Accueil Non classé ANALYSE SOCIOLOGIQUE DE LA DICTATURE DES JUGEMENTS PAR LES OPINIONS SUR LES...

ANALYSE SOCIOLOGIQUE DE LA DICTATURE DES JUGEMENTS PAR LES OPINIONS SUR LES FAITS ET RÉALITÉS EN GUINÉE:

0
4

« Des perceptions au-dessus des réalités à la fragilisation des institutions et du développement du pays, pour une compréhension systémique de la chute du mérite et de la gouvernance »

Ce texte d’analyse sociologique des pensées et attitudes négatives persistantes en Guinee a été tres spontané après un bref échange avec un eminent sociologue et homme d’Etat guinéen sur la prépondérance du jugement par les opinions sur par les faits dans notre pays . Cette analyse rapide se veut à la fois une contribution académique et une observation participante d’un sociologue guinéen rompu aux analyses que je suis.

Ce texte très spontané croise l’appareillage conceptuel de la sociologie contemporaine de Durkheim à Kahneman, de Bourdieu à Moscovici avec des témoignages recueillis auprès de citoyens guinéens issus de milieux professionnels divers notamment : fonction publique, secteur privé, enseignement supérieur, société civile.

Ces voix, rapportées ici sous forme anonymisée pour protéger leurs auteurs, ne prétendent pas à une représentativité statistique ; elles constituent des indices qualitatifs qui viennent nourrir, illustrer et interroger la thèse centrale de cette analyse sociologique .

Ainsi, le choix structurant de toute société et au crible d’une observation exhaustive du fonctionnement de la société guinéenne, une question s’impose:

 » Pourquoi certaines sociétés parviennent-elles à valoriser les compétences, l’expérience et l’intégrité, tandis que d’autres semblent davantage guidées par les réputations, les appartenances ou les perceptions ? ».

Cette interrogation est au cœur de la sociologie contemporaine, car elle touche à la manière dont les institutions produisent la confiance, distribuent les responsabilités et construisent la légitimité.

De toute evidence, toute société est confrontée à un choix structurant en fondant ses décisions
▪︎ (1) sur des faits objectivement observables, ou. ▪︎ (2) sur des opinions socialement construites.

Ce choix influence les recrutements, les promotions, les nominations, les élections et, plus largement, la qualité de la gouvernance.

La sociologie, qui relève à la fois de l’indicatif et du normatif, n’a pas pour mission de condamner une société, mais d’en comprendre les mécanismes qui fondent son fonctionnement normatif.

C’est dans cet esprit que le sociologue et homme d’État guinéen Kiridi Bangoura posait dans un echange spontané mais , avec une acuité particulière, le diagnostic suivant : « En Guinée, les opinions parfois d’effervescence de la réalité ont pris le dessus sur les faits et, c’est le rubicon profond et complexe qui compromet le développement de notre pays.»

Cette formule condense, en une phrase, l’hypothèse centrale que cette tribune que j’ai ecrite quelques minutes apres notre rencontre avrc cet eminent homme d’Etat guinéen se propose de démontrer et d’illustrer :

 » lorsque les perceptions prennent durablement le pas sur les faits dans les processus d’appréciation des individus et des institutions, il devient plus difficile de consolider une culture du mérite et de la responsabilité. »

I. Le jugement par les faits, fondement de toute société rationnelle.

La première exigence de la sociologie consiste à distinguer le réel de sa représentation. Émile Durkheim invitait à considérer les faits sociaux comme des réalités observables, susceptibles d’être étudiées avec la même rigueur que les phénomènes naturels extérieures à la conscience individuelle et dotées d’un pouvoir de contrainte sur les comportements.

Cette démarche rappelle qu’une analyse sociologique et scientifique doit partir des preuves, des comportements observables et des institutions, plutôt que des impressions ou des intuitions.

Dans cette logique d’analyse sociologique portée sur la gestion defaillante des competences en Guinee , l’on peut retenir que les faits devraient renvoyer au parcours d’une personne, à ses compétences, à son expérience, à son intégrité, à ses réalisations et aux résultats qu’elle a obtenus pour juger de sa compétence perçue comme un trictype (1)- experience, (2)- Intégrité et (3)- Connaisssnce technique qui doivent constituer des éléments vérifiables qui permettent une évaluation aussi objective que possible pour identifier et nommer les meilleurs guineen a tout poste de responsabilité.

Max Weber, dans son analyse de la bureaucratie moderne, montre que la légitimité des administrations repose notamment sur des règles impersonnelles et sur la qualification des individus ce qu’il nomme  » la domination légale-rationnelle », par opposition aux  » dominations traditionnelle et charismatique » . Une institution gagne en crédibilité lorsqu’elle sélectionne ses responsables selon des critères explicites et contrôlables plutôt que selon des préférences personnelles subjectives et en général résultant des opinions que des faits.

