Accueil POLITIQUE Charles Wright contre la corruption : l’homme qui veut réussir là où...
Il y a des moments dans la vie d’une nation où une voix s’élève et tranche le silence complice comme une lame. Ce jeudi 9 avril 2026, dans l’enceinte de la Cour de Répression des Infractions Économiques et Financières, Alphonse Charles Wright a été cette voix.
Nouveau Procureur spécial de la CRIEF, il n’a pas tergiversé, n’a pas usé des formules creuses et diplomatiques auxquelles les Guinéens sont habitués lors des prises de fonction. Non. Il a regardé l’assemblée droit dans les yeux et a lâché, avec la froideur d’un chirurgien et la conviction d’un homme qui a déjà payé le prix de ses convictions : « Personne ne sera épargné. »
Quatre mots qui ont résonné comme un coup de semonce dans un pays où la corruption est devenue, au fil des décennies, non plus un dysfonctionnement de l’État, mais son mode de fonctionnement ordinaire. Quatre mots qui ont fait frissonner certains, espérer d’autres, et qui ont immédiatement posé l’inévitable question que chaque Guinéen lucide se pose depuis trop longtemps : cette fois-ci, sera-ce différent ?
Ce qui distingue d’emblée Charles Wright de ses prédécesseurs, c’est la cohérence rare entre le verbe et l’acte. Dès le premier jour, avant même que l’encre de sa nomination ne soit sèche, il a choisi de se soumettre lui-même à la loi qu’il s’apprête à faire respecter
« J’ai promis, et je le réaliserai. À partir du lundi, je déposerai ma déclaration de biens au niveau du greffe que j’occupe », a-t-il annoncé solennellement une loi que beaucoup connaissent, que peu appliquent, et que presque aucun haut responsable n’a jamais eu le courage de s’imposer à lui-même en premier.
Dans un pays où l’enrichissement illicite est souvent perçu non pas comme une honte mais comme une réussite sociale, ce geste relève d’un acte politique et moral d’une portée considérable.
Charles Wright envoie un message limpide : je ne vous demande pas de faire ce que je refuse de faire moi-même. Je commence par moi.
Il n’a pas mâché ses mots non plus sur l’état de sa propre institution. « Le mal est où ? D’abord dans ma propre maison de justice. Pour obtenir une décision de justice, parfois, vous êtes obligé de payer. »
Voilà ce que peu osent dire à voix haute depuis une tribune officielle. Il a prévenu ses collègues magistrats sans ambages : aucun titre, aucun privilège, aucune fonction ne constituera un bouclier. Un ministre en exercice peut passer devant la CRIEF. Un magistrat peut comparaître.
L’égalité devant la loi n’est pas un slogan c’est le socle de tout espoir de développement.
Mais pour mesurer pleinement l’audace de Charles Wright, il faut plonger dans les eaux troubles de l’histoire politique guinéenne. Car cette histoire est un cimetière de bonnes intentions, un mausolée de discours héroïques suivis de capitulations humiliantes. Elle enseigne, avec une cruauté répétée, que vouloir nettoyer les écuries d’Augias en Guinée a toujours coûté très cher.
Abou Camara, nommé Garde des Sceaux en 2000 sous Lansana Conté, avait promis sur les ondes d’Africa No. 1 que « tous les coupables seraient jugés » et que le combat irait « jusqu’au bout ». Pendant quatre ans, il tient bon, naviguant dans les eaux troubles d’un régime où les barons de la prédation sont aussi les piliers du pouvoir.
Puis vient le moment fatidique ce jour d’avril 2004 à Friguiagbé, dans la préfecture de Kindia, au Centre Culturel Hafia 77, chez Fodé Soumah, vice-gouverneur de la Banque Centrale et parrain national du PUP.
Devant presque tout le gouvernement réuni en liesse, Abou Camara prend la parole et fustige publiquement ses propres collègues, architectes de la délinquance financière du pays. Ce « discours suicidaire », prononcé, lui coûte son poste quelques heures plus tard, le 15 avril 2004. La leçon est brutale : en Guinée sous Conté, la vérité dite au mauvais enendroitaux mauvaises personnes avec de bonnes intentions, coûte le poste.
Sidya Touré, Premier ministre de 1996 à 1999, avait lui aussi tenté d’imposer la rigueur budgétaire face aux dérives d’un système fondé sur le clientélisme. Sa « rationalité économique » se brisa contre la « déraison politique » d’un régime qui redistribuait les ressources de l’État comme des faveurs claniques.
En 1999, il fut remplacé par Maître Lamine Sidimé, et rejoignit l’opposition là où les convictions coûtent moins cher à tenir.
L’épisode le plus scandaleux reste celui de Fodé Bangoura en 2006. Ministre d’État chargé des Affaires présidentielles, il orchestre l’arrestation de deux figures intouchables l’homme d’affaires Mamadou Sylla, dont la société Futurelec est soupçonnée d’avoir englouti des millions d’euros de deniers publics, et Fodé Soumah, pilier du PUP. Pour la première fois, des intouchables semblent effectivement touchés. Mais en décembre 2006, Lansana Conté se rend en personne à la Maison centrale de Conakry et en repart avec ses deux amis.
