Sommet de l’État: Le témoignage de Tibou Kamara qui secoue les anciens dignitaires

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Dans un récit captivant extrait de son dernier ouvrage, l’ancien ministre Tibou Kamara lève le voile sur la rencontre tendue entre le gouvernement d’Alpha Condé et les nouveaux maîtres de Conakry, au lendemain du putsch du 5 septembre 2021.

Entre allégeance forcée, plaidoyers pour la libération du Président et trahisons inattendues.

Le décor est celui d’un basculement de régime. Face au colonel Mamadi Doumbouya, les visages du pouvoir défunt tentent de négocier une transition honorable, ou du moins, une sortie de crise sans heurts.

Ibrahima Kassory Fofana, Premier ministre dont le gouvernement venait d’être dissous par la force, a pris la parole en premier. Loin de l’hostilité, il a adopté un ton de conciliation, plaçant le sort d’Alpha Condé au cœur de ses préoccupations.

« [Il a] plaidé pour sa libération dans la mesure du possible et dans les meilleurs délais », rapporte Tibou Kamara, précisant que Kassory a insisté pour que le professeur soit « dignement traité ».

Voulant rassurer la junte sur l’absence de velléités de contre-coup d’État, l’ancien chef du gouvernement a promis une collaboration totale pour la continuité de l’État : « Le gouvernement qu’il avait dirigé et destitué par eux n’entreprendrait rien qui entrave le bon déroulement de la transition amorcée. » Il est même allé jusqu’à recommander certains talents de son équipe, citant notamment les ministres issues d’institutions internationales.

Tour à tour, les présidents des grandes institutions ont tenté de justifier leur nécessité dans le nouvel organigramme du CNRD. Amadou Damaro Camara, alors président de l’Assemblée nationale, a plaidé pour la réhabilitation de l’hémicycle, jugeant ses missions « fondamentales dans cette phase de l’histoire du pays ».

Même son de cloche du côté de la Haute autorité de la communication (HAC) et du Conseil économique et social, où Hadja Rabiatou Serah Diallo s’inquiétait de voir la Guinée perdre ses opportunités de présidences internationales si l’institution venait à disparaître.

L’un des moments les plus marquants du récit concerne le Dr Mohamed Diané, tout-puissant ministre de la Défense sous Alpha Condé. Alors qu’on demandait aux participants leurs contacts téléphoniques, Diané a répliqué d’un ton provocateur :

 « Ce n’est pas la peine pour moi. Je crois que vous connaissez tous mon numéro ! »

La réponse des nouveaux maîtres des lieux ne s’est pas fait attendre. Sous l’influence du colonel Balla Samoura, décrit comme « l’éminence grise » de Doumbouya, la sentence est tombée concernant les privilèges des anciens ministres. Si le retour en voitures de fonction a été toléré dans un premier temps, l’ordre de restitution a été immédiat :

 « Sous peu, aussi rapidement que possible, vous les rendrez avec vos passeports, tous vos passeports, chacun, au secrétaire général de son ministère. »

L’extrait se clôt sur une note d’amertume personnelle pour Tibou Kamara. L’ancien ministre décrit son effroi face à l’attitude d’un « ami proche », un homme d’affaires reconverti en politique, qui aurait murmuré à l’oreille des putschistes pour durcir les conditions de leur détention ou de leur surveillance.

« « Tous leurs documents de voyage, sans exception », avait-il suggéré avec un aplomb déroutant », raconte Kamara, dénonçant un homme qu’il avait pourtant aidé par le passé et qui se comportait désormais en « ennemi ».

Ce témoignage offre une plongée brute dans la psychologie des transitions africaines, où la loyauté s’efface souvent devant la nouvelle géographie du popouvoir.

Sékou Sylla