Accueil POLITIQUE Voler l’État, un raccourci vers la gloire en Guinée ? (Opinion)

Voler l’État, un raccourci vers la gloire en Guinée ? (Opinion)

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QUAND LA PAUVRETÉ FABRIQUE LA CAUTION MORALE DU DÉTOURNEMENT EN GUINÉE: 

 » JUSQU’À QUAND CÉLÉBRERONS-NOUS NOS PROPRES BOURREAUX ?

☆​Une analyse sociologique de la déviance collective et de la légitimation du banditisme à col blanc☆

Au crible de l’observation participante du sociologue explorateur que suis, je pense personnellement que ​la société guinéenne traverse aujourd’hui une crise structurelle d’une gravité inédite.

Il ne s’agit pas seulement d’une convulsion économique passagère ni d’une simple instabilité politique au gré des transitions.

Nous assistons à la décomposition silencieuse du pacte social, marquée par ce que la sociologie qualifie d’anomie générale:  » une situation où les normes morales s’effritent, où les repères s’inversent et où la régulation collective s’effondre au profit de stratégies individuelles de survie et d’accumulation sauvage. »

Le symptôme le plus spectaculaire et le plus inquiétant de cette pathologie sociale réside dans la célébration populaire, décomplexée et ostentatoire des « bandits à col blanc », ces agents publics et acteurs économiques enrichis par le détournement systématique des deniers de l’État et la corruption généralisée.

​Face à ce spectacle déroutant où les spoliateurs de la République sont portés en triomphe, une question dérangeante s’impose à la conscience nationale: l’État et le peuple de Guinée se partagent-ils la responsabilité de cette dérive ?

Cette tribune se propose d’explorer, à la lumière des théories sociologiques universelles et des réalités poignantes du quotidien guinéen, les rouages de cette machine infernale qui transforme le crime économique en vertu sociale, avant de tracer les sillons indispensables d’un sursaut national.

■ I- LA MATRICE HISTORIQUE, LE BASCULEMENT DE 1984 ET LA GENÈSE DE CETTE ANOMIE.

Pour comprendre comment une Nation a pu faire du vol des ressources publiques un critère de prestige, il convient de remonter le fil de son histoire socio-politique.

La rupture fondamentale survient en 1984 avec le passage brutal d’un État révolutionnaire, autoritaire, moralisateur et centralisé à une ère de libéralisation économique dérégulée et d’ouverture politique mal maîtrisée a créé un vide normatif abyssal.

Du jour au lendemain, les garde-fous idéologiques se sont écroulés sans qu’un cadre institutionnel solide et éthique ne vienne les remplacer, c’est le début de l’anomie guinéenne.

Comme l’a lumineusement démontré le fondateur de la sociologie moderne, Émile Durkheim, l’anomie surgit lorsque les transformations économiques et sociales sont si rapides que la société devient incapable de fixer des limites morales aux désirs individuels.

En Guinée, à partir de 1984, la réussite socio-économique s’est progressivement désolidarisée de l’effort, de l’intégrité, de la rigueur et du mérite académique ou professionnel.

L’ascension sociale s’est alignée sur un nouveau critère:  » la capacité de captation illicite des ressources de la collectivité.

La probité, autrefois honorée comme un pilier de la dignité familiale et communautaire, a commencé à être perçue comme une forme d’incapacité ou de naïveté.

​« L’anomie est ce moment critique où les règles anciennes ont perdu leur force sans que de nouvelles se soient imposées, laissant l’individu livré à des désirs illimités que la société ne régule plus.» Émile Durkheim, « De la division du travail social ». ​Cette mutation des valeurs a progressivement reconfiguré la psychologie collective.

Le fonctionnaire intègre qui prend sa retraite sans s’être bâti de multiples résidences luxueuses est devenu la risée de son environnement immédiat.

La déviance s’est ainsi normalisée, s’enracinant dans les structures mentales jusqu’à devenir le comportement rationnel attendu de quiconque accède à une parcelle de pouvoir.

Voici un premier ​témoignage de M. Thierno (72 ans, enseignant à la retraite, Conakry) : « Dans les années 1970, un cadre qui volait l’État faisait honte à toute sa lignée ; son nom était banni. Depuis 1984, lorsqu’un haut fonctionnaire sort de poste sans s’être construit trois villas, sa propre famille le traite d’imbécile et de maudit. Nous avons remplacé la fierté de l’honneur par la honte de la probité.»

