Le décor est d’une obscurité presque irréelle, mais le traumatisme, lui, est bien réel. À Conakry, les lumières s’éteignent désormais dès les premières heures de la matinée pour ne se rallumer, parfois, qu’au milieu de la nuit. Pour les citoyens comme pour les acteurs économiques, le constat de cette dégradation fulgurante est brutal : la capitale guinéenne revit trait pour trait les heures sombres de l’année 2003. Vingt-trois ans plus tard, la fourniture d’électricité subit un recul chaotique qui s’apparente à une véritable faillite d’État.
Pourtant, la situation actuelle recèle un paradoxe insupportable. Contrairement au début des années 2000 où le pays souffrait d’un déficit criant d’infrastructures de production, cette plongée dans le noir intervient après l’injection de sommes astronomiques dans le secteur énergétique.
Entre 2010 et 2026, la Guinée a engagé la restructuration de son appareil énergétique à des niveaux financiers jamais atteints dans son histoire.
Sur le plan des grands investissements d’infrastructures, la construction du barrage hydroélectrique de Kaléta (inauguré en 2015) a mobilisé environ 526 millions de dollars US, tandis que le colossal complexe de Souapiti a représenté un investissement d’environ 1,3 à 1,5 milliard de dollars US. À ces mégaprojets se sont ajoutés la réhabilitation des centrales thermiques secondaires, l’aménagement des lignes d’interconnexion régionale et le déploiement du réseau de transport haute tension, pour un montant dépassant 1 milliard de dollars complémentaires.
À ces capitaux de construction s’ajoute l’hémorragie financière quotidienne du Trésor public. Pour maintenir sous perfusion la Société Électricité de Guinée (EDG), l’État verse chaque année entre 2 500 et 5 000 milliards de francs guinéens (soit environ 290 à 580 millions de dollars par an) de subventions directes. Sur seize ans, ces concours budgétaires cumulés dépassent à eux seuls 3,5 milliards de dollars US, engloutis pour éponger les pertes opérationnelles, financer le fioul lourd ou louer à prix d’or des centrales thermiques flottantes privées pour parer au plus pressé.
Au bas du bilan, l’addition globale est effarante : en l’espace d’une quinzaine d’années, ce sont entre six et sept milliards de dollars US qui ont été consommés par le secteur énergétique. La conclusion politique et économique s’impose d’elle-même : le monopole public a échoué à transformer cette manne financière en kilowatts stables pour les usagers. Malgré ces dépenses vertigineuses, l’obscurité persiste et asphyxie le quotidien des Guinéens.
Face à ce fiasco financier, une question légitime brûle les lèvres de tous les économistes et observateurs du développement : quel aurait été le visage de la Guinée si ces six milliards de dollars avaient été injectés dans la terre plutôt que dans un système électrique défaillant ?
Avec plus de 6 millions de hectares de terres arables, un réseau hydrographique parmi les plus denses du continent et un climat d’une générosité exceptionnelle, la Guinée possède tous les atouts pour être le grenier de l’Afrique de l’Ouest. Injecter une telle somme dans le secteur agricole aurait radicalement métamorphosé la nation :
- Souveraineté alimentaire et fin des importations : Une fraction de ces milliards aurait permis de mécaniser la riziculture, d’aménager les plaines de la Basse-Guinée et de la Haute-Guinée, et d’ériger le pays en exportateur net de céréales, économisant ainsi des centaines de millions de dollars dépensés chaque année pour l’importation de denrées de base.
- Création massive d’emplois et prospérité rurale : L’agriculture emploie plus de 60 % de la population active guinéenne. Moderniser ce secteur aurait permis d’installer des milliers de jeunes entrepreneurs agricoles, d’éradiquer la pauvreté en milieu rural et de freiner l’exode rural massif qui engorge la capitale.
- Agro-industrie et transformation locale : Ces capitaux auraient financé des usines de transformation locale pour la noix de cajou, l’ananas, la mangue ou l’huile de palme, créant une chaîne de valeur industrielle solide et durable sur l’ensemble du territoire national.
Au lieu de cela, six milliards de dollars ont été consumés dans un gouffre financier incapable d’assurer quelques heures de lumière d’affilée à la capitale. La Guinée se retrouve aujourd’hui dans la pire des situations : sans autosuffisance alimentaire et sans électricité.
