Il est des dérives identitaires qui commencent par de simples murmures sur les réseaux sociaux avant de s’ériger en poisons sociétaux. Depuis plusieurs mois, le Sénégal terre historique d’accueil, d’ouverture et de panachage culturel est traversé par des discours de stigmatisation et de rejet visant les ressortissants étrangers, au premier rang desquels figure la communauté guinéenne.
Face à cette montée des tensions, un devoir de vérité et de responsabilité s’impose : le discours de la haine de l’autre est une impasse historique, économique, juridique et morale.
Aux pyromanes de l’ethno-nationalisme et aux promoteurs d’un rejet inconsidéré de l’étranger, il convient d’adresser un avertissement solennel : attention à ne pas fabriquer le concept mortifère d’une « Sénégalité », sur les cendres encore chaudes de ce que fut l’« Ivoirité ».
Dans les années 1990 et 2000, le débat frelaté sur l’Ivoirité avait été vendu au peuple ivoirien comme un instrument de protection nationale. Le résultat ? Il n’a apporté ni prospérité, ni emploi, ni stabilité. Au contraire, il a déchiré le tissu social d’une nation prospère, affaibli son économie et précipité un pays frère dans plus d’une décennie de crises politiques sanglantes et de fractures communautaires.
La préférence nationale exclusive, lorsqu’elle se transforme en haine de l’autre, ne résout aucun problème structurel : elle ne crée pas d’emplois pour la jeunesse, ne fait pas baisser le coût de la vie et n’assure pas le développement.
Elle ne fait que désigner des boucs émissaires commodes pour masquer des défis socio-économiques complexes. Le Sénégal ne doit pas céder à cette illusion destructrice.
Au-delà de la morale, ces discours de haine et ces velléités de rejet heurtent de plein fouet les fondements juridiques de l’intégration ouest-africaine. Le Sénégal et la Guinée sont tous deux signataires du Protocole de la CEDEAO de 1979 relatif à la libre circulation des personnes, au droit de résidence et d’établissement.
Entraver la quiétude des citoyens de la sous-région, remettre en cause leur droit de travailler ou d’entreprendre pacifiquement sur le sol sénégalais constitue une violation flagrante des traités communautaires. En laissant prospérer un tel climat, le Sénégal risque de fragiliser sa posture historique de modèle démocratique et de leader diplomatique au sein de l’espace Ouest-Africain.
Ce climat d’animosité ne naît pas spontanément dans la rue ; il est orchestré et amplifié sur les plateformes numériques. Sur TikTok, Facebook ou X (ex-Twitter), des créateurs de contenu en quête de visibilité, des agitateurs politiques et des profils anonymes manipulent la jeunesse en monétisant le ressentiment et les stéréotypes.
Ces « marchands de haine » transforment des faits divers individuels en généralisations abusives pour faire du buzz. Face à ce danger numérique, la régulation des plateformes, la fermeté de la justice contre la cybercriminalité à caractère xénophobe et la responsabilité individuelle des internautes sont devenues des urgences de sécurité nationale.
Vouloir dresser une frontière d’hostilité entre le Sénégal et la Guinée relève d’une méconnaissance profonde de l’histoire et de la géographie. Les peuples guinéen et sénégalais ne sont pas de simples voisins condamnés à se tolérer ; ils constituent, par la force du sang, de la foi et de la culture, un seul et même peuple réparti sur deux territoires.
L’histoire partagée regorge de symboles indélébiles :
L’héritage d’El Hadj Oumar Foutiyou Tall : Le grand érudit et résistant sénégalais, né à Halwar dans le Fouta Toro, a trouvé en Guinée, notamment à Dinguiraye, le sanctuaire de sa mission spirituelle et politique. Aujourd’hui encore, ses descendants et une grande partie de sa lignée spirituelle vivent en harmonie en terre guinéenne, incarnant ce pont indestructible entre les deux nations.
Le brassage intellectuel et académique : Bien avant les frontières héritées de la colonisation, et tout au long du XXe siècle, les élites des deux pays ont bâti ensemble les fondations du savoir ouest-africain. Des intellectuels, enseignants et chercheurs guinéens ont formé des générations d’étudiants dans les lycées et universités sénégalaises à commencer par la prestigieuse Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) , tandis que la Guinée accueillait des cadres sénégalais dans ses administrations et ses réseaux commerciaux.
L’imbrication socio-économique : Du commerce transfrontalier aux échanges culturels, les liens entre Conakry et Dakar sont le poumon de l’intégration sous-régionale. Toucher à cette relation, c’est scier la branche sur laquelle repose la prospérité partagée de nos deux nations.
Sur le plan économique, la xénophobie relève de l’aveuglement. Les ressortissants étrangers au Sénégal, et particulièrement la communauté guinéenne, ne constituent pas une charge pour la société : ils en sont un moteur essentiel.
Présents massivement dans le commerce de détail de proximité (les boutiques de quartier), le transport urbain et interurbain, la distribution de fruits et légumes, la boucherie, l’artisanat ou la restauration populaire, ils assurent des services vitaux au quotidien. Paralyser ou fragiliser ces acteurs économiques par la peur, c’est provoquer immédiatement des ruptures d’approvisionnement et une hausse des prix dont le ménage sénégalais moyen serait la toute première victime.
L’exigence de fraternité ne dispense personne du respect des règles. Pour préserver cette cohabitation séculaire, la responsabilité doit être partagée.
Si le pays d’accueil a l’obligation de protéger chaque habitant vivant sur son sol, les ressortissants étrangers, notamment guinéens, ont le devoir absolu d’observer un comportement exemplaire : respect strict des lois de la République du Sénégal, observance des coutumes locales, civisme et retenue sur les réseaux sociaux en s’interdisant toute provocation ou ingérence politique. L’intégration réussie repose sur ce contrat moral d’exigence et de respect mutuel.
Face à la tempête des discours haineux, il serait injuste d’incriminer l’ensemble du peuple sénégalais. Il faut saluer avec force et lucidité la responsabilité de cette majorité silencieuse de Sénégalais intellectuels, guides religieux, acteurs de la société civile et simples citoyens qui refusent de laisser souiller le concept de la Téranga.
Ces voix courageuses se lèvent chaque jour au Sénégal pour condamner les dérives, rappeler les devoirs de l’hospitalité africaine et exiger des autorités une fermeté absolue contre les instigateurs de la haine. C’est à cette Afrique de la raison, de la fraternité et de l’intégration que nous devons nous accrocher.
Le Sénégal et la Guinée ont un destin lié. Les crises passent, les gouvernements changent, mais les peuples demeurent. En ces temps d’incertitudes globales, l’heure ne doit pas être à la division, mais au rassemblement.
Pour éviter que ces flammèches ne s’inflamment en incendie, il est urgent que les décideurs politiques des deux États au plus haut sommet sortent du silence et mettent en place un cadre permanent de concertation et de diplomatie préventive.
De même, les autorités morales, coutumières et religieuses du Fouta Toro et du Fouta Djallon doivent faire entendre leur voix pour rappeler à la jeunesse que la Téranga n’est pas une simple formule de politesse, mais le socle inaliénable de notre identité commune.
Minkael BARRY
Directeur de Publication
Leverificateur.net









