plus d’un an plus tôt. Le 15 juin 2025, des dizaines de jeunes de Dar-Es-Salam avaient marché du marché du quartier jusqu’au dépotoir, brandissant des pancartes proclamant leur droit à la santé et à l’air pur. Loin de toute logique de confrontation, ils avaient tenu à préciser, par la voix de leur porte-parole Mouctar Bah, qu’ils ne venaient pas défier l’État mais proposer un dialogue et accompagner les autorités dans une démarche d’assainissement durable.

Il aura fallu attendre près d’un an pour que cet appel se traduise en actes concrets. Ce n’est que le 8 juin 2026 que le ministre de l’Assainissement, Aboubacar Camara, reconnaissait publiquement, non sans une certaine colère, que la décharge constituait « la plus grande injustice », s’interrogeant lui-même sur la manière dont un tel site avait pu être toléré pendant quarante ans.

La fermeture n’a été formellement annoncée que le 20 août 2026 deux jours avant le drame.

Entre l’alerte citoyenne de juin 2025 et l’engagement ferme du gouvernement, plus de douze mois se sont écoulés. Ce délai, à lui seul, résume la tragédie : non pas un accident imprévisible, mais un risque documenté, réclamé, annoncé — et rattrapé de justesse par le pire.

Une question d’urbanisme non résolue

Reste une interrogation de fond, que la fermeture annoncée du site ne suffit pas à effacer : comment des habitations ont-elles pu, pendant des décennies, s’installer au pied d’une décharge dont la dangerosité ne faisait aucun doute ?

Le quartier de Dar-Es-Salam 2, selon ses propres responsables, ne dispose d’aucune infrastructure de base  ni école, ni hôpital, ni poste de police  signe d’une urbanisation informelle jamais véritablement encadrée par les pouvoirs publics. La question ne concerne donc pas seulement la gestion des déchets, mais la manière dont Conakry a laissé grandir, en son sein, une zone d’habitat à haut risque, faute d’alternative offerte à ses habitants les plus précaires.

Un modèle possible : la reconversion d’Akouédo

La Guinée n’est pas la première à affronter ce type de défi urbain. À Abidjan, l’ancienne décharge d’Akouédo, longtemps comparable à celle de Dar-Es-Salam par son ampleur et ses nuisances, a été fermée puis progressivement transformée en espace vert. C’est ce modèle que les autorités guinéennes ont elles-mêmes évoqué en présentant leur projet de délocalisation vers le site de Baritodé, dans la préfecture de Coyah, dans le cadre plus large de la « Vision 2040 ».

Reste à savoir si cette promesse, désormais accélérée par la tragédie, ira au bout de sa mise en œuvre ou si Baritodé deviendra, à son tour, une nouvelle zone à risque si les mêmes erreurs d’urbanisation venaient à s’y reproduire.

Ce que ce drame doit changer

Le gouvernement a présenté ses condoléances aux familles et annoncé des mesures pour évacuer les populations encore présentes sur le site. Mais la question qui se pose désormais dépasse la gestion de l’urgence : elle porte sur la capacité de l’État à transformer, enfin, une alerte en action avant qu’elle ne se transforme en drame. En 2017, en 2025 par la voix de la jeunesse, puis en août 2026 par celle des ministres eux-mêmes, le danger de Dar-Es-Salam avait été nommé, documenté, dénoncé. Il aura fallu une nouvelle vingtaine de morts pour que les machines, enfin, entrent en action.

Minkael BARRY 

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