Mamadou Djouma Bah avait 17 ans. Il rêvait d’un diplôme. Il rêvait, comme des dizaines de milliers d’autres candidats guinéens cette année, de tourner une page de sa vie. Il est mort à l’hôpital régional de Kindia, dans la nuit du 20 au 21 juillet 2026, après avoir été jeté en prison pour une fraude présumée à un examen. Un examen. Pas un crime de sang. Pas une atteinte à la vie d’autrui. Pas une atteinte à l’intégrité du territoire. Une fraude scolaire, commise par un adolescent encore en construction, encore en apprentissage de son quotidien, encore en train de comprendre le monde et ses règles.
Et ce monde, la Guinée, a répondu par la prison ferme. Et quant à la prison, elle, a répondu par la mort.
Comment en est-on arrivé là ? Comment un pays peut-il regarder un enfant de 17 ans accusé de fraude à un examen et décider que la réponse appropriée est de l’enfermer aux côtés d’adultes, dans un système carcéral que l’on sait déjà exsangue, déjà incapable de garantir des soins de base ? Un mois de prison ferme pour une fraude au bac.
La sanction « minimale prévue par la loi », nous dit-on. Mais quelle loi punit un enfant qui triche à un examen comme on punirait un criminel ?
Quelle vision de l’éducation transforme une salle d’examen en antichambre de la prison ?
On ne corrige pas une fraude scolaire avec des barreaux. On la corrige avec la pédagogie, avec la sanction disciplinaire, avec l’accompagnement, avec le dialogue entre l’école et la famille. Faire le choix de la prison pour un mineur, c’est faire le choix de l’irreparable plutôt que de l’éducation. Et cette fois, ce choix a coûté une vie.
Et pourtant, la Guinée a toujours su faire autrement. De tout temps, un candidat pris en flagrant délit de fraude aux examens nationaux était exclu du processus : il perdait son année, il recommençait, il payait le prix de son acte par un échec scolaire et une année de vie sacrifiée. C’était dur, mais c’était juste, et surtout : cela ne mettait jamais sa vie en danger. Les élèves aux différents examens des années « 90 » à Conakry en savent quelque chose avec M. Kèlèfa Diallo du service des examens scolaires : il te prend en flagrant délit, tu perds l’année scolaire. Et cette méthode poussait les candidats à être sérieux pendant l’année scolaire pour échapper à cette sanction.
Depuis quand la fraude scolaire est-elle devenue, dans ce pays, une infraction pénale méritant l’incarcération ? Qui a décidé, sans aucun débat public, de basculer d’une sanction académique à une sanction carcérale pour des enfants ? Cette dérive est nouvelle, elle est brutale, et elle vient de faire sa première victime.
Face à l’émotion suscitée dans tout le pays, le procureur de la République et le ministère lui-même ont tenu à préciser que le jeune homme n’était « pas mort en prison », mais à l’hôpital, remis à sa famille par le Parquet peu avant son décès. Que ces autorités arrêtent, une fois pour toutes, ce jeu de mots antique. Un détenu qui meurt des suites de sa détention, même entre les quatre murs d’un hôpital, même quelques heures après avoir été « confié à ses parents » in extremis, est mort à cause de sa détention. On ne se lave pas les mains d’une mort en la transférant, à la dernière minute, hors du lieu où le mal a été fait. Ce distinguo entre « mourir en prison » et « mourir après la prison » n’est qu’une manœuvre sémantique destinée à protéger des responsabilités, pas à établir une vérité. Cet enfant était en détention, sous la responsabilité pleine et entière de l’État, lorsque son état s’est dégradé au point de nécessiter une hospitalisation en urgence.
Que la mort survienne officiellement derrière les barreaux ou dans un lit d’hôpital, la question reste entière et non résolue : pourquoi un enfant fragile, souffrant déjà de problèmes de santé connus de sa famille, dormant à même un sol humide faute de natte, a-t-il été incarcéré sans qu’aucune évaluation médicale sérieuse n’ait été faite en amont ?
Pourquoi a-t-il fallu attendre que son état s’aggrave gravement, jusqu’à l’extrême, avant qu’une prise en charge réelle soit envisagée ?
Ce ne sont pas des questions rhétoriques. Ce sont des questions que le MENA-ETFP, l’administration judiciaire et l’administration pénitentiaire doivent affronter, avec des réponses précises, publiques et vérifiables pas avec des éléments de langage destinés à éteindre la polémique.
