Ce 7 octobre 2026 marque le douzième anniversaire de la disparition d’El-Hadj Naby Youla, rappelé à Dieu le 7 octobre 2014 à Conakry à l’âge de 95 ans. Grand diplomate, négociateur redouté et conseiller de l’ombre des chefs d’État, il demeure l’un des stratèges les plus brillants de la diplomatie guinéenne et africaine.

Alors que la Guinée s’apprête à voter lors du référendum du 28 septembre 1958, Naby Youla homme d’affaires prospère et esprit libéral fait ouvertement campagne pour le « Oui » au projet de communauté franco-africaine. Il redoute l’isolement économique et l’asphyxie d’un jeune État privé de cadres et de ressources financières.
Mais le raz-de-marée du « Non » porté par Ahmed Sékou Touré l’emporte et scelle l’indépendance immédiate. La réaction de la métropole est immédiate et brutale : rapatriement express des fonctionnaires, coupures des lignes budgétaires, retrait du matériel administratif et fermeture des robinets monétaires. Assiégé par la crise économique et l’isolement international, Sékou Touré comprend qu’il lui faut un pont volant d’urgence avec Paris.
Il convoque alors Naby Youla au palais présidentiel. Face à cet opposant d’hier qui maîtrise les codes de la haute société parisienne et bénéficie de la confiance des milieux d’affaires français, Sékou Touré se montre pragmatique et lui confie la mission de la dernière chance : « Va à Paris, trouve les portes, et obtiens-moi une audience avec de Gaulle. »
Arrivé à Paris en émissaire informel, Naby Youla se heurte d’emblée à la fermeture hermétique du Quai d’Orsay. Pour contourner le blocage des diplomates de carrière, il s’envole pour Abidjan et sollicite Félix Houphouët-Boigny, alors ministre d’État du gouvernement français. Convaincu par la démarche, le « Vieux » prend son téléphone et le met en relation directe avec l’homme de l’ombre de l’Élysée : Jacques Foccart.
À l’Élysée, l’ambiance est volcanique. Le général de Gaulle est dans une fureur noire, ulcéré par le discours historique du 25 août 1958 à Conakry (« Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans la servitude ») qu’il a vécu comme un affront personnel et un acte de défiance envers la France. Pour de Gaulle, le cas guinéen doit servir d’exemple dissuasif pour le reste de l’Afrique noire.
La presse française de l’époque (Le Figaro, L’Aurore, Le Monde), souvent grinçante à l’égard de la jeune république africaine, accueille l’annonce de la venue de cet émissaire guinéen avec un brin d’ironie et de sarcasme. Plusieurs éditorialistes ironisent sur « les délégués du nouvel ‘Empire’ de Conakry venus réclamer des subsides à la métropole qu’ils venaient de rejeter » et se demandent avec moquerie comment un émissaire d’un régime d’orientation marxiste espère amadouer le colosse de l’Élysée.
Foccart parvient néanmoins à arracher un créneau dans l’agenda présidentiel, mais la consigne du Général tombe comme un couperet : 5 minutes, pas une seconde de plus, juste le temps de signifier la fin de la récréation diplomatique.
Lorsqu’il pénètre dans le bureau de de Gaulle, Naby Youla fait face à un chef d’État glacial. Mais le diplomate guinéen ne se laisse ni impressionner par la stature du Général, ni déstabiliser par la condescendance des observateurs parisiens. Avec un sang-froid remarquable, une maîtrise parfaite du français juridique et républicain, et une prestance remarquable, il recadre le débat.
Youla explique avec tact au Général que la Guinée n’a pas voté « contre la France », mais « pour son indépendance », et que la dignité d’un peuple n’exclut pas une amitié fraternelle avec l’ancienne métropole. Surpris par la finesse politique, la hauteur de vue et le pragmatisme économique de son interlocuteur si éloignés des slogans révolutionnaires , de Gaulle s’adoucit, pose des questions, et laisse le temps filer. L’entretien éclair de 5 minutes se transforme en un tête-à-tête serré de plus de 30 minutes.
