Guinéens sans papiers en Allemagne : entre survie clandestine et hantise de l’expulsion

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Des milliers de ressortissants guinéens vivent dans l’ombre des grandes métropoles allemandes, tiraillés entre la nécessité économique qui les a poussés à fuir Conakry et la menace permanente d’un renvoi forcé. Un tableau saisissant d’une migration prise en étau entre deux réalités impossibles.

Selon un reportage de nos confrères de  seneweb.com, dans les rues glacées de la capitale allemande, ils avancent vite, tête baissée, téléphone éteint. Abdoulaye  prénom modifié  fait partie de ces jeunes Guinéens qui sillonnent chaque matin Berlin avec une seule obsession : ne pas se faire remarquer. Sans titre de séjour depuis trois ans, il vit dans la crainte constante d’un contrôle policier qui signerait la fin d’une aventure migratoire aussi longue que douloureuse. C’est du moins ce que rapportent nos confrères de seneweb.com, qui ont recueilli plusieurs témoignages au sein de cette communauté discrète.

Ce profil n’est pas isolé. De Hambourg à Francfort, en passant par Cologne et Munich, les autorités allemandes estiment à plusieurs dizaines de milliers le nombre de ressortissants d’Afrique subsaharienne en situation irrégulière sur leur territoire. Parmi eux, une proportion significative vient de Guinée Conakry, dont les crises politiques à répétition et l’économie en berne ont alimenté des vagues migratoires successives vers l’Europe.

Restaurants, chantiers de construction, entrepôts logistiques : les sans-papiers guinéens occupent des créneaux précis du marché du travail informel. Employés au noir, souvent exploités, ils n’ont d’autre choix que d’accepter des conditions que refuseraient des travailleurs disposant d’un statut légal. Ibrahima, ancien artisan menuisier reconverti en agent de nettoyage, témoigne sobrement d’une existence rythmée par l’évitement des contrôles, des administrations, des espaces trop fréquentés.

Entassés à plusieurs dans de petits logements, ces exilés maintiennent néanmoins des liens financiers vitaux avec leurs familles restées à Kankan, Labé ou Conakry. Les transferts d’argent vers la Guinée estimés à plusieurs centaines de millions d’euros annuels selon la Banque mondiale constituent une réalité économique que les gouvernements des deux pays ont intérêt à ne pas négliger.

« Ma mère pense que je travaille dans une grande entreprise ici. Si je rentre, je deviens la honte de la famille. »

Depuis 2018, les autorités guinéennes ont officiellement facilité les rapatriements de leurs ressortissants irréguliers en Europe, en signant des accords bilatéraux de réadmission avec plusieurs États membres de l’UE, dont l’Allemagne. Berlin, qui a durci sa législation migratoire, dispose désormais d’un cadre juridique permettant des expulsions accélérées.

Selon les informations relayées par seneweb.com, l’aéroport de Gbessia, à Conakry, est devenu pour beaucoup le symbole d’une terreur ordinaire. Les témoignages font état de retours escortés par des agents fédéraux allemands, suivis d’interrogatoires par les services sécuritaires guinéens, sans aucun dispositif d’accueil ni de réinsertion. Un nombre non négligeable de ces rapatriés reprend ensuite la route de l’exil dans les mois suivants, retraversant le Sahel au péril de leur vie.

Face à l’hostilité institutionnelle, la communauté guinéenne s’est organisée en réseaux de solidarité. Des associations comme Guinéens Solidaires d’Allemagne jouent un rôle crucial : collecte de vêtements, financement d’avocats spécialisés en droit des étrangers, orientation vers des hébergements d’urgence.

À Hanovre, Sonia, 27 ans, ancienne étudiante en droit dont la demande d’asile a été rejetée deux fois, illustre le paradoxe d’une génération qualifiée contrainte à la clandestinité. Travaillant au noir dans la restauration, elle confie ne plus dormir sereinement. C’est la solidarité communautaire, dit-elle, qui lui a permis de tenir.

La situation des Guinéens sans papiers en Allemagne illustre les contradictions d’un système migratoire mondial qui criminalise la mobilité des plus vulnérables tout en se nourrissant économiquement de leur travail non déclaré. Entre un État allemand qui expulse et une Guinée incapable de réaccueillir dignement, ces hommes et ces femmes survivent dans un vide juridique que ni Berlin ni Conakry ne semblent pressés de combler.

Dans les cafés de Neukölln, sous la neige de février, ils continuent pourtant d’avancer. Car s’arrêter, pour eux, n’est tout simplement pas une option.

Minkael ƁARRY