Et que dire de ce que rapporte la grand-mère de l’enfant ? Elle raconte que son petit-fils lui avait demandé une natte, parce qu’en détention, il n’y avait absolument aucun support pour dormir. Qu’il nettoyait le sol de sa cellule avec sa propre chemise de prisonnier.
Qu’il se couchait ensuite à même ce sol humide, en pleine saison des pluies. Un adolescent malade, contraint de dormir à même le sol humide, faute d’une simple natte.
Voilà la réalité que les communiqués officiels et les nuances de vocabulaire tentent d’habiller. Voilà ce que signifie, concrètement, être un « candidat détenu » dans une prison guinéenne. Ce n’est pas un détail. C’est la preuve, glaçante et intime, de l’abandon total dans lequel cet enfant a été laissé.
Il est temps de le dire sans détour : le ministère de l’Éducation Nationale, de l’Alphabétisation, de l’Enseignement Technique et de la Formation Professionnelle (MENA-ETFP) porte une responsabilité écrasante dans ce drame. C’est lui qui a laissé s’installer, année après année, un climat de répression autour des fraudes aux examens, sans jamais construire de véritable politique de prévention, de sensibilisation et d’accompagnement des élèves.
C’est plus facile de judiciariser un adolescent que de s’attaquer aux causes profondes de la fraude scolaire : la pression sociale autour du baccalauréat, le manque de préparation, les failles béantes dans l’organisation même des examens nationaux. Le ministère a choisi la fermeté spectaculaire plutôt que la responsabilité éducative. Aujourd’hui, cette fermeté a un nom et un visage : celui d’un adolescent mort.
Qu’un magistrat invoque son « devoir de réserve » pour ne pas critiquer une décision de justice est compréhensible sur le plan de la forme. Mais l’institution judiciaire, elle, ne peut pas se retrancher derrière la procédure quand un enfant meurt après avoir été condamné pour une fraude scolaire. Il y a une différence entre appliquer la loi et l’appliquer avec discernement. Condamner des mineurs à des peines de prison ferme pour fraude aux examens, sans tenir compte de leur âge, de leur état de santé, de leur statut d’enfant, c’est un choix. Un choix qui doit être questionné, publiquement, par la société tout entière et pas seulement après un décès.
Quant à l’administration pénitentiaire, les témoignages qui circulent sur le manque de diligence dans la prise en charge médicale des détenus, sur la lenteur des évacuations, sur des conditions de détention jugées par les syndicats eux-mêmes « exécrables », ne peuvent plus être balayés d’un revers de main. Un système qui ne peut garantir la survie d’un enfant qu’il détient n’a tout simplement pas le droit de détenir des enfants.
Et les associations de parents d’élèves, censées être les premières remparts contre ce genre de dérive ? Où étaient-elles lorsque, année après année, des mineurs étaient traînés devant des tribunaux pour des fraudes scolaires ? Le silence, ou la timidité, de ces structures censées défendre les intérêts des élèves face à un système éducatif de plus en plus répressif, est lui aussi une forme de responsabilité. Il ne suffit pas de pleurer un enfant mort. Il faut avoir été de tous les combats, avant la tragédie, pour empêcher qu’un adolescent ne finisse en prison pour avoir triché à un examen.
Mamadou Djouma Bah ne reviendra pas. Mais sa mort doit obliger la Guinée à se regarder en face. Il ne peut plus jamais être acceptable qu’un enfant candidat au baccalauréat termine en prison pour fraude, encore moins qu’il y perde la vie. Il faut :
L’abandon immédiat des poursuites judiciaires et de l’incarcération comme réponse par défaut à la fraude scolaire, réservée à des sanctions disciplinaires et pédagogiques adaptées à l’âge des candidats ;
La libération immédiate des autres candidats encore détenus dans les mêmes conditions, comme le réclament déjà les syndicats de l’éducation ;
Une enquête indépendante et transparente sur les circonstances exactes du décès de Mamadou Djouma Bah, incluant la chronologie précise de sa prise en charge médicale ;
Un engagement clair du ministère de l’Éducation Nationale à revoir sa politique de lutte contre la fraude aux examens, pour qu’elle cesse de reposer sur la répression pénale de mineurs.
Un enfant est mort après avoir triché à un examen. Que cette phrase, à elle seule, reste gravée dans la conscience collective de ce pays jusqu’à ce que plus jamais elle ne puisse se reproduire.
Minkael BARRY









