Grand Entretien : Alya Soumah, le visage de la résilience de l’ananas à Friguiagbé

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C’est au cœur de sa plantation « Khönêyâ Binton » que nous avons rencontré Alya Soumah, à 16 heures précises ce mois de Mars. C’est dans la sous préfecture de Friguiagbé situé à 120 Km de Conakry. 

Dans ce décor majestueux où les plants d’ananas s’étendent à perte de vue, le soleil commence sa lente descente, diffusant une chaleur encore légèrement ardente.

En contrebas, le murmure d’un grand marigot berce l’atmosphère, tandis qu’en arrière-plan, les silhouettes des palmiers et des manguiers se dessinent à l’horizon, portées par les voix mélodieuses des oiseaux. Sous le regard attentif de ses travailleurs, ce pionnier qui est passé de 4 000 pieds à plusieurs hectares nous livre une analyse sans concession : investissements, inadaptation des engrais étatiques et la face cachée des incendies de plantations. Un témoignage rare sur les réalités de l’or vert à Kindia.

Leverificateur.net : Vous êtes Alya Soumah, planteur d’ananas à Friguiagbé depuis 2002. Quel bilan tirez-vous de ces deux décennies d’activité ?

Alya Soumah : L’exercice du travail de l’ananas m’a apporté énormément d’avantages. C’est grâce à cette activité que j’ai pu financer les études de mes enfants et construire une somptueuse demeure. Quand j’ai commencé, ce n’était qu’avec 4 000 pieds.

Ce travail acharné m’a conduit aujourd’hui à exploiter deux à trois hectares d’ananas. C’est pour cette raison que depuis 2016, dès qu’un ministre ou un haut responsable du pays arrive à Friguiagbé, on le conduit automatiquement chez moi.

À titre illustratif, la défunte ministre de l’Agriculture, Mariama Camara (que nous appelions Mariama SOGUIPA), a visité ma plantation. J’ai également reçu l’ambassadeur américain à Conakry, le représentant d’ENABEL de l’époque, et même l’ancien Premier ministre Mamadi Youla.

Justement, parlez-nous de la réalité du terrain. Sur un hectare, combien de pieds faut-il planter et quel budget faut-il prévoir pour les intrants ?

Sur un hectare, on plante environ 50 000 pieds d’ananas. Pour ces 50 000 pieds, entre la préparation du sol, la désinfection, la fertilisation (l’utilisation des engrais), l’entretien, la protection phytosanitaire et toute la main-d’œuvre, les dépenses s’élèvent jusqu’à 150 millions de francs guinéens (150 000 000 GNF).

Il faut préciser que la motopompe, qui est l’organe central du système d’irrigation, n’est pas incluse dans ce budget ; on suppose qu’on l’a déjà. En termes de rendement, après les récoltes, on peut espérer entre 200 et 300 millions de francs guinéens, incluant la production de rejets. D’ailleurs, on finit avec 150 rejets là où on n’en avait planté que 50 au départ.

Quelles sont les principales difficultés rencontrées aujourd’hui par les planteurs de Kindia, et plus particulièrement ceux de Friguiagbé ?

Merci pour cette question. D’abord, nous manquons d’espaces aménagés pour travailler. Normalement, pour protéger l’environnement, le gouvernement devrait préparer des espaces cultivables pour les planteurs. Actuellement, si nous voulons étendre nos cultures, nous sommes obligés de nous attaquer aux forêts ou à la brousse et de détruire des arbres.

C’est un facteur destructeur pour notre environnement. Si l’État ciblait les zones et nous assistait pour leur aménagement, nous pourrions sauver notre écosystème qui tend à disparaître faute d’organisation.

Ensuite, il y a le volet de la fertilisation. Osons reconnaître que les engrais que nous recevons aujourd’hui ne sont pas spécifiques à nos besoins. Normalement, la culture de l’ananas exige de l’Urée, du Sulfate d’Ammoniaque, du Sulfate de Potasse et de la Cyanamide de Calcium (pour diminuer l’acidité de certains sols). Aujourd’hui, le Sulfate d’Ammoniaque et la Potasse sont introuvables. Généralement, l’État envoie des engrais destinés à d’autres types de cultures, ce qui nous fatigue énormément.