Pourquoi un tel niveau d’investissement produit-il zéro résultat sur le terrain ? La réponse réside dans la nature même du monopole de gestion accordé à EDG. L’entreprise publique souffre de maux structurels qu’aucun budget d’État, aussi massif soit-il, ne pourra jamais résorber.
Le premier fléau concerne l’incurie commerciale et technique. Une part colossale de l’électricité produite par les barrages est purement et simplement perdue sur un réseau de distribution vétuste, ou subtilisée par des branchements clandestins. Malgré un récent bras de fer engagé par EDG pour imposer des compteurs prépayés dans les administrations et les mairies de la capitale, la société peine à recouvrer le montant réel de l’énergie distribuée.
Le second mal réside dans une gouvernance handicapée par la politisation de sa gestion, le manque d’expertise managériale moderne et une culture d’entreprise imperméable aux exigences de performance. À cela s’ajoute un modèle économique absurde où EDG achète l’électricité thermique à des coûts industriels très élevés auprès de producteurs indépendants pour la revrendre à perte, se condamnant ainsi à une dépendance totale vis-à-vis des subventions étatiques.
Pour comprendre les leviers d’une réforme réussie, la mémoire institutionnelle guinéenne offre un enseignement capital. À la fin des années 1990, le pays avait tenté une séparation nette entre le patrimoine public et la gestion commerciale.
D’un côté, la Société de Patrimoine d’Électricité de Guinée (ENELGUI) conservait la propriété des infrastructures et la charge des investissements de fondation. De l’autre, la Société Guinéenne d’Électricité (SOGEL), entreprise à capital privé et mixte, assurait l’exploitation technique, la maintenance du réseau, la facturation et le recouvrement auprès des abonnés.
Si cette expérience s’est interrompue en 2001 avec la fusion des deux entités pour donner naissance au monopole centralisé d’EDG, son principe directeur n’en demeurait pas moins le bon. La dégradation tragique constatée aujourd’hui prouve que le retour au monopole public intégral à partir de 2001 constituait une erreur stratégique majeure.
Face à l’urgence sociale et à l’asphyxie économique subie par les ménages et les petites entreprises, la conservation du statut actuel d’EDG n’est plus une option viable. Seule une rupture libérale nette, fondée sur l’ouverture du marché et la responsabilisation des capitaux privés, permettra de rentabiliser les milliards déjà investis.
Cette transformation profonde doit reposer sur deux piliers indissociables :
- La concession de la distribution et du recouvrement : L’État doit conserver la propriété stratégique des barrages de Kaléta et Souapiti, tout en confiant l’exploitation commerciale, la modernisation des lignes bas/moyen voltage et le recouvrement des factures à des opérateurs privés internationaux ou régionaux. Seul un gestionnaire privé, soumis à un contrat d’affermage rigoureux avec des objectifs précis de rentabilité et de baisse des taux de fraude, dispose des coudées franches pour imposer le comptage prépayé universel et assainir la facturation.
- La fin du monopole et la sous-traitance technique : La commercialisation de l’électricité doit être ouverte à la concurrence pour briser le carcan du guichet unique d’EDG. Parallèlement, l’entretien technique des réseaux de transport haute tension doit faire l’objet de Contrats de Performance Privés (CPP). Il est impératif d’isoler la gestion opérationnelle quotidienne des arbitrages politiques et budgétaires de l’administration publique.
Les citoyens guinéens ne peuvent plus payer deux fois leur électricité : une première fois via leurs impôts siphonnés par des subventions sans fin, et une seconde fois en achetant du carburant à prix d’or pour alimenter leurs groupes électrogènes.
La crise actuelle démontre la faillite définitive d’un système qui absorbe des sommes colossales pour offrir l’obscurité en retour. Pour redonner de la lumière à Conakry et restaurer la crédibilité économique du pays, l’État n’a plus le choix : il doit abandonner la gestion d’EDG à des professionnels du secteur privé, réorienter ses priorités budgétaires vers des secteurs créateurs de richesse comme l’agriculture, et cantonner son rôle à la régulation et à la protection du patrimoine national. Tout autre expédient ne ferait que retarder l’échéance et aggraver la facture.
Minkael BARRY









