NEGRE : CULPABILISATION OU RÉHABILITATION! ( Par Goïkoya Kolié, juriste )

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Pendant qu’en Guinée, en Côte-d’Ivoire et partout en Afrique, les Africains s’entretuent pour être les meilleurs apôtres de la vision du monde des sociétés dites démocratiques; bien que cette vision uni-format et uni-pointure se trouve parfois trop grande pour nos pieds, (et que dans ce cas de figure, la solution qui nous est enfoncée dans le gosier est celle d’amputer le pied), ailleurs dans le monde, le débat sociétal du moment, en ce qui concerne les pays dits civilisés, (qui revendiquent une tolérance dont eux seuls définissent les contours), porte sur la revendication assumée des blessures de l’Histoire, alors que beaucoup souhaitent tourner les pages les moins reluisantes de cette aventure humaine.

Au Canada, aux États-Unis et en Europe, nous sommes déchirés entre les irréductibles du statuquo, c’est-à-dire la défense mordicus des mots notamment le mot nègre, du fait de leur présence vivante dans le dictionnaire, (c’est le cas en France de Nicolas Sarkozy), et ceux qui pensent qu’il est temps de réparer les torts de l’Histoire.

CE QUI FAIT POLÉMIQUE AU CANADA

Au Canada, la polémique du moment, c’est l’emploi dans un contexte académique du mot nègre et la suspension d’une enseignante de ses fonctions.

Les médias qui se sont intéressés à l’incident rapportent qu’en septembre dernier, Verushka Lieutenant-Duval, une chargée de cours à l’Université d’Ottawa, donne un cours sur la représentation des identités visuelles. Elle utilise le mot nègre pour dit-on illustrer comment certains groupes peuvent récupérer des mots péjoratifs. Choquée, une étudiante aurait fait remarquer à l’enseignante que ce mot ne peut être utilisé par une personne blanche, avant de porter plainte par la suite.

Le contexte universitaire et l’intention purement académique de l’enseignante, en plus de la sanction qui a suivi l’incident, ont poussé nombre de personnalités, à manifester leur mécontentement et à dénoncer le piétinement du droit au savoir et à l’instruction, le tout, dans le but parfois d’en tirer un capital politique, social ou tout simplement de réaffirmer leur privilège retrouvé d’user à nouveau du mot nègre, et par extension, du mot sauvage, à l’endroit de communautés qui à leur yeux le sont demeurés, en l’absence de toute imputabilité, tout en prétendant se dissocier de l’historique abjecte et abominable des atrocités qui ont couvé ces mots jusqu’à leur majorité et maturité d’aujourd’hui.

LA PARFAITE VICTIME

La suspension à Ottawa de la professeur Verushka Lieutenant-Duval a permis de libérer la parole, de délier les langues et dans une certaine mesure, de consolider et/ou radicaliser résolument et publiquement des positions controversées en faveur de l’utilisation du mot nègre.

La formation académique est le nouveau mobile qui justifie l’utilisation d’un mot chargé de haine, de suprématie, de violence, de brutalité, de déshumanisation, d’esclavagisation, de barbarie, d’un passé que personne ne veut assumer, car n’étant pas auteur des exactions incriminées, tout en revendiquant le droit inaliénable en (vertu de la liberté d’expression) de protéger un mot du simple fait de son existence dans le dictionnaire.

LA LÉGITIMATION DE FIGURES NOIRES : DANY LAFERRIÈRE

Bien que le célèbre écrivain Canadien d’origine haïtienne se montre ouvert à l’utilisation de mot nègre, il exprime un malaise que même le dernier des profanes peut déceler.

« Le mot lui-même ne m’intéresse pas. C’est son trajet qui compte à mes yeux. Ce mot tout sec, nu, sans le sang et les rires qui l’irriguent n’est qu’une insulte dans la bouche d’un raciste (…) Je crois qu’avant de demander la disparition de l’espace public du mot nègre, il faut connaitre son Histoire. Si ce mot n’est qu’une insulte dans la bouche du raciste, il a déclenché, dans l’imaginaire des humains, un séisme. Avec sa douleur lancinante et son fleuve de sang, il a ouvert la route du jazz ».

