ENQUÊTE / « Je ne cherche plus d’emploi » : Le cri de détresse d’une diplômée qui a échappé deux fois à la mort

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Prise au piège de réseaux criminels lors de fausses offres d’emploi, Mlle Soumah raconte l’enfer vécu à Conakry et à Boké.

Le soleil décline sur le quartier de Gbèssia. Devant sa concession familiale, Mademoiselle Soumah, une trentaine , arrange mécaniquement ses flacons de parfum et ses bouteilles d’huile pour femmes sur un panier usé. Diplômée en comptabilité d’une université de Conakry, cette jeune femme aurait dû occuper un bureau climatisé quelque part dans la capitale guinéenne.

Au lieu de cela, elle survit dans le petit commerce informel. La raison ? Un traumatisme qui glace le sang : elle a frôlé la mort à deux reprises en répondant à de prétendues offres d’emploi. Son témoignage, recueilli le week-end  dernier , révèle l’existence de réseaux criminels qui utilisent le désespoir des jeunes diplômés pour les attirer dans des pièges mortels.

C’est une scène banale qui déclenche tout. Une connaissance s’approche de Mlle Soumah dans son quartier, cet après-midi, pour lui proposer un emploi. La réaction de la jeune femme est instantanée et catégorique :

« Je n’en ai pas besoin. J’ai échappé deux fois à la mort à la quête de l’emploi : à Conakry et à Boké. Maintenant, je m’en remets à Dieu. »

Ces mots, lourds de souffrance et de résignation, intriguent. Comment une jeune diplômée pleine d’avenir peut-elle en arriver à refuser toute opportunité professionnelle ?

Quelle horreur a-t-elle vécu pour préférer la précarité du commerce de rue à un emploi stable ?

Après de longues hésitations teintées de nervosité contre notre insistance  et sous la promesse que son témoignage pourrait sauver d’autres futures victimes, Mlle Soumah accepte finalement de raconter son calvaire.

L’année 2024. Mlle Soumah exerce son petit commerce au grand marché de Matoto, au bord de la route, luttant quotidiennement pour sa survie économique. Soudain, un motard l’interpelle par son prénom. La stupéfaction est totale.

« J’étais curieuse parce que personne ne connaissait mon nom dans cet endroit. » Son visage se crispe au souvenir de cet instant fatidique.

L’homme se présente : IDB, un ancien camarade de l’université qu’elle peine à reconnaître. Les années de séparation ont transformé son apparence. Il a trop maigri au point d’être difficilement  reconnu.

Il explique avoir vécu au Maroc et rentrer au pays pour gérer l’entreprise de son grand frère. Une entreprise en quête d’une comptable. Le hasard semble trop parfait.

« Il m’a dit : ‘Ça tombe bien. Comme tu as fait la comptabilité, cette place n’est pas encore occupée au sein de l’entreprise. »

Pendant des semaines, IDB la contacte régulièrement par téléphone. Il évoque une société située à KOUNTIA, USINE-MATELAS, en haute banlieue de Conakry. 

Encouragée par sa sœur, Mlle Soumah décide finalement de saisir cette opportunité qui semble providentielle. Le rendez-vous est fixé pour 10 heures du matin. Il lui demande d’apporter sa carte d’identité.

Ce matin-là, dévorée par l’espoir et l’anxiété, Mlle Soumah arrive en avance, à 8 heures. IDB lui indique au téléphone  un endroit isolé, « en bas vers la mer », accessible par moto-taxi.

Premier signe inquiétant : lui-même n’est pas présent. « Il m’a dit qu’il est d’abord à la maison, mais quelqu’un viendra me chercher pour m’envoyer au siège de l’entreprise. »

Une jeune fille apparaît. Elle guide Mlle Soumah vers un endroit de plus en plus reculé, loin de toute civilisation. « Nous avons commencé à descendre jusqu’au fond. Paff ! Mon cœur a commencé à battre. »

Elles arrivent devant une grande cour entourée de murs. Il est 9 heures du matin. Un détail glaçant frappe immédiatement Mlle Soumah : le portail est fermé, cadenassé. « Je me suis dit : une entreprise officielle qui fonctionne normalement ne peut pas être close jusqu’à cette heure. »

Le portail s’ouvre de l’intérieur. Deux hommes les attendent, immobiles. Sitôt entrée, le portail se referme derrière elles avec un bruit sinistre : serrure et cadenas. Le piège se referme. La cour baigne dans un silence de cimetière.

Deux autres personnes surgissent. L’un d’eux examine minutieusement sa carte d’identité, comparant la photo et son visage. Puis, l’ordre tombe : « Conduisez-la au salon. »

C’est en traversant la cour que Mlle Soumah aperçoit la scène qui transformera sa vie à jamais à un cauchemar. Sur le sol carrelé :

du sang. Beaucoup de sang.

« La dallette était couverte de sang. J’ai eu peur, » se rappelle-t-elle en fermant les yeux avec un long silence.

Puis, devant elle, la vision d’épouvante : des coupe-coupes ensanglantés. Des voiles de femmes maculés de sang. L’évidence s’impose, brutale et terrifiante.

