QUAND LA CORRUPTION DÉVORE LES PROJERS ET PROGRAMMES DE DÉVELOPPEMENT ET L’AVENIR DES INFRASTRUCTURES:
« LE DRAME PERSISTANT DES MILLIARDS ENGLOUTIS DANS DU BÉTON ÉPHÉMÈRE. »
Cette autre tribune d’analyse sociologique que je propose aux intellectuels et autorites guineens vise à examiner la dialectique entre l’accumulation d’infrastructures physiques (la superstructure matérielle) et l’intégrité de la gouvernance publique (la superstructure normative) dans les dynamiques de développement en Afrique au sud du sahara , avec un ancrage empirique sur les réalités guinéennes depuis 1984.
En questionnant la durabilité des investissements publics majeurs principalement les programmes d’aménagement routier national , je voudrai par cette tribune démontrer que la malgouvernance, la corruption sectorielle, la surfacturation et la dégradation des normes techniques réduisent le cycle de vie des ouvrages publics de plus de 90 %.
Face à cette crise de pérennité, je commence par présenter 《la Formule « III-VI-II »》, un modèle d’évaluation démocratique simplifiée développé au sein du consortium TIRAD / IPCJ-Guinée.
Cet outil offre aux citoyens une grille de lecture scientifique et accessible pour mesurer la performance réelle des politiques publiques à partir de leur vécu quotidien.
■ I. L’ILLUSION DE L’ASPHALTE ET LA PRIMAUTÉ DU BÉTON.
• Que vaut un ouvrage d’art métallique ou un pont en béton armé coûtant plusieurs dizaines de millions de dollars si l’appareil judiciaire chargé de faire respecter les termes de son contrat d’adjudication est gangrené par la vénalité ?
• Que vaut une autoroute bitumée à grand renfort de communication institutionnelle si, sous l’effet de la première saison des pluies, son enrobé se disloque et s’effrite comme de la craie mouillée ?
Depuis plusieurs décennies, notre pays à l’instar de nombreuses nations subsahariennes vit sous l’emprise d’une illusion technocratique tenace, celle qui postule que l’accumulation d’infrastructures physiques suffirait à elle seule à décréter le développement d’un peuple.
Les administrations successives alignent les plans quinquennaux, multiplient les cérémonies de pose de première pierre et célèbrent la grandeur d’équipements structurants.
Pourtant, entre l’annonce politique et la réalité matérielle vécue par les populations, un fossé systémique persiste.
L’erreur sociologique fondamentale des modèles classiques de planification réside dans une inversion des polarités de la transformation sociale c’est a dire, la primauté aveugle accordée aux infrastructures physiques (le béton, l’asphalte, les rails) au détriment de la priorité absolue et souveraine due à la superstructure normative (l’éthique administrative, les mentalités institutionnelles, la rigueur de contrôle et la bonne gouvernance).
Comme l’a démontré le prix Nobel d’Économie Amartya Sen dans ses travaux fondateurs sur le développement humain (Development as Freedom, 1999): »Le développement ne saurait être réduit à la seule croissance du produit intérieur brut ou à une modernisation matérielle de surface. Il exige l’élimination des principales sources de privation de liberté et la consolidation préalable de l’intégrité des institutions publiques. »
Sans une superstructure éthique et légale rigoureusement établie, l’infrastructure la plus monumentale devient un mirage budgétaire et une ruine précoce.
C’est pour répondre à ce défi épistémologique et opérationnel que le consortium TIRAD / IPCJ-GUINÉE a conceptualisé la Formule « III-VI-II », qui reste a nos jours l’un des instruments d’évaluation démocratique la plus adapté aux contextes de nos pays et qui soit conçu pour rendre au citoyen ordinaire le pouvoir de juger la matérialité du développement.
■ II. CADRE THÉORIQUE OU DIALECTIQUE INFRASTRUCTURE / SUPERSTRUCTURE DANS LES ÉCONOMIES EXTRACTIVES.