M. Laferrière ajoute sans ambages et ce sont les propos qui ragaillardissent ceux qui tiennent au statuquo :
« Ce n’est pas parce qu’on a souffert qu’on a raison. Ou qu’on doit faire souffrir les autres.

Il ne faut pas placer la douleur au cœur de la rédemption Je ne m’explique pas pourquoi on donne tant de pouvoir à un individu sur nous-mêmes. Il n’a qu’à dire un mot de cinq lettres pour qu’on se retrouve en transe avec les bras et les pieds liés, comme si le mot était plus fort que l’esclavage. Les esclaves n’ont pas fait la révolution pour qu’on se retrouve à la merci du mot « nègre.

Alors quand un raciste m’apostrophe en « nègre », je me retourne avec un sourire radieux en disant « honoré de l’être, Monsieur ». De plus, Toussaint puis Dessalines ont fait entrer le mot « nègre » dans la conscience de l’humanité en faisant un synonyme du mot « homme ». Un nègre est un homme, ou, mieux, tout homme est un nègre ».

À ces derniers propos de l’auteur de : « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer », animateurs, chroniqueurs, éditorialistes, journalistes, écrivains, polémistes et même des politiciens locaux, loin de toute affiliation au racisme, parfois, ayant eux-mêmes connus par le passé la violence de la domination et de l’humiliation coloniale et c’est le cas du Québec, s’estiment de bon droit, au nom de la formation académique et du contexte universitaire d’user et d’abuser du mot nègre.

Il est difficile pour beaucoup de noirs de comprendre la justification de l’utilisation du mot nègre, sous quelque contexte, situation ou circonstance que ce soit.

Contrairement à Mme Dominique Anglade, cheffe du Parti Libéral du Québec, qui a besoin d’un électorat qui pourrait être offensé par une prise de position (radicale ou plutôt du bon sens), contrairement également à M. Laferrière dont l’appartenance à vie à l’Académie française fait de lui un des dépositaires des mots de la langue française, une grande majorité de noirs ne souhaitent pas s’encombrer des contraintes professionnelles et sociales, pour rester cloitrer dans une case politiquement correcte, et éviter ainsi de souligner qu’ils croient profondément que le monde sera un meilleur monde lorsque, entre autre progrès, le dictionnaire sera débarrasser des mots qui ont connu leur lettre de noblesse, dans un monde de sauvages, dits civilisés, qui projetaient leur propre sauvagerie et leur barbarie sur les peuples qu’ils avaient réussi à dominer avec la bible, le canon, la supercherie, l’alcool et la fourberie.

Quelque soit du côté où on se tient, ce débat est résolument malsain, mesquin, puéril, inquisitoire, malaisant, méprisant, stigmatisant.

L’HISTOIRE ET LE TRAJET DU MOT : LA SCIENCE AU SECOURS DU RACISME, LE RESSENTI D’UN POINT DE VUE AFRICAIN

Les histoires d’horreur ayant constitué le socle de la création du nègre de l’Afrique aux Amériques en passant par l’Europe sont innombrables. Le survol succin du cas des Héréros et Namas de la Namibie, une expérience traumatisante qui a affermie et affutée les techniques allemandes avant d’être appliquées sur les juifs entre 1939 et 1945 est édifiant.

Encore aujourd’hui, les victimes du racisme allemand sont encore devant les tribunaux new-yorkais pour obtenir réparation. Quelle ironie que d’avoir à se rendre au pays de la négation du nègre, pour obtenir justice contre des actes racistes, alors qu’on défend encore le droit de dire Nigger, donc de faire l’apologie des laboratoires allemands de Namibie, de l’esclavage, de la colonisation, de la bassesse ni plus ni moins!

Entre 1904 et 1908, au nom de la science, du droit au savoir, des théories racistes soutenant l’infériorité intellectuelle supposée des nègres et de multiples théories raciales immondes ont conduit et justifié l’extermination par les Allemands de 80 % des Héréros et 50 % des Namas de la Namibie.

On estime à 85 000 personnes, pardon, 85 000 nègres lâchement décapités par l’Allemagne coloniale. Ce chiffre est d’ailleurs à prendre avec beaucoup de précaution, car il pourrait avoir été largement sous-estimé par les allemands.
On explique qu’après avoir encerclé par exemple un village, les soldats allemands avaient ordre de mitrailler hommes, femmes et enfants.