Robert K. Merton, prolongeant cette réflexion, a montré que les organisations bureaucratiques, lorsqu’elles fonctionnent correctement, produisent un effet de prévisibilité qui rassure les citoyens sur l’équité du système. Mais il a aussi théorisé le phénomène de la « prophétie auto-réalisatrice » : une réputation, même infondée, finit par produire des effets réels dès lors qu’elle est collectivement crue et agie. Cette notion éclaire d’un jour particulier le cas guinéen, où la réputation précède et parfois remplace l’évaluation.

Le mérite n’est donc pas seulement une valeur morale ; il est aussi un principe d’efficacité collective car, les organisations qui évaluent leurs membres sur la base de compétences démontrées tendent à renforcer la confiance, la performance et la stabilité.

Au titre des témoignages recueillis , je propose de faire lire ce seul qui en dit long presque partout fn Guinee. C’est donc celui d’un cadre de l’administration territoriale, en poste depuis une quinzaine d’années, bqui confie :

« On peut avoir tous les diplômes, tous les résultats, si on n’a pas le bon réseau ou si une rumeur circule sur vous, le dossier reste bloqué. Ce n’est jamais écrit, mais tout le monde le sait.»

Ce type de témoignage, recueilli à plusieurs reprises dans des termes similaires auprès de fonctionnaires de différents ministères, illustre empiriquement le mécanisme que Weber redoutait :  » la substitution progressive de la règle impersonnelle par l’arbitraire relationnel. ».

II. Le jugement par les opinions, entre représentations sociales et biais cognitifs.

Les opinions occupent une place essentielle dans toute vie démocratique car, elles expriment partout des convictions, des sensibilités et des visions du monde et df toute entité concernée comme le cas guineen . Toutefois, elles ne doivent pas en tous les cas se confondre avec les faits qui guident vers une gouvernance vertueuse .

Serge Moscovici a montré que les représentations sociales organisent la manière dont les individus interprètent leur environnement. Elles donnent du sens au monde, mais peuvent aussi simplifier la réalité, amplifier certaines croyances ou perpétuer des stéréotypes. Peter Berger et Thomas.

Luckmann, dans leur théorie de la construction sociale de la réalité, ajoutent que ces représentations, une fois sédimentées par l’habitude et le langage commun, finissent par être vécues comme des évidences objectives — alors même qu’elles résultent d’un processus purement social.

Daniel Kahneman a mis en évidence que nos décisions reposent souvent sur des raccourcis cognitifs.

Nous évaluons parfois une personne à partir d’une première impression, d’une réputation faussement construite et imposée, ou d’une appartenance perçue, plutôt qu’à partir d’un examen approfondi de ses competences qui devraient lettre en exergue aussi bien les connaissances techniques, l’experience mais durtout l’intégrité . Ces biais sont universels ; ils concernent toutes les sociétés, mais dans des proportions généralement contenues par des contre-pouvoirs institutionnels.

Le cas guinéen est préoccupant précisément parce que ces mécanismes correcteurs semblent affaiblis, laissant les opinion dominer et parfois supplanter les faits.

Elisabeth Noelle-Neumann, avec sa théorie de la « spirale du silence », apporte un éclairage complémentaire et pour lui:  » lorsqu’un jugement dominant s’impose dans l’espace public, ceux qui pensent différemment tendent à se taire par crainte de l’isolement social, ce qui renforce mécaniquement l’apparence d’unanimité de l’opinion majoritaire qu’elle soit fondée ou non.

Ce mécanisme peut expliquer pourquoi certaines réputations, une fois installées, deviennent quasiment impossibles à contester publiquement.

Pierre Bourdieu ajoute que les trajectoires individuelles dépendent aussi du capital social et du capital symbolique.

Les réseaux, la reconnaissance sociale ou le prestige peuvent influencer les opportunités offertes à un individu.

Lorsqu’ils deviennent les principaux critères de sélection, ils risquent de concurrencer l’évaluation fondée sur les réalisations effectives.

Alors, decriptons cet autre témoignage d’une jeune diplômée d’une grande école, revenue au pays après des études à l’étranger qui raconte : « On m’a dit clairement:  » ton dossier est excellent, mais ici, ce n’est pas ton dossier qu’on regarde en premier, c’est qui te connaît.» . Aussi , un entrepreneur du secteur privé, quant à lui, évoque la difficulté à faire reconnaître la qualité d’un service en dehors des circuits relationnels habituels : « La compétence ne suffit pas à convaincre si on n’a pas d’abord une image, une réputation qui vous précède. ».