Le lendemain, le ton de la presse parisienne change radicalement. Des journaux comme Le Monde et Combat saluent « la fermeté courtoise, l’habileté et l’élégance d’un négociateur hors pair », reconnaissant que cet homme d’affaires francophile a réussi l’impossible : forcer le respect du général de Gaulle et ouvrir le premier canal de communication secret entre Paris et Conakry.
Nommé premier ambassadeur de Guinée en France en janvier 1959, puis envoyé en République fédérale d’Allemagne (RFA) en 1961, Naby Youla accomplit un travail de pionnier :
À Paris (1959-1961) : Il protège les intérêts des ressortissants et étudiants guinéens, négocie des accords monétaires transitoires et maintient des canaux discrets d’échange pour éviter la rupture totale en pleine crise post-coloniale.
À Bonn (1961-1967) : En RFA, il réalise une véritable percée économique. Il décroche d’importants crédits d’équipement pour les infrastructures guinéennes, des programmes de bourses universitaires et l’installation de grands groupes allemands à Conakry, faisant de la RFA l’un des premiers soutiens occidentaux du pays.
Au fil des années 1960, le régime de Sékou Touré se radicalise, obsédé par la hantise du « complot permanent ». Les purges politiques s’enchaînent, frappant de plein fouet les intellectuels et les opérateurs économiques, classe sociale dont est issu Naby Youla.
En mars 1967, alors en poste à Bonn, Naby Youla refuse de cautionner les arrestations arbitraires de ses proches et la dérive autoritaire du Parti-État. Il envoie une lettre de démission retentissante à Sékou Touré, refusant d’être la caution diplomatique d’un régime liberticide à l’étranger. Il choisit l’exil et rejoint les mouvements démocratiques de la diaspora guinéenne.
Pendant son exil, cet homme d’État recherché par Conakry devient une personnalité très sollicitée sur le continent :
Félix Houphouët-Boigny lui apporte sa protection fraternelle en Côte d’Ivoire, le consultant fréquemment sur la diplomatie sous-régionale et les relations avec la France.
Mobutu Sese Seko en fait son conseiller spécial à Kinshasa. Dans les salons de Gbadolite, Naby Youla devient le confident du maréchal sur les grands dossiers financiers internationaux et les équilibres diplomatiques entre l’Afrique et l’Occident.
Il entretenait un carnet d’adresses d’exception comprenant Jacques Foccart, Valéry Giscard d’Estaing, Léopold Sédar Senghor ainsi que les dirigeants des plus grands groupes industriels européens.
Après le décès de Sékou Touré en 1984, Naby Youla rentre en Guinée. Le général Lansana Conté, conscient de son expérience inégalée et de sa stature internationale, le nomme conseiller personnel de 1993 à 2000. Au Palais Sékhoutouréya, le patriarche pèse de tout son poids pour guider le président Conté dans les négociations avec les institutions de Bretton Woods (FMI, Banque mondiale) et l’apaisement du climat politique intérieur.
Douze ans après sa disparition, El-Hadj Naby Youla reste dans la mémoire collective comme le symbole de la haute diplomatie : un homme de caractère qui a su faire plier la colère des grands de ce monde par la force de ses convictions et son sens élevé de la patrie.
Ouvrages de référence
CAMARA, Djibril Kassomba (2012), Nabi Ibrahima Youla, grande figure africaine de Guinée, Paris, Éditions L’Harmattan. (Biographie de référence basée sur des entretiens directs).
FOCCART, Jacques (1995), Foccart parle : Entretiens avec Philippe Gaillard, Paris, Fayard/Jeune Afrique. (Coulisses des relations franco-africaines et réseaux de médiation).
KABA, Lansiné (1995), La Guinée dit « Non » à de Gaulle, Paris, Chaka. (Contexte du référendum de 1958 et ruptures diplomatiques).
Presse et archives
Le Monde (Archives 1958–1967) : Articles sur les négociations à l’Élysée, le rôle d’ambassadeur à Paris/Bonn et l’annonce de sa démission en 1967.
Par Minkael BARRY









