Scrutin du 31 mai : les élections des candidats inconnus

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 À seize jours du double scrutin législatif et communal du 31 mai 2026, un malaise profond s’installe dans les communes de Conakry et à l’intérieur du pays. Un phénomène aussi troublant qu’inédit s’impose aux observateurs : une large majorité des candidats en lice sont tout simplement inconnus du grand public, des simples citoyens aux militants les plus aguerris. Un vide identitaire qui interroge sur la qualité et la légitimité d’une représentation nationale en construction.

Par souci de prudence et de respect des personnes dans un contexte politique sensible, les noms des partis politiques ou mouvements en compétition, ceux de leurs leaders, ainsi que les dénominations précises des communes concernées ne seront pas cités dans ces colonnes. Les faits rapportés n’en demeurent pas moins réels et vérifiables.

Pour comprendre ce paradoxe, il faut remonter aux décisions qui ont radicalement redessiné le paysage politique guinéen. Dès octobre 2024, le ministère de l’Administration du territoire et de la Décentralisation (MATD) avait déjà frappé fort, en dissolant 53 partis politiques et en suspendant 54 autres sur les 211 formations alors dénombrées, après une évaluation de conformité menée entre juin et septembre 2024.

Le coup de grâce est venu en mars 2026. Dans la nuit du 6 au 7 mars, le MATD a ordonné la dissolution de 40 partis politiques supplémentaires pour « manquement à leurs obligations », une mesure entraînant la perte immédiate de leur personnalité morale et l’interdiction de toute activité politique.

Parmi les victimes de cet arrêté, les formations les plus représentatives et les mieux enracinées dans la société guinéenne, celles dont les noms résonnaient dans chaque quartier, chaque village, chaque famille politisée du pays, ont été balayées d’un trait de plume administrative.

En conséquence, la Direction générale des élections (DGE) a publié une liste de partis autorisés à participer au scrutin, excluant formellement les grandes formations historiques de l’opposition. Résultat : seuls 28 partis ont finalement déposé des candidatures pour les législatives, dont 21 provisoirement retenus par la DGE.

Dans le vide laissé par les grandes formations historiques, une galaxie de partis et mouvements jusqu’alors totalement confidentiels a émergé. Des structures nées dans l’ombre de la transition, des mouvements dont les leaders n’ont jamais fait l’objet d’un débat public, d’une discussion dans un quartier, d’une conversation animée dans un café entre jeunes ou entre sympathisants. Des noms qui n’ont jamais circulé, jamais été prononcés, jamais été défendus ni contestés dans l’espace public.

Et pourtant, leurs visages sont partout. Les panneaux publicitaires de Conakry et des grandes villes de l’intérieur sont littéralement inondés de photos de candidats souriants, en costume ou en boubou, brandissant des slogans d’espoir. Des affiches grand format, des banderoles tendues aux carrefours, des portraits placardés sur les murs et les barrières. Une débauche de communication visuelle qui contraste cruellement avec une réalité implacable : qui sont réellement ces gens ? La question, posée à voix haute ou murmurée avec perplexité, revient comme un écho dans chaque quartier, chaque grin, chaque attroupement populaire, chaque taxi.

Un enseignant en sociologie politique à l’Université , résume lucidement la situation : « Nous assistons à une recomposition forcée et artificielle de l’espace politique guinéen. Des formations sans histoire, sans ancrage communautaire et sans leaders identifiables se retrouvent propulsées sur le devant d’une scène qu’elles n’ont jamais occupée. C’est un paradoxe démocratique majeur. »

Le constat sur le terrain est accablant. Dans une commune de l’ancienne commune de Matoto, une commerçante rencontrée sur un marché populaire ne cache pas sa perplexité : « On nous dit d’aller voter, mais voter pour qui ? Je ne connais aucun de ces gens-là. Leurs noms ne me disent rien. Dans tout notre quartier, personne ne peut vous dire qui se présente chez nous. »

Dans une commune de l’ancienne commune de Ratoma, un enseignant à la retraite et figure respectée de son voisinage exprime la même incompréhension : « J’ai voté à toutes les élections depuis des années. Mais là, je suis désemparé. Ces candidats n’ont jamais mis les pieds ici, ils ne nous connaissent pas, et nous ne les connaissons pas. Comment peut-on leur confier la gestion de notre commune ou nous représenter à l’Assemblée nationale ? »

Jusqu’en périphérie, dans une localité relevant de la préfecture de Dubréka, le son de cloche est identique : des affiches de candidats accrochées aux murs, des visages inconnus, des noms imprononçables pour des populations qui n’ont jamais croisé ces hommes et ces femmes qui prétendent les représenter.

Il convient néanmoins de nuancer : quelques rares candidats tirent leur épingle du jeu. Ici et là, un visage familier, une personnalité déjà croisée dans la vie associative, religieuse ou professionnelle locale suscite une timide reconnaissance. Mais ces cas demeurent tellement minoritaires qu’ils confirment, par leur rareté même, l’étendue du problème. L’exception ne fait que mieux mesurer l’ampleur de la règle.

Ces témoignages ne sont pas isolés. À de très rares exceptions près  et l’on insiste sur le mot très les candidats que les citoyens reconnaissent se comptent sur les doigts d’une main. L’anonymat est la règle ; la notoriété, l’exception.

Au-delà de l’anonymat, c’est la qualité intrinsèque des candidatures qui préoccupe les observateurs avertis. Beaucoup de ces candidats viennent d’horizons totalement étrangers à la politique : commerçants, entrepreneurs, techniciens ou simples affidés du système, sans aucune expérience du débat public ni de la chose parlementaire.

Minkael BARRY 

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