« J’ai compris que c’est fini pour moi et je suis dans un piège criminel. »

Dans le salon, assise à côté de sa geôlière, Mlle Soumah comprend qu’elle doit jouer sa vie. Un faux mouvement, un cri, et tout sera terminé. Elle appelle IDB. Il promet d’arriver. Mais ses crédits téléphoniques s’épuisent. Le lien avec l’extérieur se rompt.  « Je me suis dit : si je crie ici, c’est fini pour moi. »

La jeune fille qui l’accompagne murmure avec un cynisme glaçant : « Patiente-toi un peu, bientôt nos bosses vont venir. »

Mlle Soumah décide alors de jouer le tout pour le tout. Elle fait semblant d’être l’amie de cette fille, lui tenant la main avec une feinte familiarité. Puis elle invente un prétexte : sortir acheter du crédit téléphonique pour rappeler IDB.  » Tu ne sortiras pas d’ici.  Je te dis que nos bosses vont arriver bientôt, » lui lance sa fausse amie.

Mlle Soumah insiste:  » alors accompagne moi, on va acheter les crédits ensemble et revenir. »

Étonnamment, la fille accepte. Mais à chaque étape devant les deux hommes à l’intérieur, puis au portail  des ordres secs retentissent : « Allez-y et retournez rapidement. »

Finalement, miraculeusement, elles franchissent le portail.

Dehors, Mlle Soumah continue de tenir la main de sa raviseuse. Dès qu’elles atteignent un endroit moins isolé, la fille commence à retirer sa main nerveusement.

« Elle aussi, j’ai compris qu’elle avait peur maintenant. Elle pensait que j’allais  la dénoncer aux gens.  Elle m’a dit : ‘Va chercher des crédits, je t’attends ici.’ Dès que je l’ai lâchée, elle a fui en redescendant , moi aussi même chose en remontant. »

Commence alors une course folle pour sauver sa vie. « Chaque fois en courant, quand je regardais derrière moi, elle courait aussi. »

Un motard s’arrête, intrigué par cette jeune femme en fuite. Il la transporte jusqu’à un endroit sûr, peuplé. L’homme insiste pour comprendre ce qui s’est passé.

« Il m’a dit : ‘Toi, tu as échappé certainement quelque chose. Il faut que tu parles.’ »

Conduite chez le chef de quartier, ce dernier appelle IDB au téléphone.

 » Dès que mon ami IDB a compris que c’est à cause de moi que le monsieur appelle, il a coupé. Et son téléphone est enfin fermé,  » dit-elle.

On lui propose d’aller témoigner à la radio Espace FM. Elle refuse, trop traumatisée. Dans le bus qui la ramène à Gbèssia, les passagers la dévisagent, inquiets. Son état physique et psychologique a visiblement changé.

 » J’avais ma perruque, mon sac et mon téléphone en main. Mes cheveux désordonnés.  »

À la maison, sa grand-mère, informée des événements, fait une crise.

Le cauchemar se répète à Boké. On pourrait croire qu’une telle expérience suffirait à briser définitivement tout espoir d’emploi. Pourtant, le désespoir économique est plus fort que la peur.

En août dernier, soit quelques mois après son premier calvaire, une connaissance l’appelle depuis Boké pour une offre d’emploi. Le besoin l’emporte sur la méfiance.

« Je me suis embarquée jusqu’à Boké. » Mais le scénario se répète avec une similitude glaçante. Son contact la conduit dans un endroit isolé.

Ils montent  jusqu’à l’étage d’un bâtiment. Cette fois, l’instinct de survie est plus rapide. « J’ai commencé à soupçonner. Là, je me suis rebellée contre lui. C’était un handicapé. Lui aussi, il voulait m’éliminer ou me vendre. ».

Le témoignage de Mlle Soumah n’est malheureusement pas un cas isolé dans la capitale guinéenne. Depuis plusieurs années, des rumeurs persistantes circulent à Conakry sur des disparitions mystérieuses de jeunes femmes et d’hommes, souvent attirés par de fausses promesses d’emploi ou d’opportunités économiques.

Aujourd’hui, Mlle Soumah survit au bord de la route à Gbèssia, devant sa concession familiale.

Son panier de parfums et d’huile pour femmes représente toute son activité économique. Chaque jour, elle voit passer des jeunes comme elle, diplômés, désespérés, prêts à saisir la moindre opportunité.

Elle voudrait les avertir, leur crier de se méfier. Mais qui écouterait une simple vendeuse de rue ?

Son diplôme de comptabilité, obtenu après des années d’études et de sacrifices familiaux, ne lui sert plus à rien. Pire, il est devenu un fardeau, le symbole d’un rêve devenu cauchemar.

« Depuis lors, je fais mon petit commerce. Je ne suis plus intéressée à la quête de l’emploi. Le jour où Dieu me donnera un emploi propre sans problème, je l’aurai. Mais pour le moment, je ne force plus. »

Ces paroles, résignées et pleines d’amertume, résument le drame d’une génération entière. Combien sont-ils, ces jeunes diplômés guinéens, à avoir renoncé à leurs rêves professionnels par peur de tomber dans les griffes de ces réseaux criminels ?

Combien d’autres ont disparu sans laisser de traces, victimes de leur seul désir de travailler dignement ?

Minkael ƁARRY 

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