Ces récits, bien que non généralisables à l’ensemble du pays, convergent avec le diagnostic de Bourdieu sur la centralité du capital symbolique dans les sociétés à forte densité relationnelle.

III. Une lecture sociologique du contexte guinéen.

Dans le débat public guinéen, de nombreux citoyens expriment le sentiment que les décisions relatives aux nominations, aux promotions ou aux responsabilités publiques ne reflètent pas toujours, de manière transparente, les compétences ou l’expérience des personnes concernées.

Cette perception, largement partagée dans certains espaces de discussion, ne constitue pas à elle seule une preuve scientifique, mais elle appelle à des analyses sociologiques rigoureuses pour mieux aporehender les derives morales et éthique de notre société guinéenne.

La sociologie invite précisément à interroger les mécanismes qui peuvent nourrir cette perception : poids des réseaux relationnels, importance de la réputation vraie ou fabriquée , clientélisme, favoritisme, solidarités familiales, communautaires ou politiques, mais aussi faiblesse éventuelle des procédures d’évaluation et de transparence.

Michel Crozier rappelait que les organisations deviennent moins efficaces lorsque les règles formelles cèdent la place à des mécanismes informels difficilement contrôlables ce qu’il nommait les « zones d’incertitude » dont s’emparent les acteurs pour asseoir un pouvoir parallèle.

De même, Raymond Boudon soulignait que les comportements individuels s’expliquent souvent par des logiques rationnelles propres aux acteurs, même lorsque leurs effets collectifs peuvent fragiliser les institutions l’exemple classique de « l’effet pervers » où des choix rationnels à l’échelle individuelle produisent un résultat collectivement sous-optimal.

Jean-François Bayart, dans son analyse des trajectoires politiques africaines, a introduit la notion d’« extraversion » pour décrire la manière dont certaines élites tirent leur légitimité davantage de ressources externes ou symboliques que d’une évaluation interne fondée sur la performance.

Achille Mbembe, de son côté, a montré comment la fabrique des réputations et des légitimités, dans certains contextes postcoloniaux, s’organise autour de logiques de spectacle et de mise en scène du pouvoir, où le paraître tend à supplanter le faire.

Voyon et abalysons ce témoignage d’un ancien responsable associatif de la société civile, actif dans le suivi des politiques publiques, observe : « Le problème, ce n’est pas seulement les décideurs, c’est aussi nous, citoyens. On juge vite, sur une rumeur, un statut Facebook, une appartenance régionale ou politique. Et cette opinion collective finit par peser sur les institutions elles-mêmes. » Ce constat rejoint la théorie de Cass Sunstein sur les « cascades d’opinion » :  » dans un environnement où l’information vérifiée circule mal, les jugements individuels s’alignent rapidement sur des signaux sociaux plutôt que sur une évaluation autonome, produisant des mouvements d’opinion massifs et parfois déconnectés des faits.

Ces analyses ne permettent pas de conclure que toutes les décisions en Guinée relèvent de tels mécanismes, mais elles offrent en revanche un cadre théorique pour comprendre pourquoi une partie significative de la population peut percevoir un décalage entre le mérite attendu et certaines décisions observées.

IV. De la dénonciation à la réforme, quelles pistes institutionnelles ?

La question centrale devient alors moins celle de la dénonciation que celle de la réforme car, en dernière instance, l’on peut se poser la question de ssvoir :  » comment renforcer des institutions capables de rendre les critères de sélection plus explicites, plus transparents et davantage fondés sur des éléments objectivement vérifiables ? »

Pour moi entant que siciologue de terrain et guineen, je suggere trois pistes résultant de la littérature sociologique elle-même et sui , méritent d’être explorées :
D’abird la formalisation des procédures d’évaluation et de nomination, afin de réduire l’espace laissé à l’arbitraire informel identifié par Crozier ;
Ensuite le renforcement de la traçabilité et de la publicité des critères de sélection, condition nécessaire à la restauration de la confiance décrite par Weber ; et
Enfin l’investissement dans une culture civique de vérification des faits, seule à même de limiter les effets de cascade d’opinion et de spirale du silence évoqués plus haut.

Comme le rappelait le sociologue et homme d’Etzt guineen Kiridi Bangoura, le rubicon qui sépare aujourd’hui les opinions des faits en Guinée est « profond et complexe » :  » il ne se franchira pas par une simple déclaration d’intention, mais par un travail patient de reconstruction institutionnelle, où chaque acteur décideur public, citoyen, chercheur, journaliste est appelé à privilégier l’exigence du fait sur le confort de l’opinion.

Aimé Stéphane MANSARÉ
Sociologue
Expert-consultant en sciences sociales du développement
Directeur Général du CERFOP
Président du Conseil d’Administration de l’IPCJ-Guinée

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici