Cinquante ans de sommets France-Afrique : l’Afrique toujours en attente de résultats

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 Nairobi bruisse depuis ce dimanche 11 mai 2026 au rythme des discours officiels, des poignées de mains protocolaires et des déclarations d’intention soigneusement calibrées. Le sommet Africa Forward, co-organisé par la France et le Kenya, réunit comme à l’accoutumée des chefs d’État, des hommes d’affaires et des représentants de la société civile autour d’une promesse vieille de plus d’un demi-siècle : bâtir un partenariat équitable entre l’Afrique et la France.

Mais derrière le décorum diplomatique, une question de plus en plus pressante traverse le continent : à quoi ont vraiment servi ces sommets ? Et pour qui ?

Tout commence en 1973, sous l’impulsion du président français Georges Pompidou. Le tout premier Sommet franco-africain est présenté comme une « réunion de famille », censée entretenir des liens fraternels entre Paris et ses anciennes colonies qui venaient d’accéder à l’indépendance en 1960.

Annuel entre 1975 et 1985, bisannuel après la création du Sommet de la Francophonie en 1986, le rendez-vous prend ensuite une périodicité triennale à partir de 2010. C’est à cette date, lors du sommet de Nice, que l’appellation « Sommet franco-africain » est remplacée par « Sommet Afrique-France », symbole d’une promesse de rupture avec la « Françafrique » faite par Nicolas Sarkozy  promesse qui restera, comme les autres, sans lendemain concret.

Dès l’origine, le cadre est posé : ces sommets ne sont pas conçus pour le développement de l’Afrique, mais pour maintenir la sphère d’influence française sur un continent qu’elle considère comme son pré carré. En cinquante ans, vingt-neuf éditions se sont succédé. Le bilan pour les peuples africains reste désespérément mince.

Le choix de Nairobi comme ville hôte de ce sommet 2026 n’est pas anodin. Il est le signe le plus visible d’un effondrement de l’influence française en Afrique, particulièrement en Afrique de l’Ouest. À partir de 2022, la France a commencé à retirer ses troupes militaires du Mali, du Burkina Faso, du Niger, du Tchad, du Sénégal et de la Côte d’Ivoire — des pays qui, les uns après les autres, ont mis fin à leurs accords de défense avec Paris.

Les chiffres sont parlants : en 2021, rien qu’au Mali, au Burkina Faso et au Niger, près de 6 000 personnes sont mortes des suites de conflits liés à l’insurrection djihadiste que l’opération Barkhane, déployée depuis 2014, n’aura jamais réussi à endiguer. Pire, la présence militaire française, loin de protéger les populations, a été perçue comme une menace pour leur souveraineté.

Le résultat est sans appel : les juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont non seulement chassé les soldats français, mais ont également claqué la porte de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en janvier 2025, puis de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) en mars de la même année.

Dans le vide laissé par la France, la Russie s’est engouffrée, déployant ses mercenaires du groupe Wagner au Sahel, tandis que la Chine renforçait sa mainmise sur les infrastructures du continent. Pour Paris, l’équation est simple : aller chercher de nouveaux partenaires en Afrique anglophone ou disparaître du jeu continental.

Organiser ce sommet au Kenya n’est donc pas un geste de générosité envers l’Afrique anglophone. C’est une manœuvre de repositionnement stratégique. Pour la première fois en cinquante ans d’histoire, le sommet se tient dans un pays africain non francophone, co-présidé avec le président kényan William Ruto. Emmanuel Macron, en fin de mandat, cherche à laisser une empreinte diplomatique sur un continent qu’il a largement perdu.

Les organisateurs avancent des chiffres pour faire briller l’événement : plus de 2 000 acteurs politiques, économiques et de la société civile attendus, des contrats dans les secteurs de la santé, du numérique, de l’énergie et de l’agriculture. La France met en avant son programme Choose Africa, présenté comme ayant contribué à la création de plus de 3 millions d’emplois sur le continent.

Des annonces qui sonnent ambitieuses, mais qui peinent à convaincre une société civile africaine de plus en plus lucide sur la réalité de ces partenariats.

Les chiffres publiés à la veille du sommet de Nairobi par le CCFD-Terre Solidaire constituent un réquisitoire implacable contre l’hypocrisie de la relation franco-africaine telle qu’elle a été vécue jusqu’ici :

– La part de l’aide publique au développement bilatérale française vers l’Afrique subsaharienne est passée de 43 % à 17 % en quelques années, alors même que les discours officiels parlaient de « solidarité renforcée »

– La dette africaine atteint aujourd’hui 1 860 milliards d’euros, avec des pays qui remboursent désormais davantage qu’ils ne reçoivent en aide

– Le continent africain perd chaque année 89 milliards de dollars à cause de l’évasion fiscale, dans un système financier international que la France a contribué à maintenir en l’état, au détriment des réformes réclamées par les pays africains

– La France a systématiquement privilégié des cadres restreints comme l’OCDE, le Club de Paris, le G7 et le G20 où elle conserve une influence dominante  au détriment d’instances plus inclusives comme les Nations unies, où la voix de l’Afrique pourrait peser davantage

Ces données révèlent une vérité que les discours de Nairobi ne pourront masquer : pendant dix ans de partenariat affiché, l’Afrique s’est davantage appauvrie qu’enrichie dans sa relation avec la France.

Face à ce bilan, une question s’impose naturellement : pourquoi les dirigeants africains continuent-ils de courir après ces sommets qui ne profitent pas à leurs peuples ?

La réponse est à chercher dans la nature même du système mis en place depuis les indépendances.

Pendant six décennies, la France a soigneusement entretenu un réseau de dépendances  politiques, militaires, économiques et même personnelles  qui font que la survie de nombreux régimes africains est intimement liée à la bienveillance de Paris.

Ces sommets offrent aux chefs d’État africains une légitimation internationale précieuse, parfois indispensable pour des régimes contestés intérieurement. Ils constituent des espaces de visibilité où être absent, c’est risquer d’être perçu comme marginal aux yeux des bailleurs de fonds internationaux.

Un chef d’État africain qui boude le sommet France-Afrique risque de se retrouver en délicatesse avec le FMI, la Banque mondiale ou l’Union européenne  trois institutions où l’influence française reste considérable.

Ce cercle vicieux est savamment entretenu des deux côtés : la France maintient ces dirigeants, et ces dirigeants maintiennent la France. Certains d’entre eux sont restés au pouvoir plus de quarante ans grâce à ce soutien. Pendant ce temps, leur jeunesse, qui représente plus de 60 % de la population africaine, reste au chômage, sans perspective et de plus en plus en colère.

C’est précisément cette jeunesse et ces sociétés civiles qui posent aujourd’hui les questions les plus dérangeantes. Les soupçons ne sont plus seulement des intuitions : ils sont corroborés par les faits.

Comme le résume sans détour Robin Guittard, directeur adjoint du plaidoyer au CCFD-Terre Solidaire : « Pendant dix ans, la France a multiplié les discours ambitieux sur l’Afrique, mais sur la justice économique, le compte n’y est pas. On ne peut pas parler de partenariat d’égal à égal tout en maintenant des règles économiques profondément inéquitables. »

La tentative de 2021, avec le sommet de Montpellier organisé sans chefs d’État africains pour dialoguer directement avec la société civile, avait pourtant semblé prometteuse. Mais cinq ans plus tard, aucune des réformes structurelles réclamées par les organisations africaines n’a été mise en œuvre.

Le sommet de Nairobi, malgré ses nouvelles ambitions affichées, reste pour beaucoup une opération de communication diplomatique de plus.

La société civile africaine n’est pas contre le dialogue avec la France ou avec tout autre partenaire international. Ce qu’elle exige, c’est un changement de paradigme fondamental qui reposerait sur trois piliers essentiels.

Premièrement, une réforme en profondeur du système financier international, permettant à l’Afrique de lever des ressources sur ses propres marchés sans s’endetter à des taux prohibitifs. Avec une dette de 1 860 milliards d’euros, le continent n’a plus les moyens de financer son propre développement.

Deuxièmement, une lutte réelle contre l’évasion fiscale qui prive l’Afrique de 89 milliards de dollars chaque année  soit bien plus que l’ensemble de l’aide internationale au développement versée au continent.

Troisièmement, une représentation équitable dans les instances de gouvernance mondiale, afin que les 54 pays africains, représentant plus d’un milliard quatre cents millions d’habitants, puissent peser dans les décisions qui les concernent directement.

Le sommet Africa Forward de Nairobi se déroule sous une pression inédite. L’Afrique n’est plus le continent passif d’autrefois. Ses peuples sont connectés, informés, et de moins en moins disposés à avaler les discours sans en voir les effets concrets dans leur quotidien.

L’AES  Mali, Burkina Faso, Niger  a montré, à sa manière et avec ses contradictions propres, qu’une rupture était possible.

La vraie question que Nairobi pose n’est pas de savoir si ce sommet se tient dans un pays anglophone ou francophone, à Paris ou en Afrique. Elle est beaucoup plus fondamentale : la France est-elle enfin prête à accompagner les transformations que l’Afrique porte elle-même, ou s’obstinera-t-elle à défendre un statu quo qui l’arrange, elle, mais qui appauvrit le continent ?

Comme le martèle la société civile africaine à la veille de ce sommet : « Le temps des discours est terminé. » L’Afrique attend des actes. Et elle sait désormais, statistiques à l’appui, faire la différence entre une promesse et une réalité.

Aladji Bah, enseignant 

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