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Guinée-Libye : il y a 19 ans, la visite officielle à Conakry du colonel Mouammar Kadhafi

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Le 24 juin 2007, le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi arrivait en Guinée par la voie terrestre en provenance du Mali. Cette visite officielle,  s’est déroulée dans un contexte d’une sortie de crise de grève  syndicaliste pour le régime du général Lansana Conté. Elle a marqué un tournant dans les relations bilatérales entre Conakry et Tripoli. 

Le 24 juin 2007, l’axe diplomatique Conakry-Tripoli a connu son épisode le plus intense de la décennie. En tournée ouest-africaine pour promouvoir son projet d’intégration continentale, le chef de l’État libyen, le colonel Mouammar Kadhafi, a franchi la frontière guinéenne par la route en provenance de Bamako, au Mali, via Siguiri. Ce déplacement, caractérisé par un important déploiement logistique et militaire, a constitué le premier grand test international pour le gouvernement de consensus de Lansana Kouyaté  mis en place en Guinée après la crise sociale du début de l’année 2007.

L’arrivée du dirigeant libyen par la Haute-Guinée a nécessité une réorganisation temporaire du protocole de sécurité de l’État.

Le convoi présidentiel, composé de plusieurs dizaines de véhicules blindés et escorté par les forces de sécurité libyennes, a traversé le pays jusqu’à la capitale.

À Conakry, les autorités administratives et le gouvernement dirigé par le Premier ministre Lansana Kouyaté avaient organisé un accueil officiel le long de l’autoroute Fidel Castro. Des milliers de citoyens se sont rassemblés pour observer le passage du cortège. Suivant une pratique protocolaire propre à la diplomatie libyenne de l’époque, les quartiers généraux de la délégation visiteuse ont été établis aux Cases Belle-Vue, où la célèbre tente d’apparat du « Guide » a été dressée dans les jardins.

Sur le plan politique, la visite s’est articulée autour de deux enjeux majeurs :

La stabilité de l’État guinéen, fragilisé par la maladie et par les contestations populaires de janvier et février 2007, le président Lansana Conté a cherché à travers cette rencontre à réaffirmer la légitimité internationale de son pouvoir et à stabiliser les relations avec la Libye, historiquement complexes en raison des crises successives liées à la rébellion qui a attaqué le pays en septembre 2000.

Le lobbying constitutionnel africain, à  quelques jours du sommet de l’Union africaine prévu à Accra (Ghana) en juillet 2007, Mouammar Kadhafi est venu chercher l’adhésion de la Guinée à son projet de création immédiate des États-Unis d’Afrique.

Les séances de travail avec le Premier ministre Lansana Kouyaté, diplomate de carrière, ont donné lieu à des discussions techniques serrées, la Guinée plaidant pour une approche progressive basée sur le renforcement préalable des communautés économiques régionales comme la CEDEAO.

Au-delà du protocole feutré, l’ambiance aux Cases Belle-Vue laissait transparaître une atmosphère surréelle et électrique. Après la réception, le colonel Mouammar Kadhafi a pris place aux côtés du général Lansana Conté, ce dernier restant fidèle à son habitude, une cigarette à la main. Autour des deux dirigeants, le dispositif sécuritaire imposant fusionnait les célèbres amazones libyennes et les bérets rouges de la garde présidentielle guinéenne.

Aucun discours officiel n’est alors prononcé, accentuant la solennité pesante du moment.

À une cinquantaine de mètres des deux chefs d’État, un cordon de bérets rouges s’était déployé en ceinture pour faire barrage. Face à eux, immobile, se tenait le contingent des professionnels des médias. Nous étions alors aux balbutiements des radios privées en Guinée. C’était l’époque héroïque de la presse indépendante, bien avant l’avènement des smartphones Android, des iPhones ou des trépieds modernes. Les reporters de la presse écrite se reconnaissaient à leurs outils traditionnels : le cartable en bandoulière, les bics en main, le carnet de notes et les indispensables dictaphones mécaniques à bandes. Les journalistes des nouveaux médias, quant à eux, se déployaient avec leurs micros et leurs enregistreurs robustes. Dans ce statu quo, certains confrères assuraient des directs par téléphone, tandis que d’autres prenaient des notes à la hâte.

C’est dans ce contexte de haute tension qu’un incident grave va éclater sous les yeux des témoins présents. Alors qu’il était en plein direct pour faire vivre l’événement aux auditeurs de la radio Liberté FM, le journaliste reporter Alia Camara à l’époque, actuellement   conseiller en communication du ministre des affaires étrangères, Dr Morissanda Kouyaté est brutalement pris à partie par un béret rouge de la garde présidentielle. Rompant l’alignement, le militaire agresse physiquement le journaliste et détruit son matériel de travail, coupant net la liaison radio.

Le tumulte de cette agression et le vacarme de la bousculade finissent par attirer l’attention du président guinéen. Observant le groupe de reporters, le général Lansana Conté indexe la grappe de journalistes et s’adresse directement à un autre  garde du corps.

Nous avons entendu le béret rouge dire : « Ce sont les journalistes… » Conté a-t-il dit aux bérets rouges de faire sortir les journalistes ?

En tout cas, dans la foulée, les bérets rouges  demanderont  fermement à la presse de quitter les Cases Belle-Vue sous prétexte que « l’accueil du guide libien par le président paysan clôture la cérémonie. » Cet instantané de terrain restera comme l’une des illustrations les plus frappantes de la rigidité sécuritaire de l’époque.

Sur le plan de la coopération économique, la rencontre a débouché sur la signature de plusieurs protocoles d’accord. Les discussions ont porté sur des projets d’investissements de capitaux libyens dans le secteur hôtelier guinéen, notamment via la Libyan African Investment Company (LAICO), ainsi que sur des promesses d’assistance technique dans les domaines de l’énergie et du développement agricole. Des dotations en équipements et en véhicules de fonction ont également été octroyées à diverses institutions publiques et représentations religieuses du pays.

Dix-neuf ans plus tard, l’analyse de cette journée du 24 juin 2007 permet de documenter les dernières grandes orientations diplomatiques de la présidence de Lansana Conté, qui s’éteindra dix-huit mois plus tard, en décembre 2008. Pour les historiens du droit public et des relations internationales, cette visite reste le dernier jalon des rapports directs entre la Deuxième République guinéenne et la Jamahiriya libyenne, avant les mutations politiques profondes qui ont redessiné la gouvernance des deux nations au début de la décennie suivante.

Minkael BARRY
Grand reporter, envoyé spécial aux Cases Belle-Vue le 24 juin 2007

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