Les survivants qui regagnent le désert de Kalahari ne sont pas au bout de leur peine, puisque le général Von Trotha fait empoisonner les puits. En quelques semaines, des milliers de Héréros, qui n’avaient pas été abattus par les soldats allemands, meurent de faim et de soif. Ce premier génocide du XIXème siècle s’opère sous l’égide de la recherche scientifique.

L’occupant allemand créera le premier camp de concentration à visée académique dont celui de Shark Island. Coups de fouet, tortures, travaux forcés seront le quotidien des nègres du camps, le prélude des camps de concentration consacrés aux juifs et la matérialisation du racisme derrière le nègre.

De nombreux observateurs estiment que ce génocide qui préfigure la Shoah, 35 ans plus tard est un des nombreux chapitres du pogrom antinoir qui construira le nègre. Le génocide des Héréros et Namas servira aux scientifiques académiciens racistes de l’époque d’étayer leurs théories raciales.

Les parties du corps de nombreuses victimes sont envoyées dans des laboratoires allemands, non pas avant d’avoir été dépecés, nettoyés par les d’autres captifs. Les scientifiques négrophobes devaient démontrer la prétendue supériorité de la race blanche et nom de la liberté académique et de la diffusion du savoir et des connaissances, ils ont accédé à des dizaines de milliers de têtes de nègres Héréros et Namas pour assouvir leurs bas instincts.

C’est cela le traitement du nègre et voilà pourquoi, il est frustrant d’avoir à justifier qu’un mot chargé d’autant de déshumanisation peut choquer. Le racisme invente donc le nègre en Afrique et en Amériques, mais aussi partout dans le monde, là où l’esclave s’est retiré, l’indigène l’a remplacé.

Le documentaire français intitulé « Décolonisations : du sang et des larmes », explique ce qu’est un indigène dans les colonies françaises d’Afrique et d’ailleurs. Le nègre est cet indigène qui échappe à l’esclavage dans les colonies, alors que le Code de l’indigénat le rattrape. Ce code qui s’inspire du Code noir, a structuré juridiquement la chosification du nègre, en refaisant de lui un esclave.

À ce titre, il est assujetti au travail forcé dans la colonie. Dans les plantations des Amériques, l’esclave est marqué au fer. Dans les colonies, l’indigène nègre est marqué à la lame de rasoir sur le visage pour noter qu’il a été productif ou pas. En ce qui concerne le nègre des Amériques, il n’est qu’un bien meuble, malléable et serviable à merci.

COMMENT RÉAGIR À LA RÉACTION DE LA SUSPENSION DE VERUSHKA LIEUTENANT-DUVAL

Sans langue de bois, il faut souligner que nombre de noirs estiment que la pomme de discorde résulte de l’identité de l’auteur de qui jaillit le mot nègre, sauvage, indigène, au détour d’une conversation, d’un débat, d’une chronique, d’un article de journal, d’un livre, d’un exposé et/ou académique. On se questionne alors pourquoi le colonisateur n’a pas de sobriquets tendancieux.

Susceptible, il exclut toutes offenses, préférant par exemple se dire la souche d’un lieu et non l’indigène du même lieu. Un français blanc, de plusieurs générations, se dira par exemple, français de souche, il référera le terme indigène pour désigner l’autochtone d’Afrique, des Amérique et de l’Océanie.

Cette incompréhensible dichotomie créé un malaise qui vous renvoie automatiquement à la douloureuse genèse du mot.
La suspension de Mme Lieutenant-Duval a suscité la réaction de notamment 579 professeurs, signataires d’un manifeste, titré : « Enseigner dans le champ miné de l’arbitraire ».

La réaction a pour sa part été perçue par beaucoup comme une quête pour la revalorisation et la réhabilitation du mot nègre. Pour le groupe, il est plutôt question d’une atteinte à la sacrosainte liberté académique et d’un abus de pouvoir du côté du rectorat de l’Université.

Nombre de commentaires écrits et d’interventions médiatiques sont allés dans le sens de la vision des professeurs, signataires du manifeste susmentionné.