​■- II : LA MÉCANIQUE DE LA LÉGITIMATION, POURQUOI LA PAUVRETÉ POUSSE LE PEUPLE À APPLAUDIR SES BOURREAUX ?

Comment expliquer la rationalisation populaire qui conduit un peuple démuni à faire la haie d’honneur à ceux qui le dépouillent ?

La réponse réside dans le piège de la pauvreté généralisée et de la précarité mentale.

L’incapacité chronique des gouvernements successifs à garantir les services sociaux de base santé, éducation, eau, électricité, infrastructures a plongé l’écrasante majorité de la population guineenne dans une logique de survie immédiate.

Dans un tel contexte, la théorie du néo-patrimonialisme et de la « politique du ventre » théorisée par Jean-François Bayart prend toute sa mesure.

L’État guinéen est perçu non pas comme un garant du bien commun, mais comme un espace d’extraction de richesses.

Lorsque l’État défaille, le bandit à col blanc qui redistribue une infime fraction de ses prébendes sous forme de mécénat ostentatoire, de financement de cérémonies religieuses ou de prises en charge médicales d’urgence se substitue à la puissance publique. Le spoliateur de la République se transforme alors, aux yeux d’une communauté assoiffée et délaissée, en bienfaiteur providentiel.

​« En Afrique, les luttes politiques sont fondamentalement des luttes pour l’accès aux ressources de l’État. Le pouvoir s’incarne dans la capacité de redistribuer à son réseau clientéliste, faisant de la captation illicite la condition d’existence de la légitimation sociale. »

Jean-François Bayart, L’État en Afrique : La politique du ventre.

Cette dynamique s’appuie également sur ce que les criminologues Gresham Sykes et David Matza appellent les techniques de neutralisation.

La population et les prédateurs eux-mêmes développent des adages informels et des rationalisations morales pour neutraliser la culpabilité du vol:

« C’est l’argent de l’État, ce n’est l’argent de personne », ou encore « Là où la chèvre est attachée, c’est là qu’elle doit brouter ».

Par ce glissement sémantique et éthique, le pillage des deniers publics cesse d’être une déviance pour devenir un passage obligé et glorifié d’accomplissement social.

Voyons et analysons en ce poignat ​témoignage d’Aïssatou (34 ans, diplômée sans emploi, Kindia) : «Tout le monde sait que ce ministre a volé des milliards. Mais quand ma mère était à l’agonie faute de soins, c’est son bras droit qui a payé la facture d’hôpital. L’État ne fait rien pour nous. Celui qui vole l’État et qui donne un peu au peuple pauvre vaut mille fois mieux que celui qui ne vole pas mais ne sert à rien.».

■ III : LES IMPACTS DÉVASTATEURS OU CAPTURE INSTITUTIONNELLE ET STIGMATISATION DE LA PROBITÉ.

Les conséquences de cette inversion des valeurs sur l’édifice national sont absolument dévastatrices.

●- Le premier impact est moral et culturel.

En offrant aux jeunes générations des modèles de réussite fondés sur la tricherie, le mensonge et la captation violente des biens publics, la société guinéenne détruit la valeur travail.

L’apprentissage, l’effort académique et la recherche scientifique sont marginalisés au profit de l’intrigue politique, du courtage d’influence et du militantisme alimentaire.

●- ​Le deuxième impact concerne la gouvernance institutionnelle.

Nous assistons à ce que la Banque Mondiale qualifie de State Capture ou « Capture de l’État ».

En accumulant une puissance financière colossale issue du vol, les bandits à col blanc verrouillent le leadership politique et social.

Ils financent les campagnes électives, contrôlent l’opinion publique, achètent le silence des espaces de parole et pèsent à hauteur de 80% sur le jeu politique.

Ils s’assurent ainsi d’être nommés ou maintenus aux postes décisionnels stratégiques, maintenant l’appareil d’État en otage.

​« La capture de l’État survient lorsque des intérêts privés ou des réseaux de prédateurs parviennent à façonner les règles du jeu politique et les lois à leur profit à travers la corruption systématique des institutions.»

Joel Hellman, Seizing the State, Seizing the Day.

●- ​Enfin, sur le plan de la cohésion sociale, la sanction morale se retrouve dramatiquement inversée.