Pour analyser la fragilité chronique des réalisations publiques en Guinée, il convient d’articuler la sociologie politique de l’État aux apports de l’économie institutionnelle.
Dans l’architecture d’un ensemble socio-économique, l’infrastructure matérielle constitue le support physique des activités productives, tandis que la superstructure englobe le cadre juridique, éthique, culturel et réglementaire qui régit les rapports sociaux.
Lorsque l’investissement dans les infrastructures physiques précède la maturation de la superstructure morale et normative, le système politique produit inévitablement ce que le sociologue et économiste Douglass North (Prix Nobel 1993) qualifiait d’« institutions extractives ».
Dans de tels environnements, la dépense publique d’équipement n’est pas calibrée pour maximiser l’utilité collective à long terme, mais pour maximiser la capture de rentes immédiates par des coalitions d’intérêts d’acteurs publics et privés.
L’économiste Dambisa Moyo a mis en lumière cette vulnérabilité structurelle des chantiers publics africains:
»Injecter des capitalisations d’infrastructures dans un environnement dépourvu de responsabilité institutionnelle équivaut à verser de l’eau dans un vase percé, car l’ouvrage physique se dégrade sous l’effet de la corruption avant d’avoir pu amortir son coût social et économique. »
En situation de malgouvernance généralisée, la déviance n’est plus une anomalie périphérique ; elle devient le principe organisateur de la commande publique.
La surfacturation des devis, le sous-dimensionnement délibéré des cahiers de charges et l’absence de vérification technique indépendante condamnent le béton à une obsolescence accélérée.
■- III. ANATOMIE EMPIRIQUE DU GÂCHIS PUBLIC CONCERNANT SURTOUT LES AXES ROUTIERS NATIONAUX.
L’examen du terrain guinéen offre une confirmation empirique rigoureuse de cette thèse car, alors que le pays s’engage dans le déploiement du mégaprojet minier et ferroviaire Simandou 2040 présenté comme le catalyseur majeur du transfert de richesses minérales vers l’économie nationale et que des budgets considérables sont alloués au bitumage des voiries urbaines et interurbaines, une pathologie systémique neutralise la portée de ces investissements.
Sous l’effet combiné de la surfacturation endémique, du coulage financier, du vol des agrégats de construction (dosage sous-dimensionné du ciment, acier de qualité inférieure, granulométrie non conforme des graviers) et de la complicité des missions de contrôle, la durée de vie des axes routiers en Guinée connaît un effondrement dramatique.
Des chaussées conçues selon les normes internationales pour résister entre 20 et 25 ans se dégradent en moins de 12 mois, soit une pérennité effective divisée par plus de 10.
Cette faillite des normes de gouvernance se traduit par des conséquences directes sur les acteurs de l’économie réelle.
En effet, les acteurs du transport de marchandises et usagers des routes nouvellement bitumée constatent que les tronçons inaugurés à grand renfort de cérémonials officiels se détériorent dès le premier hivernage.
L’altération précoce des chaussées engendre un surcoût d’exploitation massif (destruction des pneumatiques, révision prématurée des organes de roulement, multiplication des accidents) qui annule les gains de productivité attendus.
Mais, quel est l’impact sur l’économie rurale ?
De toute evidence, le délabrement rapide des pistes d’accès agricole coupe les communautés rurale des centres urbains de consommation et, malgré les investissements annoncés dans le désenclavement, l’incapacité de la superstructure administrative à garantir la réception conforme des travaux condamne les producteurs au pourrissement de leurs récoltes sur place.
S’agissant du projet Simandou 2040, l’analyse sociologique indique que sans une refonte préalable des capacités de contrôle de l’État et une transparence rigoureuse dans l’attribution des marchés de sous-traitance, le flux de capitaux risque de s’évaporer dans des circuits d’appropriation privée, laissant derrière lui des infrastructures ferroviaires et portuaires déconnectées du tissu économique local.
