Sidya Touré, un destin inachevé ( Par Minkael BARRY)

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     Dans les annales de l’histoire politique contemporaine de la Guinée et de l’Afrique de l’Ouest, rares sont les trajectoires qui ont autant incarné l’alliance de la rigueur technocratique, du pragmatisme économique et d’un patriotisme viscéral que celle de Sidya Touré.

    Homme de méthode, d’État et de conviction, il s’est éteint ce vendredi 25 septembre 2026 en exil à Paris, laissant derrière lui le souvenir d’un bâtisseur intrépide, mais aussi l’amertume d’un grand chantier interrompu. La mort de Sidya Touré scelle ainsi la fin d’un parcours exceptionnel dédié au relèvement de la Nation.

    Avant de marquer l’histoire de son pays natal, Sidya Touré avait forgé sa réputation au cœur du miracle économique ivoirien. Grand serviteur de l’État sous la présidence de Félix Houphouët-Boigny, il a occupé le poste stratégique de Directeur de cabinet d’Alassane Ouattara, alors Premier ministre de Côte d’Ivoire au début des années 1990.

    Au sein de cette équipe d’élite confrontée à une crise financière majeure, il participe activement à la mise en œuvre de réformes structurelles audacieuses qui réussissent à assainir les finances publiques et à stabiliser l’économie ivoirienne. De cette expérience de haut niveau, il tirera une fierté légitime, souvent rappelée comme la preuve par les faits qu’une gouvernance rigoureuse peut inverser le cours des choses.

    C’est animé par cette même ambition qu’il effectue son retour en Guinée : transposer cette rigueur pour faire de son pays la véritable locomotive économique de l’Afrique de l’Ouest.

    Lorsque le président Lansana Conté le nomme Premier ministre en juillet 1996, la Guinée sort d’une grave mutinerie militaire et s’enfonce dans une crise socio-économique asphyxiante. Doté de coudées franches, Sidya Touré applique une méthode de gouvernance économique d’un pragmatisme rare dans l’histoire politique nationale.

    En un temps record, il orchestre un redressement spectaculaire. Il s’attaque sans concession aux circuits de corruption et assainit l’administration publique en mettant un coup d’arrêt aux détournements de deniers publics. Les résultats se répercutent immédiatement dans le quotidien des citoyens : le pouvoir d’achat est préservé et, pour la première fois, le panier de la ménagère connaît un véritable soulagement grâce à une baisse tangible des prix des denrées alimentaires de première nécessité, des textiles et des marchandises importées.

    Sur le plan des infrastructures de base, il réussit ce que beaucoup croyaient impossible : dès 1997, Conakry retrouve une fourniture régulière en eau et en électricité grâce à la restructuration drastique de la société nationale (Enelgui). Pour le peuple guinéen, le constat est sans appel : Sidya Touré est un homme de résultats.

    Pourtant, la vision de Sidya Touré dépassait la simple gestion des urgences budgétaire. Convaincu du potentiel illimité du pays, son projet reposait sur trois piliers fondamentaux : l’agriculture, l’éducation et la méritocratie.

    Pour lui, la Guinée  château d’eau de l’Afrique de l’Ouest  devait impérativement rompre avec la dépendance aux seules ressources minières pour devenir une puissance agro-alimentaire régionale. Il préconisait une modernisation massive du secteur agricole afin d’assurer l’autosuffisance alimentaire, de créer des emplois pour la jeunesse et de faire de l’agrobusiness le moteur de la croissance.

    Profondément ancré dans les valeurs africaines de solidarité et d’écoute, Sidya Touré était un homme social, profondément humain et accessible. Sa quête du pouvoir suprême n’a jamais été guidée par la volonté de s’enrichir ou de privilégier un clan, mais par la passion vaccinale de sortir la Guinée de la misère.

    Limogé en mars 1999 alors que sa popularité ombrageait les tenants du système traditionnel, il choisit de poursuivre le combat par la voie démocratique en prenant la tête de l’Union des forces républicaines (UFR).

    Candidat incontournable à l’élection présidentielle de 2010, son offre politique fondée sur les résultats et la compétence se heurte pourtant aux réalités et aux arbitrages controversés des scrutins politiques. Arrivé troisième, il fait le choix républicain de s’allier à Cellou Dalein Diallo pour tenter d’instaurer une nouvelle gouvernance.

    Toujours soucieux d’apporter sa pierre à l’édification nationale, il accepte en 2016 le poste de Haut Représentant du chef de l’État sous Alpha Condé. Constatant rapidement que la volonté politique de réformer faisait défaut et que ses conseils stratégiques pour redresser l’économie restaient ignorés, cet homme d’honneur préfère démissionner avec clarté en décembre 2018 pour reprendre toute sa place dans l’opposition.

    Rattrapé par les soubresauts politiques récents et contraint à un douloureux exil qui l’a vu dépossédé de ses biens, Sidya Touré s’est éteint à Paris ce 25 septembre.

    Pour cet homme d’État hors pair, son destin ne pouvait être pleinement achevé que lorsqu’il accéderait à la tête du pays  non pas pour s’enrichir ou favoriser des proches, mais pour concrétiser enfin son grand objectif national : extirper la Guinée de la pauvreté et la hisser au rang de leader économique en Afrique de l’Ouest grâce à l’agriculture, la compétence et l’éducation.

    Éteint loin de ses terres sans avoir pu porter ce projet ultime jusqu’à son terme, il laisse derrière lui le souvenir d’un bâtisseur visionnaire dont le grand œuvre pour la Guinée restera, par la force des événements, un destin inachevé.

    Minkael BARRY, journaliste 

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