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Sénégal : Amadou Mahtar Mbow, un sage d’Afrique fête ses 100 ans

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Grand témoin des soubresauts du XXe siècle, Amadou Mahtar Mbow fut le premier Africain à diriger l’Unesco. Aujourd’hui, ce grand homme fête ses 100 ans.

« Soyez fidèles à l’Afrique. Soyez aussi des citoyens du monde (qui) est un. L’évolution a fait que nous sommes devenus solidaires. Cette solidarité implique que la justice soit appliquée à tous et que les inégalités disparaissent. Ça a été mon combat à l’Unesco. »

Ces mots, pleins de sagesse, d’Amadou Mahtar Mbow ont une résonance particulière alors que le monde traverse une grave crise. Âgé de 100 ans, reconnaissable par son teint clair, son regard acéré devenu gris acier, au fil des ans et son port altier, Amadou Mahtar Mbow n’a jamais cessé d’éveiller les consciences. Celui qui a participé à tous les grands combats du vingtième siècle est célébré toute cette semaine au Sénégal avec en point d’orgue une cérémonie officielle organisée samedi 20 mars à l’occasion de son 100e anniversaire, et qui a réuni des personnalités dont le chef de l’État Macky Sall, au musée des Civilisations noires à Dakar.

Les organisateurs de cet événement ont mis les petits plats dans les grands, avec une exposition qui retrace le parcours hors norme de cet homme dont l’héritage intellectuel ne se dispute pas seulement au Sénégal, mais bien au-delà tant sa longue trajectoire s’enracine dans chaque partie du monde qu’il a parcouru. 

Premier engagement sous le drapeau français

Car il faut le souligner, avant même de devenir le premier Africain à avoir dirigé une institution du système des Nations unies, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), de 1974 à 1987, Amadou Mahtar Mbow, né le 20 mars 1921 à Dakar, a d’abord participé en tant que volontaire à la Seconde Guerre mondiale sous le drapeau français, pays dont il possédait déjà la nationalité. Il avait alors dix-neuf ans et s’engageait dans l’armée de l’air française. Une décision qui marqua pour toujours son long parcours. En effet, il n’allait pas de soi à cette époque pour cet ancien élève talibé qui grandit dans le contexte colonial de s’engager pour défendre le drapeau du pays colonisateur. D’autant plus qu’Amadou Mahtar Mbow a grandi à Louga, une ville à la croisée des routes caravanières marchandes transahariennes et un centre névralgique pour l’administration coloniale française.

Comment cet homme qui aspirait à libérer son pays du joug colonial a-t-il réussi à s’engager pour défendre ce même oppresseur face à la menace nazie ? Amadou Mahtar Mbow, imprégné des valeurs de justice et de paix, avait en réalité déjà commencé à réfléchir aux questions de l’injustice – sur sa propre trajectoire et, au-delà, sur la place du continent africain dans le concert des nations. S’engager va produire chez lui, une réelle prise de conscience et constituer le point de départ de sa construction intellectuelle. 

Une trajectoire d’intellectuel ouvert aux sciences et à la culture 
 

Démobilisé à la fin de la guerre, il entreprend des études d’histoire et de géographie à la Sorbonne à Paris. Là son militantisme estudiantin et ses écrits, au sein de l’Association des étudiants africains, qu’il préside, puis de la Fédération des étudiants d’Afrique noire de France (FEANF), dont il fut l’un des principaux fondateurs, en fait l’un des fervents défenseurs de l’indépendance de son pays. Résolument dans l’action, Amadou Mahtar Mbow a activement participé à la constitution de l’État sénégalais. Durant cette période, Amadou Mahtar MBow est convaincu que l’éducation dite de base doit être au centre de l’apprentissage de la vie.

Il s’engage ensuite comme enseignant, en Mauritanie et dans le Sénégal profond au cœur de la ruralité, mais ces deux pays sont encore soumis au pouvoir colonial. C’est dans ce contexte « qu’il s’est efforcé d’éveiller la conscience de ses élèves à l’histoire du monde et à celle de l’Afrique, en particulier, ainsi qu’aux responsabilités qui incombent aux élites modernes dans leurs sociétés » décrivent les organisateurs de la cérémonie. « Il s’est efforcé aussi de susciter en eux le goût de l’effort et la volonté de réussir. »

Ministre de l’Éducation, de la Culture, de la Jeunesse et des Sports de 1957 à 1958 dans le gouvernement sénégalais issu de la Loi-cadre – qui crée des États autonomes en Afrique occidentale française, AOF –, il fut à l’indépendance, pendant huit ans, un opposant au président sénégalais Léopold Sédar Senghor, avant de devenir son ministre de l’Éducation entre 1968 et 1970. Amadou Mahtar Mbow « est un homme de pensée et d’actions. Il a su répondre aux fortes attentes de ses contemporains pour un monde plus juste et plus équitable », a dit le président sénégalais Macky Sall, en visioconférence, à cause de la pandémie, lors de la cérémonie retransmise en direct sur la télévision publique. L’ancien président du Mali et ancien chef de la commission de l’Union africaine Alpha Oumar Konaré, présent à Dakar, a salué « un grand Africain, un citoyen africain, un citoyen du monde ». 

Un homme de consensus

Pour mémoire, son séjour à l’Unesco en pleine Guerre froide a aussi été marqué par le soutien apporté « à des mouvements de libération nationale, sa protection des artistes et de l’environnement, et surtout sa ferme mobilisation pour la sauvegarde des biens des peuples : leur entretien et leur inscription au patrimoine de l’humanité, et leur restitution à leurs pays d’origine », rappellent les organisateurs d’un colloque consacré à ce grand témoin. « Notre destin n’est inscrit dans aucune fatalité », aime à rappeler Amadou Mahtar Mbow, qui s’est notamment illustré en tant que premier directeur issu du tiers-monde dans la défense de l’Histoire générale de l’Afrique, la restauration du patrimoine mondial comme l’Acropole d’Athènes. Il a également aidé à faire libérer certains prisonniers politiques d’Amérique latine.

L’assistance a suivi des messages en visioconférence de personnalités du monde de la culture et de la politique comme l’écrivain nigérian et Prix Nobel Wole Soyinka, la directrice générale de l’Unesco Audrey Azoulay, le président de la Commission de l’Union africaine Moussa Faki Mahamat et l’ancien président cap-verdien Pedro Pires. Des messages des présidents burkinabè Roch Marc Christian Kaboré, nigérien Mahamadou Issoufou, et du roi du Maroc Mohammed VI, ont été lus par leurs représentants. « Amadou Mahtar Mbow nous a fourni des méthodes pour affirmer l’identité africaine dans les relations internationales. Son nom est inscrit sur la liste des pionniers de la lutte de l’émancipation de l’intelligentsia africaine contre la domination coloniale », a souligné le dirigeant du Niger.

Les intervenants ont à tour à tour souligné le combat mené par Amadou Mahtar Mbow pour notamment « un nouvel ordre mondial de l’information et de la communication, la rédaction de l’histoire générale de l’Afrique, la circulation des biens culturels dans le monde et le dialogue des cultures ».