Accueil ECONOMIE Crise énergétique en Guinée : Analyse d’un déficit persistant

Crise énergétique en Guinée : Analyse d’un déficit persistant

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Malgré plus de 3 milliards de dollars investis dans les mégaprojets hydroélectriques et des rallonges budgétaires historiques sous la transition, Conakry s’enfonce dans le noir. Même Kaloum, le cœur administratif du pays jadis sanctuarisé, subit des délestages chroniques en pleine journée. Enquête sur un naufrage financier qui paralyse les professionnels, asphyxie les ménages et rappelle les pires heures des projets fantômes des années 80.

C’est un paradoxe qui vire au scandale d’État. Comment la Guinée, fièrement qualifiée de « château d’eau de l’Afrique de l’Ouest », peut-elle priver sa propre capitale d’électricité au XXIe siècle ? Dix-huit ans après le décès du général Lansana Conté, le secteur énergétique guinéen semble opérer un spectaculaire bond en arrière. À l’époque du défunt président, malgré un réseau déjà fragile, le centre-ville de Kaloum bénéficiait d’une desserte continue, concentrant l’essentiel de l’activité économique du pays.

Aujourd’hui, ce même centre des affaires est paralysé de longues heures durant par un silence de cimetière, sous le regard impuissant d’une direction générale de l’Électricité de Guinée (EDG) profondément effacée.

Ce qui frappe l’observateur, c’est l’immensité des montants engloutis. Au cours de la dernière décennie, la Guinée a mobilisé près de 3 milliards de dollars (environ 26 000 milliards de GNF) pour ériger des infrastructures de production massives sur le fleuve Konkouré : le complexe Kaléta (526 millions de dollars) et le géant Souapiti (1,5 milliard de dollars).
Pourtant, le résultat objectif sur le quotidien des citoyens est proche du néant.

En pleine saison sèche comme sous les premières pluies hivernales, le délestage est devenu la règle, l’accès au courant l’exception. Cette déconnexion totale entre les sommes astronomiques injectées et la réalité du terrain ressuscite un vieux démon africain : celui des « Éléphants Blancs ». À l’instar des projets pharaoniques et inopérants des années 80 ou 90, la Guinée s’est dotée d’usines rutilantes incapables de remplir leur mission première.

Sur le terrain, les conséquences de cette faillite énergétique sont dramatiques et se mesurent au quotidien. Dans les ménages de Conakry, les coupures chroniques bousculent toute la chaîne logistique de la survie domestique. Conserver des aliments frais est devenu un luxe impossible, obligeant les familles à des dépenses quotidiennes accrues. Les nuits de chaleur étouffante se passent sans ventilateur ni climatisation, impactant la santé et le sommeil des enfants.

Pour couronner le tout, en pleine période de Coupe du monde, le délestage vient voler les rares moments de communion et de divertissement populaire. Dans les quartiers, suivre les matchs est un parcours du combattant. Les passionnés de football peinent à regarder les rencontres de leurs équipes, réduits à s’agglutiner autour de rares générateurs privés, à saturer les batteries de leurs téléphones ou à payer l’accès à des salles de projection improvisées et étouffantes. La fête du football mondial est gâchée par l’obscurité.

Sur le plan professionnel, c’est une hécatombe pour le secteur informel et les petites entreprises. Les soudeurs, les coiffeurs, les gérants de chambres froides, les tenanciers de cybercafés et les PME voient leurs chiffres d’affaires s’effondrer.

Travailler exige désormais de s’équiper en carburant pour des groupes électrogènes dont le coût d’exploitation ronge les maigres marges bénéficiaires. Même les grandes administrations de Kaloum tournent au ralenti, suspendues aux caprices d’un réseau incapable de fournir une tension stable, provoquant régulièrement des surcharges qui grillent le matériel informatique.

Face à ce marasme, la colère publique se tourne légitimement vers le sommet de la pyramide. Le secteur est pourtant dirigé par des hommes censés maîtriser le sujet sur le bout des doigts. Au ministère de l’Énergie, le ministre Laye Sékou Camara qui gère la crise par le mépris du silence.

Avec une direction générale d’EDG dirigée par Gandho Barry tout aussi invisible, le sommet de l’énergie guinéenne navigue à vue, à l’abri des réalités de la banlieue et de la détresse des agents économiques. À l’heure où la Guinée tente de moderniser ses structures, l’obscurité démocratique qui frappe Conakry vient rappeler une dure réalité : tant que la gestion publique se résumera à un jeu de chaises musicales où les critiques d’hier deviennent les bureaucrates silencieux d’aujourd’hui, les plus beaux barrages du monde ne resteront que de lointains mirages de béton.

 

Minkael BARRY 

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