Un tournant judiciaire vient de s’opérer dans le dossier qui oppose depuis plusieurs mois le Parquet spécial près la Cour de Répression des Infractions Économiques et Financières (CRIEF) à deux figures majeures de l’ancien pouvoir guinéen. Par une réquisition datée du 10 septembre 2026, le Procureur spécial Alphonse Charles Wright a levé l’interdiction de sortie du territoire national qui pesait sur Ibrahima Kassory Fofana, ancien Premier ministre, et Amadou Damaro Camara, ancien président de l’Assemblée nationale, leur permettant de se rendre à l’étranger pour y recevoir des soins médicaux.
Dans son argumentaire, le ministère public justifie cette mesure d’assouplissement par le fait que les deux mis en cause présentent, selon ses propres termes, toutes les garanties de représentation nécessaires. Le document souligne notamment que Kassory Fofana et Damaro Camara ont fait élection de domicile auprès des cabinets de leurs avocats respectifs une disposition procédurale censée écarter tout doute quant à leur retour sur le territoire national une fois les soins prodigués.
Le Parquet prend soin de préciser que cette levée d’interdiction ne constitue en rien un abandon des poursuites. Le texte insiste sur le fait que l’autorisation accordée « ne préjudicie en rien à la continuation de l’exercice des droits du parquet et de la défense » devant les instances judiciaires supérieures du pays, laissant ainsi la porte ouverte à la poursuite normale de la procédure pénale engagée contre les deux hommes.
Ibrahima Kassory Fofana, né en 1953 à Forécariah et ancien chef du gouvernement guinéen, se trouvait jusqu’ici à la clinique Pasteur, dans le quartier Manquepas de la commune de Kaloum, à Conakry. Il est défendu par un collège d’avocats composé de Maîtres Dinah Sampil, Sidiki Bérété et Almamy Samory Traoré.
Amadou Damaro Camara, né en 1952 à N’Zérékoré et ancien président de l’Assemblée nationale sous le régime déchu, avait de son côté multiplié les démarches pour obtenir cette autorisation, invoquant des raisons de santé jugées suffisamment sérieuses par le Parquet spécial pour y faire droit.
La réquisition enjoint directement le Commissaire spécial de l’aéroport Ahmed Sékou Touré ainsi que le Directeur central de la Police aux frontières de mettre en œuvre cette autorisation de sortie, ouvrant ainsi la voie à un départ imminent des deux personnalités vers l’étranger pour y suivre les traitements médicaux requis.
Au-delà de son aspect strictement procédural, cette réquisition illustre la tension permanente entre deux impératifs auxquels la justice guinéenne se trouve confrontée dans les dossiers emblématiques de la transition : d’une part, le respect des droits fondamentaux des personnes poursuivies, en particulier leur droit à la santé, mis en avant explicitement par le Procureur spécial ; d’autre part, la nécessité de préserver l’intégrité d’une procédure judiciaire hautement sensible, dans un contexte où plusieurs anciens dignitaires font l’objet de poursuites pour des faits présumés de gestion des deniers publics.
Cette autorisation, si elle est mise à exécution dans les prochains jours, sera scrutée de près par l’opinion publique guinéenne, plusieurs voix s’étant déjà élevées par le passé pour dénoncer un risque de fuite ou d’impunité dès lors que des personnalités poursuivies obtiennent l’autorisation de quitter le pays.
Le Parquet spécial, conscient de cette sensibilité, a pris soin d’encadrer sa décision par des garanties procédurales explicites, tout en réaffirmant que la procédure judiciaire suit son cours indépendamment de ce déplacement à l’étranger.
Sékou Sylla