Encore une fois, pour les personnes noires, détractrices de l’option dite académique, ce mot renvoie à un passé dont se distancent justement et avec raison, ceux qui revendiquent le droit d’user, voire peut-être, d’abuser. Ces personnes noires inquiètes de la tournure des évènements, ont du mal à comprendre, comment des personnes blanches peuvent se prévaloir du mot nègre sans endosser la charge haineuse qu’il incarne? Elles se demandent si à l’instar de l’Université d’Ottawa, l’heure n’est pas venue de vers un bond en avant et interdire ce qui de leur point de vue s’apparente à l’apologie de la haine dans un pogrom antinoir sans nom?

Dans le camp des noirs sensibles à l’utilisation du mot nègre, l’angoisse est palpable, lorsqu’on tente de réduire un sujet aussi clivant à un phénomène qui serait isolé aux États-Unis. Il est peut-être temps de remarquer que le racisme n’a pas de frontière et que la violence émotionnelle qui s’est substituée à la violence des champs, des camps, des colonies, au tour du traitement réservé au nègre, en transcendant les siècles, est transnationale, et plus que jamais vivante.

Il faut rappeler qu’il convient de se souvenir que la notion du privilège blanc, qui confère des avantages socio-politiques et économiques aux blancs, (et la prospérité qui ne résulte pas toujours du mérite de l’individu), par rapport aux minorités, s’est construite dans la fabrication du nègre, de l’indigène, du sauvage, de l’esclave et du racisme.

Il faut également ne jamais perdre de vue, que la politique économique, militaire, culturelle et sociale des pays naguère esclavagistes et coloniaux s’est aussi bâtie dans la création du nègre.

Il faut retenir que la volonté paternaliste d’exporter ses « lumières », ses valeurs, ses idées (erronément perçues comme universelles), au-delà des frontières de son terroir, procède avant tout, de l’intention profondément raciste, doublée d’une avide prédation de dominer, de chosifier, d’humilier le faible, l’inculte, l’incivil, avec le sabre et le canon, et la bible ou le Coran, et que tout cela a abouti à la création de l’esclave, du nègre, du sauvage, de l’indigène.

Un débat sur le devoir de mémoire, non pollué, exige qu’on sache que l’utilisation du mot nègre, et dans une certaine mesure du mot indigène fait revivre les pages sombres des conquêtes prédatrices et d’hégémoniques des ancêtres de ceux qui jouissent aujourd’hui des privilèges bâtis sur le sang des damnés de la terre dont les descendants de leur côté souhaitent tourner du nègre.

Il faut enfin saisir que l’obsessionnel complexe de supériorité qui pousse à ignorer qu’en imposant sa civilisation, sa vision politique et économique, sa langue et sa culture aux peuples du monde, on est probablement de bonne foi, mais, foncièrement dans la matérialisation du racisme, dans sa version subtile, destructrice et hideuse, et que tout cela résulte de la fabrication de l’esclave, du colonisé et ultimement du nègre, du sauvage et de l’indigène.

Pour tout ce qui précède, il est difficile d’accepter de se faire apostropher de nègre par un confrère blanc, un ami blanc, un collègue blanc, un politicien blanc, un enseignant blanc, sous le parapluie de l’acte d’amitié, d’amour ou de diffusion de la science.

Contrairement à M. Laferrière qui s’enthousiasme : « Alors quand un raciste m’apostrophe en nègre, je me retourne avec un sourire radieux en disant, honoré de l’être Monsieur », beaucoup pensent plutôt qu’il serait mutuellement gagnant d’éduquer les racistes sur les douleurs que l’utilisation de ce mot nègre suscite et du mépris qui l’accompagne.

Le droit à l’enseignement ne devrait peut-être pas se réfugier derrière des concepts nostalgiques du racisme, occasionnant une perpétuelle réminiscence, d’un monde que la communauté humaine de 2020 rejette, dans une écrasante majorité. Ne faut-il pas postuler que la formation académique peut survivre à une amputation de bonne foi des mots qui fâchent?

Il ne faut donc ni réhabiliter, ni revaloriser, les blessures de l’histoire, furent-ils pour des besoins académiques, ni non plus culpabiliser ou victimiser qui que ce soit.
Bravo au nouveau titre du livre d’Agatha Christie : Ils étaient dix. Voici la voix de l’avenir.

Par Goïkoya Kolié, juriste

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