Il y a quarante-trois ans aujourd’hui, l’avion de Jacques Foccart se posait sur le tarmac de Conakry. Ni cérémonie d’État, ni communiqué officiel : seulement un après-midi entier, passé à huis clos avec Ahmed Sékou Touré, pour clore un quart de siècle d’hostilité ouverte entre la Guinée et les réseaux gaullistes.
L’homme qui descend de l’avion ce jour-là n’est pas n’importe quel visiteur. Jacques Foccart, surnommé « Monsieur Afrique », a été pendant des décennies l’architecte discret de la politique africaine de la France, d’abord aux côtés du général de Gaulle. C’est aussi l’homme que la voix de la révolution guinéenne a érigé en incarnation du complot permanent contre la révolution de Sékou Touré au point que son nom revenait sans cesse dans les aveux extorqués aux prisonniers du camp Boiro.
Les deux hommes ne s’étaient pas revus depuis la visite historique du général de Gaulle à Conakry, le 25 août 1958 cette visite restée gravée dans la mémoire collective guinéenne comme le moment où Sékou Touré avait préféré la rupture à la soumission, ouvrant la voie à l’indépendance le 2 octobre suivant.
C’est André Lewin, ancien ambassadeur de France à Conakry et proche personnel de Sékou Touré, qui sert d’intermédiaire à cette improbable retrouvaille. Selon son récit, repris dans plusieurs sources concordantes, c’est Sékou Touré lui-même qui en est à l’origine : au printemps 1983, il demande à André Lewin d’inviter en son nom Jacques Foccart à Conakry. La date initialement envisagée le 14 mai, anniversaire de la fondation du Parti démocratique de Guinée ne convient pas à l’emploi du temps de Foccart, qui fait savoir qu’il accepte l’invitation mais demande un report. Le rendez-vous est donc fixé au 25 juin.
Contrairement à certains récits enjolivés, la rencontre n’a pas duré « jusqu’au bout de la nuit » dans un faste de palais. Foccart et Sékou Touré passent l’après-midi ensemble, et Foccart repart le soir même pour Abidjan. Foccart lui-même, interrogé à son retour par André Lewin, décrira l’échange en ces termes : une rencontre qu’il qualifie lui-même de très intéressante et émouvante, où les deux hommes avaient « des foules de choses » à se dire problèmes, reproches, vérités et mensonges à évoquer.
Mais l’essentiel de cette visite n’était pas seulement mémoriel. Sékou Touré a interrogé Foccart sur plusieurs dossiers africains, dans la perspective du sommet de l’Organisation de l’Unité Africaine qu’il projetait alors de présider à Conakry en 1984. Derrière la poignée de main symbolique, c’est donc bien un calcul diplomatique précis qui se joue : sécuriser l’appui des réseaux français pour réussir l’accueil des chefs d’État du continent.
Pour comprendre la portée de cette journée, il faut se souvenir de ce qui l’a précédée. Selon les mémoires de Pierre Messmer, les services français dirigés par Jacques Foccart avaient organisé, durant l’année 1959-1960, une tentative de renversement du gouvernement Sékou Touré en collaboration avec le Sénégal et la Côte d’Ivoire, tentative déjouée par Sékou Touré. Cette opération de déstabilisation, restée dans les mémoires guinéennes sous le nom d’opération Persil, avait nourri pendant un quart de siècle la rhétorique anti-française du régime.
La normalisation diplomatique entre Paris et Conakry n’avait d’ailleurs commencé que progressivement : l’arrivée de Valéry Giscard d’Estaing à l’Élysée avait permis la reprise des relations diplomatiques, avec la nomination d’André Lewin comme premier ambassadeur français à Conakry en juillet 1975, puis la visite officielle de Giscard d’Estaing à Conakry en décembre 1978, et le déplacement de Sékou Touré à Paris pour rencontrer François Mitterrand en septembre 1982. La venue de Foccart, en juin 1983, s’inscrit donc dans la continuité de ce dégel mais elle revêt une charge symbolique particulière puisqu’elle réunit les deux protagonistes directs de l’affrontement des années 1958-1960.
Quelques mois plus tard, en mars 1984, la mort de Sékou Touré mettait fin à ce projet de nouvelle rencontre, et même de coopération, entre deux hommes qui s’étaient affrontés pendant un quart de siècle. Le sommet de l’OUA qu’il espérait accueillir à Conakry n’aura jamais lieu, balayé par le coup d’État militaire qui suit son décès.
Lors des funérailles du président guinéen, c’est le Premier ministre Pierre Mauroy qui représente la France, accompagné du ministre de la Coopération Christian Nucci et du conseiller Afrique de François Mitterrand, Guy Penne. Quant à Foccart, resté en retrait, il se montre plus ému qu’on ne l’aurait cru et demande à André Lewin d’avoir, en son nom, une pensée particulière devant le catafalque du disparu.
Quarante-trois ans après cet après-midi de juin 1983, l’épisode demeure l’un des chapitres les plus singuliers et les moins spectaculaires en apparence, mais les plus chargés de sens des relations tumultueuses entre la Guinée indépendante et la France.
Bibliographie
LEWIN, André, Ahmed Sékou Touré (1922-1984), Président de la Guinée, Tome 7 (1977-1984), chapitres 77 à 89, Paris, L’Harmattan, 2010, 312 p.
LEWIN, André, « Jacques Foccart et Ahmed Sékou Touré », Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, n° 30, 2002, mis en ligne le 22 novembre 2008.
Minkael BARRY