■- IV. LA FORMULE « III-VI-II », UN INSTRUMENT SOCIO-DOCTRINAL DE DÉMOCRATISATION DE L’ÉVALUATION.
Pour pallier l’incapacité des indicateurs macroéconomiques traditionnels (PIB, taux de croissance, indices agrégés) à refléter la réalité de l’action publique, le consortium TIRAD / IPCJ-GUINÉE a développé la Formule « III-VI-II ».
Ce cadre méthodologique vise à décentrer l’évaluation publique en démantelant le monopole des cabinets d’expertise internationaux au profit d’une réappropriation citoyenne fondée sur la rationalité ordinaire des acteurs de terrain, conformément aux travaux sociologiques de Raymond Boudon sur la rationalité axiologique.
La Formule « III-VI-II » s’articule autour de trois dimensions analytiques complémentaires :
● 1. Le « III » : Les trois blocs structurants de l’équilibre national.
Tout processus de développement s’évalue à l’intersection de trois dimensions indissociables :
~• Le Bloc Économique : La capacité réelle à transformer le potentiel extractif et agricole en valeur ajoutée locale durablement investie.
~• Le Bloc Social : La capacité de l’État à assurer la protection sociale, à maintenir la cohésion nationale et à prévenir la fragmentation communautaire.
~• Le Bloc Politique : La légitimité des modes de gouvernance, la transparence décisionnelle et l’acceptabilité sociale de la règle de droit.
●- 2. Le « VI » : Les six indicateurs de réduction des déficits sociaux
La performance publique se mesure à la régression quantifiable de six pathologies majeures :
~•<1> La Pauvreté globale au niveau des ménages ;
~•<2> L’Insécurité physique et économique ;
~• <3> Les Inégalités d’accès aux services publics essentiels (eau potable, énergie, santé, éducation) ;
~•<4>L’Injustice dans la distribution des opportunités publiques et le fonctionnement de l’appareil judiciaire ;
~•<5> Le Chômage structurel de la jeunesse ;
~•<6> Le Déséquilibre écologique et l’extraction non durable des ressources naturelles.
●- 3. Le « II » : La dualité systémique de l’économie publique.
Le développement d’une nation repose sur l’articulation de deux capacités étatiques :
~• <1> La Capacité de Production : La création effective de richesses et l’édification des équipements collectifs.
~• <2> La Capacité de Distribution : L’allocation équitable et transparente des ressources créées afin de garantir la justice redistributive et la paix sociale.
■- V.IMPLICATIONS DOCTRINALES : RÉHABILITER LA SUPERSTRUCTURE NORMATIVE.
En ultime analyse, l’évaluation sociologique des politiques de développement en Guinée démontre que l’accumulation matérielle ne saurait pallier le déficit d’intégrité institutionnelle.
Tenter de bâtir une nation moderne par l’alignement d’infrastructures physiques sans assainir au préalable la superstructure morale, administrative et judiciaire s’apparente à ériger des édifices complexes sur des fondations instables.
Pour que des mégaprojets d’envergure internationale comme Simandou 2040 ou les grands chantiers de désenclavement territorial se traduisent par une élévation mesurable du niveau de vie des populations de Conakry, Kankan, Labé, Nzérékoré ou Kissidougou, la priorité stratégique doit porter sur la refonte de la superstructure normative.
La lutte contre la corruption dans les marchés publics, la sanction effective des malfaçons techniques et le strict respect des cahiers de charges constituent les conditions sine qua non de la viabilité des investissements.
En depit de tout ce qui precede, la Formule « III-VI-II » offre à la communauté scientifique, aux décideurs publics et aux citoyens un cadre opérationnel pour sortir de l’illusion des chiffres d’affichage et fonder le pilotage de l’État sur la pérennité effective des œuvres et la justice de leur distribution.
Aimé Stéphane MANSARÉ
SOCIOLOGUE.








