Accueil SOCIÉTÉ Conakry à sec et dans le noir : le double calvaire de... Alors que les premières pluies de l’hivernage s’abattent sur la capitale guinéenne, le quotidien des Conakrykas reste rythmé par une double crise chronique : l’absence d’eau potable au robinet et les délestages électriques intempestifs.

Un scénario de pénurie qui ne date pas d’hier, mais dont les racines structurelles et les scandales financiers remontent à plus d’un quart de siècle.
À Conakry, le mois de mai offre chaque année le même spectacle paradoxal et exaspérant. Dehors, les orages grondent et l’eau du ciel inonde les artères de la ville. Dedans, les foyers guinéens jonglent entre des bidons jaunes désespérément vides et des ampoules éteintes.
Ces derniers jours, la crise a franchi un nouveau palier d’incompétence technique. Une énième panne majeure sur les installations stratégiques de Kakimbo a brusquement sevré d’eau potable une quinzaine de grands quartiers de la capitale : de Hamdallaye à Kipé, en passant par Ratoma, Taouyah, le Concasseur et les grands centres hospitaliers comme l’Hôpital Sino-Guinéen. Pour la Société des Eaux de Guinée (SEG), le refrain est connu : on colmate les brèches. Pour les populations, c’est le retour forcé et humiliant au système D : l’achat d’eau en sachet, la dépendance aux charretiers et la ruée vers les forages privés, pourtant jugés dangereux à terme pour les nappes phréatiques par les autorités environnementales.
Mais ce sevrage hydrique s’accompagne d’un autre mal, tout aussi paralysant : le retour en force des délestages électriques d’Électricité de Guinée (EDG). Sans courant, pas de pompage possible. Les deux crises se nourrissent l’une de l’autre, plongeant la ville dans une colère sourde et une léthargie socio-économique profonde.
Pour comprendre l’impasse actuelle, il faut remonter le fil de l’histoire énergétique du pays, précisément au tournant des années 2000.
En décembre 2001, l’État guinéen prononce la dissolution-liquidation de la SOGEL (Société Guinéenne d’Électricité), une entité mixte alors chargée de l’exploitation, du transport et de la distribution. Ce schéma institutionnel, hérité des réformes de 1994 avec des capitaux privés, prend fin abruptement. Pour centraliser la gestion, les autorités créent une entreprise unique à participation publique : Électricité de Guinée (EDG).
Vingt-cinq ans plus tard, le constat est sanglant. Le départ de la SOGEL et l’avènement d’EDG n’ont jamais permis de stabiliser le réseau. Le problème a-t-il été réglé ? Absolument pas. Le basculement vers une gestion étatisée s’est transformé en un gouffre financier sans fond, où les réformes successives n’ont servi qu’à masquer la faillite managériale.
C’est sous le régime d’Alpha Condé que l’indécence financière a atteint son paroxysme. Pendant une décennie, les promesses de « Guinée de la lumière » ont servi de slogans de campagne pendant que les caisses de l’État étaient littéralement siphonnées au nom de l’électricité.
Les chiffres officiels donnent le tournis et donnent le droit d’être en colère. On parle de près de 3 milliards de dollars américains engloutis dans le secteur de l’énergie sous l’ère Condé. Rien que pour l’année 2019, la subvention accordée par l’État à EDG a explosé, passant de 880 milliards de GNF à plus de 2 157 milliards de francs guinéens en loi de finances rectificative.
En 2018, c’était un transfert de crédit de 2 600 milliards de GNF qui s’évaporait dans les dédales de cette société publique.
Où est parti cet argent ? Dans l’achat de mazout à prix d’or et la location de générateurs thermiques budgétivores auprès de multinationales privées. Même la mise sous gestion du groupe français Veolia en 2015, adossée à un plan de redressement de 1,5 milliard de dollars, s’est soldée par un échec cuisant. Malgré les inaugurations en grande pompe des barrages hydroélectriques de Kaléta et de Souapiti, le réseau de distribution interne est resté squelettique et vétuste, incapable d’acheminer l’énergie sans que les transformateurs de quartier n’explosent.
Face à ce désastre continu, une question dramatique s’impose : Comment se fait-il que deux secteurs aussi vitaux, gérant des denrées aussi indispensables que l’eau et l’électricité, peinent à répondre aux attentes minimales de la population depuis plus de 25 ans ?
Qu’est-ce qui cloche dans la gouvernance guinéenne pour qu’un pays qualifié de « château d’eau de l’Afrique de l’Ouest » et doté d’un potentiel hydroélectrique immense ne puisse fournir ni une goutte d’eau propre au robinet ni une tension stable à ses citoyens ?
S’agit-il d’un problème de ressources humaines mal formées, d’un déficit cruel de cadres techniques capables de piloter des infrastructures modernes ? Ou faut-il appeler les choses par leur nom : un sabotage systémique, une corruption généralisée et un manque flagrant de volonté politique où l’intérêt personnel des décideurs prime sur la survie d’une nation ?
Comment accepter que des milliards de dollars se volatilisent alors que les hôpitaux de la capitale opèrent dans le noir et que les mères de famille portent des bidons d’eau sur la tête en plein cœur de Conakry en 2026 ?
La réponse se trouve sans doute dans l’impunité totale qui caractérise la gestion de ces entreprises publiques. EDG et la SEG sont devenues, au fil des décennies, des vaches à lait pour des élites corrompues plutôt que des outils de développement.
Tant que la compétence, l’audit rigoureux et la redevabilité ne remplaceront pas le clientélisme politique, Conakry continuera de gronder dans l’obscurité, les pieds dans l’eau et la gorge sèche.
Nous y reviendrons en détail !
Minkael BARRY