Pourtant, le gouvernement affirme envoyer de l’engrais chaque année pour les planteurs…

Oui, mais pas forcément des engrais adaptés aux planteurs d’ananas. Le gouvernement n’envoie ni Potasse, ni Ammoniaque. L’agriculture est un domaine vaste, et on ne peut pas tout mélanger. Parfois, ce sont des privés qui importent de la Potasse. Même pour les herbicides, nous achetons chez des privés des produits spécifiques à l’ananas, car le gouvernement envoie surtout des herbicides destinés à la riziculture.

Si vous remarquez bien, on voit actuellement de très beaux ananas qui séduisent visuellement, mais qui sont très amers en bouche. Vous savez pourquoi ? C’est précisément à cause de ce manque de Potasse et d’Ammoniaque lors de la fertilisation.

 Certains pointent du doigt l’« Ethrel » (Éthéphon), ce produit chimique utilisé pour la maturation avant la récolte, en disant qu’il gâche le goût de l’ananas. Qu’en pensez-vous ?

C’est faux. Ce produit a toujours existé, même par le passé, et les ananas étaient pourtant très doux. Ce que je vous explique est directement lié aux différentes crises d’engrais. Chaque engrais a un rôle précis dans la constitution et la saveur du fruit.

Entre le moment où l’on plante et la récolte, combien de temps faut-il patienter ?

Cela dépend du poids des rejets. Il existe des rejets de 500g, 300g, 250g ou 200g. Si vous plantez des rejets de 200 à 250 grammes, il faut attendre dix mois avant la récolte. Aujourd’hui, nous qui en avons les moyens, nous privilégions des rejets de 500 grammes pour récolter dès le 12ème ou 13ème mois. Mais attention : quand on plante du 500g ou 600g, il faut impérativement avoir les moyens d’acheter les intrants, car la fraîcheur du rejet accélère l’évolution.

Comment commercialisez-vous votre production aujourd’hui ? Continuez-vous d’exporter vers le Sénégal ?

Nous exportions beaucoup vers le Sénégal auparavant, mais c’est devenu un grand risque aujourd’hui. En cours de route, les ananas pourrissent. Et la raison est toujours la même : c’est le manque des engrais spécifiques dont j’ai parlé pendant la phase de fertilisation qui fragilise le fruit.

Bénéficiez-vous de voyages d’études ou d’échanges d’expériences à l’étranger ?

Je ne sais pas comment cela se passait autrefois, mais actuellement, non. Ce sont ceux qui sont dans les bureaux qui voyagent à la place des acteurs du terrain. Nous ne bénéficions jamais de ces avantages. Seule l’organisation ENABEL nous forme à l’entrepreneuriat, et l’USAID nous envoie des stagiaires issus de certains instituts pour pratiquer dans nos plantations via notre fédération.

Journaliste : Un phénomène inquiétant prend de l’ampleur à Kindia : les incendies de plantations. En avez-vous été victime ?

 Jamais ! Cela ne m’est jamais arrivé. Je vais vous dire la vérité : ce phénomène nous crée d’énormes problèmes car, à cause de cela, les banques refusent désormais d’accorder des crédits aux planteurs.

Mais comment expliquer ces incendies ?

Certains planteurs ont des bailleurs de fonds à l’étranger. Une fois qu’ils reçoivent l’argent, ils ne cultivent qu’une petite quantité d’ananas et utilisent le reste de l’argent à d’autres fins. Pour justifier le détournement auprès du financeur, ils paient quelqu’un pour incendier la petite parcelle. Ils crient ensuite au sinistre pour étouffer l’affaire.

J’ai moi-même été sur le terrain pour faire des constats dans des plantations dites « incendiées ». Nous avons découvert que les intéressés avaient abandonné quelques ananas envahis par les herbes.

Ils y mettent le feu et prétendent ensuite qu’un grand nombre de rejets a été détruit, alors que la plantation était déjà à l’abandon. C’est une stratégie pour tromper ceux qui les ont financés.

Interview réalisée par Minkael Barry

Tél 224 623 47 69 48 

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