Hommage à Napoléon : le poison du bonapartisme

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Le président s’apprête à rendre un hommage officiel à l’empereur déchu, pourtant fossoyeur de la République, despote ivre de conquêtes qui ont dévasté l’Europe, et père d’un bonapartisme adversaire de l’exercice démocratique.

Un « Prométhée moderne », selon Victor Hugo. Un « Robespierre à cheval », d’après Germaine de Staël. Un « despote », enfin, pour Chateaubriand. Napoléon Bonaparte clivait déjà ses contemporains. Il divise toujours profondément deux cents ans jour pour jour après sa mort, le 5 mai 1821, au moment même où Emmanuel Macron s’apprête à lui rendre un hommage officiel. Ce mercredi, le président de la République doit prononcer un discours à l’Institut de France avant de déposer une gerbe devant le tombeau de l’empereur déchu, aux Invalides. La cérémonie sera suivie d’une minute de silence avant que soit entonnée la Marseillaise.

L’homme du 18 Brumaire

Le chef de l’État, qui a royalement ignoré les 150 ans de la Commune de Paris, s’apprête donc à s’incliner devant la mémoire de l’auteur du coup d’État du 18 Brumaire, qui mit fin à la Ire République. « La Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée, elle est finie », déclare le général en 1799. Trois ans plus tard, il rétablit l’esclavage dans les colonies, faisant de la France le seul pays de l’histoire à revenir sur une abolition, proclamée en 1794. Deux actions, parmi d’autres, indissociables de la figure napoléonienne. L’Élysée assure pourtant savoir qu’elle avance sur un terrain mémoriel risqué. « Nous regardons Napoléon en face : la République a embelli le meilleur de l’empereur et s’est séparée du pire de l’Empire », indique-t-on au palais.

Mardi, la Macronie a même envoyé le président de l’Assemblée nationale en opération déminage. En ouverture des questions au gouvernement, Richard Ferrand s’est livré à un exercice de relativisation historique. « Nul ne règne innocemment, nul ne réforme un pays sans se faire des ennemis », estime l’élu, qui reconnaît tout de même que « le rétablissement de l’esclavage à lui seul entache gravement » la mémoire de Napoléon. Mais le propre président de la Chambre basse se fait moins véhément concernant la mise au pas de la première expérience républicaine de notre histoire. « Nous autres députés ne pouvons non plus approuver l’homme du 18 Brumaire qui bouscula le Parlement, mais reconnaissons que nous lui devons aussi la colonnade du palais Bourbon, qui est devenue aujourd’hui l’emblème de notre démocratie », élude-t-il, dans une pirouette consacrée au coup d’État de 1799.

Richard Ferrand souligne ensuite la modernisation de l’État opérée par Napoléon, listant les lycées, les préfets, la Cour des comptes, le Conseil d’État et le Code civil. Puis il conclut en balayant d’un revers de main les critiques adressées, allant même jusqu’à inscrire les pas de la majorité dans ceux de l’empereur : « Sachons reconnaître les mérites et, dans cette vaste fresque de la France moderne que nous nous efforçons de poursuivre, sachons ne pas réduire les grandes dates et les grands hommes à de petits slogans. »

Fin du débat ? Loin de là. « Oui au travail d’histoire, qui est toujours nourricier, oui à l’interrogation et au débat sur les événements qui ont marqué notre pays dans toute leur complexité. Mais je ne comprends pas en quoi le président de la République a besoin de venir s’agenouiller devant la mémoire d’un personnage qui a causé beaucoup de torts à la République et à l’idée républicaine », observe le député PCF Pierre Dharréville. « Napoléon est le fossoyeur de la République, abonde l’élu FI Alexis Corbière. Il confisque l’ensemble des pouvoirs. Certes, il consolide l’État. Mais il faut savoir faire la différence entre l’État et la République. Napoléon tourne totalement le dos à la question sociale et à celle de la souveraineté populaire au cœur de la Révolution, dont il devient la négation. »Pour l’insoumis, il ne s’agit absolument pas d’ « effacer Napoléon de l’histoire, surtout pas, mais de nettoyer la République du bonapartisme qui la gangrène, au lieu de l’exalter et de lui rendre un hommage officiel lourd de sens », qui plus est venant d’un Emmanuel Macron qui tente de s’imposer en « homme providentiel dans un exercice solitaire et vertical du pouvoir ».