L’homme intègre est stigmatisé, isolé, parfois qualifié de « maudit » ou d’obstacle au développement de son village, tandis que le prédateur jouit d’une impunité totale et de l’admiration générale.

Ce cynisme collectif brise le pacte démocratique et prive les citoyens des services publics les plus élémentaires, tuant dans l’œuf toute perspective de développement durable.

Encore, decryptons ce ​témoignage du Dr Kaba (39 ans, Médecin de garde dans un hôpital public): « Dans nos services, nous voyons mourir des femmes en couche et des enfants par manque de kits d’urgence de 50 000 GNF. Pendant ce temps, les cadres qui détournent les budgets de la santé publique sont accueillis au village avec des fanfares, des sacrifices et des danses traditionnelles. C’est une folie collective, nous célébrons les assassins de nos propres enfants.».

■- IV. ENJEUX, DÉFIS ET TRAJECTOIRES DE RUPTURE, LA FEUILLE DE ROUTE POUR LE RENVERSEMENT DES TENDANCES.

Pour enrayer cette trajectoire mortifère et restaurer l’intégrité républicaine, la Guinée doit engager une thérapie de choc systémique.

Il ne suffira pas de multiplier les arrestations spectaculaires ou de prononcer des discours d’intention, mais de refonder le pacte social autour de trois piliers opérationnels et indissociables.

●- ​Le premier pilier est la restauration de l’exemplarité institutionnelle et la rigueur judiciaire inexorable.

L’État doit réaffirmer l’imprescriptibilité des crimes économiques et mettre fin à l’impunité sélective.

La justice doit cesser d’être un instrument de règlement de comptes politiques pour devenir le bras armé de la protection du bien commun.

La mise en œuvre effective, obligatoire et numérisée de la déclaration de patrimoine pour tout gestionnaire de deniers publics, dès sa prise de fonction et à sa sortie, doit être appliquée sans transaction ni complaisance.

●- ​Le deuxième pilier repose sur le réarmement moral et la refondation éducative.

La reconstruction du tissu social exige l’intégration immédiate d’un programme structuré d’éducation à la citoyenneté, à l’éthique publique et au respect du bien commun dès le cycle primaire.

Parallèlement, l’État et la société civile doivent promouvoir et valoriser publiquement les « Héros de l’Ombre » ces enseignants intègres, ces médecins dévoués, ces magistrats incorruptibles et ces serviteurs de l’État exemplaires afin d’offrir à la jeunesse guinéenne d’autres modèles d’identification que les milliardaires de la fraude.

● – ​Le troisième pilier réside dans l’assainissement des espaces de légitimation sociale.

Les autorités religieuses, les sages coutumiers et les leaders d’opinion doivent souscrire à une Charte nationale de refus de la célébration des ressources d’origine douteuse lors des cérémonies publiques ou sociales.

De même, une responsabilisation accrue des médias et des plateformes d’information est nécessaire afin d’éviter d’offrir des tribunes de complaisance ou d’encensement aux acteurs poursuivis ou condamnés pour atteinte aux biens publics.

En depit de tout ce qui précède, cette analyse sociologique qui n’est certes pas exhaustive démontre au moins de manière irréfutable que la légitimation sociale des bandits à col blanc en Guinée est le produit d’un rendez-vous manqué entre un État depuis plusieurs decennies prédateur ou défaillant et un peuple meurtri par la pauvreté.

Si l’État depuis le 21 Septembre 2021 sous le grand leadership du president GMD porte la responsabilité primaire de ne plus abandonner comme par le passé sa mission de régulation et de protection sociale, le peuple ne saurait s’exonérer de sa propre responsabilité morale en continuant d’offrir une caution éthique à ses anciens et nouveaux fossoyeurs et bourreaux.

​Il est temps de comprendre que l’argent volé à l’État n’est pas un don gratuit distribué lors d’un baptême ou d’un tournoi de football, mais, c’est le scanner qui manque à l’hôpital, c’est l’école qui s’écroule sur les élèves, c’est la route menant au marché qui se transforme en tombeau.

Jusqu’à quand célébrerons-nous ceux qui éteignent notre avenir ? 

La rupture exige un sursaut éthique individuel et collectif et, c’est à ce prix, et à ce prix seulement, que la Guinée restaurera la valeur du mérite, offrira une espérance crédible à sa jeunesse et réassumera sa dignité au concert des nations intègres.

Aimé Stéphane MANSARÉ

SOCIOLOGUE, 

 

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