Libres. La loi n’avait pas résisté à l’amitié du général-paysan. Cet épisode d’une impudence rare fut l’une des étincelles de la grève générale de janvier 2007, dont la répression fit couler le sang dans les rues de Conakry.
Quant à Moussa Dadis Camara, arrivé au pouvoir en décembre 2008, il inaugura le célèbre « Dadis Show » : des audits publics diffusés en direct à la télévision, où les puissants d’hier étaient convoqués et confondus devant les caméras. Spectaculaire.
Populiste. Mais fondamentalement creux autant règlement de comptes politique que lutte sincère. Et le régime sombra dans la tragédie du 3 décembre 2009, emportant avec lui toutes ses promesses de transparence.
La comparaison avec ces figures du passé n’est pas flatteuse pour l’histoire guinéenne mais elle permet de mesurer précisément ce que Charles Wright apporte de différent.
Abou Camara avait la conviction, mais pas le cadre institutionnel. Sidya Touré avait la méthode, mais pas le mandat judiciaire. Fodé Bangoura avait l’offensive, mais pas l’indépendance. Dadis Camara avait le spectacle, mais pas la substance. Wright, lui, prétend réunir les quatre: la conviction personnelle, l’outil institutionnel de la CRIEF, le mandat judiciaire spécialisé, et une approche fondée sur le droit plutôt que sur le show.
Le premier est institutionnel: la CRIEF n’est pas un comité consultatif ni une commission sans lendemain. C’est une juridiction spécialisée, dotée de compétences propres, conçue pour concentrer et professionnaliser la lutte contre les infractions économiques et financières un outil structurel que ses prédécesseurs n’avaient tout simplement pas.
Le deuxième est l’exemplarité : Wright ne demande pas aux autres ce qu’il refuse de faire lui-même. Rendre public son patrimoine dès la première semaine n’est pas un geste symbolique gratuit c’est une déclaration de guerre à l’hypocrisie qui ronge le système de l’intérieur.
Le troisième est l’expérience du risque : Charles Wright n’est pas un novice. Il a comparu devant des juridictions en tant que ministre. Il a été procureur général de la République, Il connaît les rouages, les résistances, les tentations et les pièges. Il sait ce que coûte l’intégrité dans ce pays et il semble avoir décidé que ce prix, il est prêt à le payer.
Mais il faut le dire avec clarté, sans faux-semblants : la force de Charles Wright dépend en dernière instance du soutien des autorités au sommet de l’État et de la volonté politique du pouvoir en place. C’est là la leçon centrale que l’histoire impose. Abou Camara a été brisé parce que Conté protégeait ses amis. Fodé Bangoura a vu ses arrestations effacées parce que le chef de l’État s’y est opposé en personne. Aucune institution, aussi bien conçue soit-elle, ne résiste longtemps si la volonté du sommet venait à fléchir.
C’est pourquoi les mots du Garde des Sceaux Abou Camara qui connaît mieux que quiconque le prix d’une telle lutte prennent une résonance particulière. Affirmant que « toutes les dispositions sont prises pour que les procédures qui commencent au comité de lutte contre la corruption aboutissent devant les juridictions », il enverrait un signal que ses prédécesseurs n’avaient jamais reçu avec autant de clarté. Du moins, c’est ce que l’on voudrait croire.
Car la question qui demeure, suspendue comme une épée au-dessus de cette belle ambition, est précisément celle-ci : ce soutien politique tiendra-t-il vraiment lorsque les dossiers commenceront à toucher les cercles proches du pouvoir ? Résistera-t-il à la pression des puissants inquiétés, aux solidarités claniques et aux amitiés tenaces que la Guinée n’a jamais vraiment su démanteler ? Les hautes sphères de l’État seraient-elles prêtes, le moment venu, à laisser la justice frapper là où cela fait vraiment mal y compris dans leur propre entourage ? Et si un homme du sérail, un fidèle parmi les fidèles, un pilier du système en place venait à être mis en cause, le soutien au procureur Wright serait-il encore aussi ferme et aussi public ?
L’histoire guinéenne enseigne que cette pression finit toujours par se faire sentir. La vraie rupture ne se mesurera pas dans les discours du premier jour elle se mesurera dans les actes du jour le plus difficile.
Pour l’heure, ce 10 avril 2026, la Guinée a un procureur qui a osé dire que la justice commence par soi-même. Un procureur qui n’a pas attendu d’accumuler les dossiers pour montrer l’exemple. Un procureur qui porte dans sa voix la mémoire de ceux qui ont essayé avant lui et ont été brisés et qui semble avoir décidé que leur sort ne sera pas le sien.
Les jours qui viennent diront si les « gros bonnets » promis à la barre auront la sagesse de ne pas étouffer l’institution avant qu’elle ne les atteigne. Ils diront si le pays a vraiment changé, ou si l’histoire est condamnée à se répéter dans une éternelle valse de bonnes paroles et de mauvaises fins.
Minkael ƁARRY