Mais l’hommage à Napoléon compte aussi plusieurs soutiens. Le personnage fascine depuis deux siècles. Beaucoup louent avec romantisme l’épopée napoléonienne, le génie militaire, l’administrateur, voire le propagateur en Europe du volet légal de la Révolution. Le député LR Julien Aubert, pour qui l’empereur incarne la grandeur de la France, s’attaque à l’analyse critique du personnage en cours. «  Une certaine gauche se prête à toutes les postures démagogiques afin de plaire aux indigénistes et autres décoloniaux. (…) Du vainqueur d’Austerlitz, on ne veut retenir dans les articles qui lui sont consacrés que l’esclavage et la question diversitaire », écrit-il dans une tribune accordée au Jounal du Dimanche.

« Crime de lèse-humanité »

« Napoléon a rétabli l’esclavage dans les colonies françaises ? L’esclavage était présent dans toutes les colonies, et subsistera aux États-Unis encore cinquante ans après Waterloo. Son Code civil n’a pas donné aux femmes leur pleine autonomie ? Le statut de la femme était alors inférieur à celui de l’homme partout dans le monde ! »argumente-t-il. Et les équipes de l’Élysée ont appelé à éviter « tout anachronisme » sur ces questions. « Si on ne veut pas faire d’anachronisme alors n’en faisons pas : il y avait de nombreux adversaires de l’esclavage en France. Les révolutionnaires s’étaient en connaissance de cause prononcés contre ce “crime de lèse-humanité” avant d’être foutus à la porte »,répond Pierre Serna. L’historien ajoute que, si la Révolution « n’a pas donné le droit de vote aux femmes, elle a permis le divorce, la reconnaissance des enfants naturels, et une politisation par la libération de la parole des femmes qui ne se taisent pas mais que Napoléon va faire taire sous l’Empire ».

Du reste, Napoléon organise l’autorité de l’empereur sur tous, celle du préfet sur les fonctionnaires et les maires (qui sont nommés et non plus élus), celle de la police sur les citoyens, celle du mari sur la femme, et celle du patron sur les ouvriers. Le livret ouvrier est rétabli : le patron est cru sur parole en cas de litige. L’obéissance fait partie du statut des enseignants. La presse est totalement contrôlée, sans aucune liberté. Et le Parlement est aux ordres : la soumission est totale, l’opposition n’est pas tolérée dans les assemblées, ni nulle part ailleurs.

« Napoléon met en place une véritable surveillance des citoyens, une police du soupçon, ce qui n’est pas neuf et s’inscrit dans l’avènement d’une police politique en germe », note l’historienne Jeanne-Laure Le Quang. « C’est incomparable avec les polices politiques du XX siècle, faute de moyens, mais il s’agit d’un État d’exception dans lequel le pouvoir s’appuie sur la police pour contrôler l’opinion publique, surveiller les opposants et les ouvriers », poursuit-elle, avant de souligner la façon dont le régime « maîtrise en permanence sa propre glorification pour rallier l’ensemble des Français ».

Un mépris terrible de la vie humaine

Il n’est pas pour autant au service de tous. « Se met en place ce qu’on appelle la France des notables », note Pierre Serna, qui précise aussitôt : « Napoléon devient l’homme le plus riche de France. Partout il se sert personnellement, ensuite il sert son clan familial », et se lance dans une politique répétée de pillages de l’Europe. « Il a confisqué le nationalisme pour sa gloire personnelle et familiale avec un mépris terrible de la vie humaine. On ne dit pas assez le bilan humain catastrophique des guerres napoléoniennes, qui ont fait au-delà de 3 millions de morts », insiste l’historien Jean-Clément Martin. « Il a des qualités de tacticien indéniables. Mais le génie militaire c’est aussi de savoir arrêter la guerre. Or, Napoléon ne sait pas faire la paix. En 1805, 1808, 1812, il a de nombreuses occasions de cesser les hostilités, mais il repart toujours en campagne dans une soif permanente de conquêtes », pointe Pierre Serna. Jusqu’à laisser un pays exsangue, vaincu, et privé de République stable pour plus de cinquante ans. Car c’est aussi cela, l’héritage napoléonien.

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